Deli

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Ce matin, la douleur était terrible. Il prit appui sur ses coudes et émergea lentement des draps. À travers les persiennes, les rais de lumière lui brûlaient le visage. Il retomba sur le lit et retourna à la nuit.
Que s'était-il passé ?
Une journée ordinaire. La mise en place au restaurant en début d'après-midi et puis le boulot, le service du samedi soir. À la fin de la soirée, il avait aidé Ivan à la plonge. Au fond de la cuisine, pendant toute la soirée, Ivan picolait et gueulait. Il finissait toutes les bouteilles laissées par les clients, blanc, rouge, rosé, tout lui allait. Il fallait bien ça pour supporter la cadence. Il bossait vite et bien, alors on le gardait, mais on ne pouvait pas l'empêcher de gueuler son désespoir en ukrainien. Une fois la cuisine rangée et lavée, ils étaient passés à la caisse pour toucher leur journée. Le patron avait sorti ses gros billets bariolés. Sur leur visa était inscrit en rouge Working prohibited, mais tout le monde s'en foutait. La seule différence entre eux était la couleur de leur passeport, l'Ukraine n'arrivait toujours pas à rejoindre le club des nantis européens. Ici, cela n'avait guère d'importance. Comme tous les soirs, Ivan l'avait ramené dans sa voiture, une Chrysler Break bouffée par la rouille et la moisissure. Le samedi, le trajet n'était jamais direct, c'était leur quart d'heure de gloire, leur rêve américain. Des docks aux plages du sud, ils longeaient le front de mer toutes vitres baissées. L'autoradio hurlait « I'm not like everybody else » et les cigarettes avaient un goût de liberté. Après quelques joints sur la plage, Ivan se levait le premier pour indiquer le moment du départ. La route était longue, les loyers étaient moins chers en lointaine banlieue.
Ivan le déposa devant sa porte, une maison en bois typique de ce quartier du centre-ville. Un jeune eucalyptus tentait de trouver sa place derrière la palissade du jardin. Des voitures étaient garées partout en biais sur les trottoirs. Les gens sortaient et entraient les bras chargés de bouteilles. Beaucoup de couples, jeunes, beaux. Ivan le regarda.
— C'est le bordel chez toi.
Ce n'était pas la première fois, le « bordel ». C'était même tous les samedis soir.
— Tu veux rentrer avec moi ? Je déplierai le canapé.
— Merci, Ivan, pas ce soir.
Ce soir, il voulait rentrer chez lui, ou plutôt chez elle.
La lumière s'était maintenant déplacée et inondait toute la chambre. Il n'avait plus le choix, il fallait se lever, échapper à l'incendie. Il recommença la manœuvre et parvint à sortir du lit. Il s'accrocha un moment au montant en bois et ferma les yeux.
Après avoir salué Ivan, Jean se fraya un chemin parmi la foule jusqu'au salon. Patrick trônait au milieu de la pièce. C'était le fournisseur, le passage obligé pour une soirée réussie. Il avait beau regarder autour de lui, elle n'était pas là. Patrick s'approcha :
— Enfin, te voilà ! Ça fait des heures que je t'attends ! Crois-moi, c'est pas facile avec tous ces excités. Je t'ai gardé ta petite douceur.
Il sortit de sa poche un petit sachet en plastique transparent avec deux cachets roses.
— C'est tout ce qui me reste. Je voulais partager le dernier trip avec toi.
Patrick avala un des cachets et lui tendit le sachet.
— Laisse tomber.
— Mais t'es con ou quoi ! Je me bats pour garder ces deux cachetons et toi tu n'en veux pas. C'est de la bombe ! Regarde-les tous ! Regarde leurs gueules ! Ils sont heureux comme pas possible ! J'ai jamais touché un truc aussi fort.
— Laisse tomber, je te dis, vends ta merde à qui tu veux.
Patrick n'avait pas dû se battre beaucoup pour conserver son trésor. Avec tous ces fils et filles de bonne famille, le combat n'était jamais féroce. Il avait servi les mêmes un peu plus tôt au restaurant. Patrick lui tourna le dos.
— Tu deviens vraiment lourd, tu sais. Lâche-toi un peu ! Avec ça, tu tomberais amoureux d'un arbre !
Il n'avait pas vraiment envie d'aimer un arbre, les choses étaient déjà assez compliquées comme ça. Il laissa Patrick à ses amours et se dirigea vers la cuisine. Elle était là. Parmi le groupe, il y avait encore ce jeune type de la radio, ça devenait une habitude de le voir à la maison. La lumière dans ses yeux, c'était cette merde ? Elle lui fit signe de s'approcher. Il lui sourit et lui indiqua qu'il allait se reposer. Il puait le graillon, il n'était pas défoncé, impossible de se mettre au diapason. Elle n'insista pas et retourna à ses amis. Il chercha Patrick du regard, mais il avait disparu. Sa petite pilule n'avait pas dû rester seule bien longtemps. Sur la table, plus personne ne faisait attention aux bouteilles.
Il ouvrit les yeux et réussit à affronter la lumière. Le lit était vide. Il enfila son pantalon froissé. Le sol semblait stable. Dans la cuisine les cadavres gisaient dans les éviers, impossible de se faire un café. Il se décida à partir à la recherche d'un Deli ouvert.
— Tu t'en vas ?
Patrick était allongé sur le canapé du salon.
— Je vais boire un café dehors.
— Attends-moi, je rentre à la maison.
À genoux sur la moquette, Patrick essayait de rassembler ses maigres possessions.
— Tu aurais vraiment dû gouter ce que j'ai ramené. C'était dingue, tout le monde était vraiment high, un truc de fou.
— C'est vrai, elle avait l'air heureuse, hier soir. Elle est partie avec lui ?
— Putain, t'es vraiment trop con. On était tous défoncés, c'est tout. Je ne sais pas ce qui t'as pris, mais tu t'es mis à picoler comme un dingue. Je t'ai jamais vu comme ça, t'étais hors contrôle. J'ai dû te porter jusqu'au lit pour pas que tu fasses de conneries.
— Elle est où ?
— Dans la chambre du fond. Au matin, tout le monde s'est barré et elle a préféré se coucher seule pour pas te réveiller.
— Allez, ramasse tes affaires, on s'en va.
Il s'avança dans le couloir jusqu'à la chambre. C'était la petite chambre du fond, souvent occupée par les amis incapables de rentrer. Patrick était un habitué. Il entrebâilla légèrement la porte. La chaleur encore. Dans son sommeil, elle s'agitait et essayait de se défaire de l'emprise du drap. Adossé à la porte, il respirait son odeur et la lumière. Il s'avança en silence et repoussa délicatement le drap. Son corps délivré retrouvait le repos. Il resta là un moment sans bouger.
Dehors, il retrouva cette sensation d'ailleurs. Les nuages longs et blancs s'étiraient dans le ciel. Les maisons de bois étaient sagement rangées sur le trottoir et les bouteilles de lait attendaient sur le perron. Des petits panneaux colorés indiquaient que chacun ouvrait l'œil. Aucun chien ne gueulait, aucune tondeuse ne hurlait. C'était le calme de la communauté. Ils continuèrent sans un mot en direction de la grande artère, l'avenue qui menait directement au centre-ville et à la gare Centrale. À la station de tram, il serra Patrick dans ses bras et décida de suivre les rails dans la direction opposée au centre. Il pouvait rejoindre à pied le dépôt de tram à côté du stade, il y aurait bien quelque chose d'ouvert, un café pour les chauffeurs. Il se retourna une première fois, Patrick était seul sur le banc de la station, jeune homme triste et élégant dans le petit matin. Il lui souriait et lui fit un signe timide de la main. Un peu plus loin il s'arrêta à nouveau. Patrick était monté sur le banc et agitait ses bras en tous sens. Il ne put s'empêcher de sourire. Planté au milieu du trottoir, il lui rendit son salut en imitant ses grands gestes désespérés. Deux naufragés, perdus dans l'immense avenue déserte. Il reprit sa route en direction du dépôt. Le grand nuage blanc voilait le soleil.
Ça ne pouvait plus continuer. Les « parties » du samedi soir devenaient un enfer et ils passaient leur temps à boire et s'engueuler. C'est vrai qu'il avait un boulot merdique, mais il ne faisait rien pour changer les choses. L'histoire de l'immigré courageux sur le chemin de l'intégration commençait à avoir du plomb dans l'aile. Bien sûr, ils n'étaient pas dupes, mais ça leur évitait de penser à l'avenir. Avec l'alcool, les parties de jambes en l'air et quelques week-ends exotiques, c'était presque supportable. On était loin des grandes espérances du début, mais enfin, c'était du provisoire, les choses allaient s'améliorer. Aujourd'hui pourtant, elle avait changé les règles. Depuis qu'elle avait ramené ce jeune type, il fallait se rendre à l'évidence, il avait perdu la partie. Impossible de lutter avec pour seules armes quelques sous gagnés au black et deux ou trois amis défoncés. Elle avait sans doute besoin d'un nouvel idéal, c'était normal, il n'y avait rien à dire. Il devait prendre les devants tant qu'il en était encore temps, au moins garder sa dignité. Ce matin, il allait partir. Après le café, il téléphonerait à Patrick pour qu'il vienne le chercher en voiture. Il ne pouvait pas refuser de le loger quelque temps.
Près du stade, il aperçut un Delicatessen dont la grille était relevée. Il s'installa directement dans le box du fond, près de la salle de jeux. Les banquettes de moleskine rouge étaient rapiécées de toutes parts. Les posters de Bruce Lee côtoyaient ceux de Michael Jackson, rien n'avait changé depuis le siècle dernier. Tout au fond de la salle de jeu, on trouvait encore un vieux flipper à côté du jeu de fléchettes électronique. Qui pouvait encore venir ici ? Sans doute quelques vieux supporters, on éclusait quelques bières et on commandait son « gâteau à la viande » avant de monter en tribune. Une vieille dame s'avança vers lui :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Un café
— Turc ou régulier ?
— Serré si c'est possible, à l'européenne.
Elle se retourna et disparut dans l'arrière-cuisine. Elle était grecque comme beaucoup qui avaient atterri dans ce quartier. Les générations s'empilaient et s'intégraient, mais les plus anciens avaient toujours la nostalgie. Elle revint avec un plateau et déposa le café sur la table.
— Grec ?
— Non, un peu plus au nord.
Elle repartit sans un mot, son plateau sous le bras. Elle se foutait bien de savoir d'où il venait. Elle ne pouvait pas lui parler grec, il n'avait aucun intérêt. Assise derrière son comptoir, elle s'assit et contempla l'avenue déserte, loin, très loin de la terre natale. Il fut tenté par un flipper, mais à l'idée du boucan que devait faire l'antique machine, il renonça. Il ne voulait pas déranger la rêverie de la vieille. Une fois son café avalé, il regarda lui aussi par-delà la vitre du Deli, mais le décor ne lui évoquait rien. Les premiers clients entrèrent. La vieille dut se remettre en mouvement. Son café avalé, il avait envie d'une cigarette. Il laissa sa monnaie sur la table et sortit.
Devant lui, le stade était entouré par un immense jardin. Les villes ici étaient vertes et spacieuses. Partout, les parcs ponctuaient le parcours des rares piétons. Il marcha en direction du jardin et s'allongea au pied d'un arbre. Le long nuage se faisait plus menaçant. Quelques gouttes de pluie effleurèrent son visage. Même quand le ciel était sombre, il faisait toujours chaud. Les yeux fermés, il percevait le bruit lointain des voitures. Sa décision était prise. Juste un petit moment de repos et ensuite, il appellerait Patrick. Il se sentait bien. Comme au premier jour.
À la fin du concert, il était sorti de la salle enfumée et s'était assis sur le sable. C'était le quartier chaud de la ville et toute la jeunesse venait finir la soirée en partageant bières et pétards face à l'océan. Il entendait les rires, l'odeur de l'herbe recouvrait les senteurs marines. Quelqu'un lui avait touché l'épaule en lui proposant de tirer sur une pipe. Il reconnut un de ces gars avec qui il avait partagé autre chose dans une autre soirée. C'est là qu'il l'avait vue pour la première fois. Elle accompagnait le jeune gars et sa bande. Elle remonta sa robe fleurie sur ses cuisses et s'assit avec le groupe. Il tendit la pipe et elle lui sourit. La soirée s'était poursuivie dans une maison au bord de l'eau. Un groupe de rock amateur avait branché un ampli et hurlait « Louie Louie ». Ils partagèrent quelques bières dans le jardin en regardant la Croix du Sud. Au petit matin, elle l'avait emmené dans sa maison de bois. Ils le savaient, ils ne se quitteraient plus jamais.
Le soleil éclaira à nouveau son visage. Des enfants jouaient dans le parc. Autour de lui, les familles étalaient les couvertures pour le pique-nique du dimanche. Il était presque midi. Il fallait rentrer et appeler Patrick.
Sur le chemin du retour, il retrouva le Deli. Derrière le comptoir, la vieille dame avait été remplacée par un jeune trentenaire bodybuildé, sans doute son petit-fils. Cette génération tentait de s'intégrer et de faire oublier leur origine, mais ça ne marchait pas. Il entra et se dirigea directement vers son box, resté libre. L'ambiance n'était plus la même. Au comptoir, un groupe de jeunes sportifs parlaient fort. Monsieur Muscle s'approcha et il commanda une bière. À midi, une bière c'était raisonnable, et puis ça lui ferait passer le mal. Ici, elles étaient légères et fraiches, un bon remède à la gueule de bois. Dans un autre box, près de la fenêtre, un jeune type parlait à ses deux gosses. Il donnait ses consignes pour la salle de jeu. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien foutre ici ? Pourquoi n'étaient-ils pas dans le parc avec les autres, en train de courir et de manger sur l'herbe ? Il n'y avait pas de maman. L'ainé prit son petit frère par la main et l'accompagna jusqu'au jeu de fléchettes électronique. L'enfant introduisit les premières pièces et la cible s'alluma. Il se retourna vers le jeune type. Monsieur Muscle ramassait les verres vides et posait sur la table une nouvelle bière avec un shot de bourbon. Les Grecs étaient encore civilisés, ils ne laissaient pas les verres vides s'accumuler sur la table. Le jeune type avala son shot puis se retourna pour contempler l'avenue. Cela lui rappelait quelque chose à lui aussi ? Un petit shot ç'était peut être une bonne solution contre le mal. Juste un, et ensuite, il téléphonerait à Patrick. Il fit signe au patron qui déposa les verres sur sa table. Le jeune type en avait commandé un autre et ils échangèrent un regard. Avec un peu de chance, elle serait encore endormie, ce serait plus facile. Il aurait le temps de ramasser toutes ses affaires. Le type reprit un nouveau shot. Il fit également un signe au patron. La brûlure de l'alcool le ramenait à la vie. Après tout, il avait toujours son boulot, il avait le temps de voir venir. Bien installé et reposé, il trouverait sûrement mieux. Il allait vraiment pouvoir recommencer à zéro. Les gosses étaient de retour dans le box, la partie était finie et ils réclamaient de l'argent. Le père ne leur répondait pas, il fouilla ses poches et déversa toutes ses pièces sur la table. Sans un bruit, l'ainé fit le tri et ils coururent vers l'arrière-salle. Le jeune type commanda à nouveau. Il était temps de partir.
Sur la route il croisait de nombreuses familles qui se rendaient au stade. Les gamins avaient les joues peintes en noir et jaune, les couleurs de l'équipe locale. Son téléphone sonnait dans le vide, Patrick devait dormir. Sans la bagnole, impossible de prendre toutes ses affaires. Enfin, il pouvait rassembler deux ou trois fringues et descendre chez Patrick en train. Il serait toujours temps de repasser plus tard en voiture. Les bouteilles de lait avaient disparu des perrons. On entendait des bruits de verres et les rires dans les arrière-cours. La communauté s'était réveillée, c'était le déjeuner du dimanche.
Il arriva devant la maison. Elle était assise sur le banc, sous le jeune eucalyptus. Les yeux fermés, elle se laissait bercer par le soleil. C'était un pays où il fait toujours chaud, un pays où il est possible de s'endormir heureux sur un banc dans un jardin. Une tasse de café tenait en équilibre sur l'accoudoir. Il ouvrit délicatement le portail et s'assit sur le petit banc de bois. Que voyait-elle dans sa nuit blanche ? Sans ouvrir les yeux, elle sourit et lui prit délicatement la main.
Ils le savaient tous les deux, jamais ils ne se quitteraient.
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Felix Culpa · il y a
J'aime la manière dont désignez votre personnage, et cette ambiance qui s'installe. L'écriture droit, à mon avis, être un peu aérée par des paragraphes. Merci pour ce bon moment de lecture. Je vous invite dans mes jardins de vie : Les jardins de vie (Felix Culpa)
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Camille Berry · il y a
Un texte intime et fort sur les désillusions, sur une espérance maintenue malgré tout... une écriture à la hauteur du sujet !
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Annabel Seynave- · il y a
Quel texte magnifique, prenant et rudement bien écrit. Une ambiance retranscrite à la perfection. J'aime beaucoup !
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Alexis Garehn · il y a
C'est vraiment un texte magnifique. J'aime beaucoup votre écriture qui dit beaucoup avec peu. Bravo ! Au plaisir de vous relire encore !
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JAC B · il y a
Le spleen d'un personnage autour d'une femme aimée, pas vraiment d'actions, tout est en nuances dans votre texte , du vécu, du désespoir, des projets avortés, une envie de bonheur, c'est un cheminement intimiste très humain. Je like, bonne continuation Stéphane.

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