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FINALISTE
Sélection Jury

— C’est une catin que tu m’offres, Conor ! Belle récompense en vérité !
— Tu es un imbécile, Eogan, catin ou pas, je t’offre la plus belle femme du pays.

Le roi et son capitaine se disputent. Ils se doutent que je les entends, mais ils ne baisseront pas la voix. Je ne suis plus rien, après tout, qu’une fontaine âpre et salée, un puits infertile de larmes. Il fut un temps où j’étais belle, oui, la plus belle des femmes du pays.
Le roi d’Ulaid avait épousé Nessa, qui avait eu auparavant un fils du druide Cathbad. Le pays était perpétuellement en guerre contre ses voisins, surtout le Connacht. La reine convainquit son mari de laisser le trône un an à son beau-fils, pour l’éprouver. Conor amena la paix et fit si bien que ni le peuple, ni l’assemblée des guerriers, et encore moins les druides n’envisagèrent de laisser revenir l’ancien roi. Celui-ci s’inclina. Et de fait, Conor était un bon roi. Il était jeune et il était bien conseillé. Cathbad se tenait près de lui, et Cathbad tenait tous les druides du pays. L’Ulaid est un pays magnifique, et cette contrée ne demandait qu’à prospérer. Le nouveau souverain gouvernait avec sagesse et droiture, il gardait ses guerriers habiles au maniement des armes en organisant joutes et tournois, ou en allant prêter main forte à ses voisins contre d’autres voisins. Son alliance était changeante, mais elle était souvent décisive. Le Ard Ri, le haut-roi d’Irlande, le salua à l’égal des autres princes de l’île. Conor était jeune, vigoureux et sage. C’était un bon roi.
Comme il fêtait le retour du printemps avec ses hommes réunis pour un banquet, on entendit un cri affreux, glaçant. Tous se tournèrent pour savoir d’où provenait ce son, effrayés à l’idée d’avoir perçu l’appel d’une banshee. On amena ma mère, qui était grosse. Les femmes dirent que le cri provenait de son ventre. Cathbad fut appelé pour rendre un oracle. Et il prophétisa :
— l'enfant qui va naître de cette femme sera la plus belle des femmes, les cheveux comme les blés, le teint comme le lait, les yeux comme le ciel de printemps et comme la mer d’Irlande, bleus, verts et gris. Et elle conduira l’Ulaid à sa perte, car son chemin est un torrent de larmes et de sang.

Les guerriers du roi voulurent tuer ma mère, mais Cathbad refusa. Et Conor refusa aussi. Il voulait pour lui la plus belle des femmes, comme il avait les plus grands guerriers, les meilleurs chiens, les beaux chevaux, les plus habiles cochers, les armes les plus redoutables. Le druide et le roi avaient parlé, les guerriers s’inclinèrent en grommelant.
A ma naissance, je fus emmenée dans une ferme isolée et confiée à un couple de braves gens. Je n’ai jamais vu mon père ni ma mère. Je grandissais dans un monde entouré d’un mur. Cette clôture était symbolique, elle marquait la limite de notre domaine, empêchait nos bêtes de divaguer, et les étrangers d’approcher. C’était une vie simple et douce. Mes parents nourriciers s’occupèrent de moi avec patience, même s’ils ne me donnèrent pas beaucoup d’affection. Nous ne manquions de rien. Le roi passait parfois me voir, sans se montrer. Il disait à Cathbad que les forêts d’Irlande ne sont pas plus denses que ma chevelure, les blés pas plus rayonnants que mes mèches blondes, les fruits de sa terre pas plus délicieux que mes joues roses, ses collines pas plus douces que les courbes délicates de mes seins et de mes cuisses. Il veillait sur moi, en maître avisé. On oublia la prophétie de Cathbad, le pays était prospère comme une jeune fille dans la fleur de son printemps.
Les ciels d’Irlande sont changeants, et ils étaient mon univers, bien plus que notre domaine dans son mur. Je ne souffrais pas de ma solitude ni d’enfermement, je chevauchais inlassablement les nuages. Tête nue, le visage exposé à toutes les brises, je buvais dans la pluie les embruns, les ruisseaux, les saisons. Je me nourrissais d’éther et je chantais avec les averses, mêlant mes airs au martèlement des gouttes, au ruissellement du dégel. Je mâchais des flocons, me rassasiais de cristaux, je fredonnais en faisant craquer le verglas.
J’avançais en âge, ignorante des projets du roi. Conor se lassait de sa reine, aucune concubine ne trouvait grâce à ses yeux et il décida bientôt que j’étais prête à réchauffer sa couche. Il tergiversa un peu sur la conduite à tenir, puis décida d’envoyer ses neveux me chercher. Il leur faisait confiance, il les avait élevés près de lui et en avait fait de bons combattants.
C’était l’hiver. Les premières neiges étaient tombées juste après Samain. On avait égorgé un veau né trop tôt dans la saison, qui ne passerait pas les froids trop rudes. Nous avions besoin de viande. Je vis un corbeau se poser sur la flaque de sang frais, déjà en train de durcir sur le sol immaculé.
Un grand bruit se fit entendre, comme nous n’en avions jamais perçu, les sons lourds et grossiers d’une escorte armée. A la tête de la bande, trois hommes. Et entre deux fiers guerriers, lui, les cheveux aussi noirs que la plume d’un corbeau, les joues avivées par le froid, rouges de sang vaillant, son teint clair comme un matin d’hiver. Un amour de jeune fille. Mon cœur bondit sous mes seins, et mon visage se couvrit de larmes. Du sang, des larmes, déjà.
Les fils d’Usnech venaient me prendre pour m’amener à leur roi. Sans un mot, mes gardiens me confièrent avec un paquet de hardes aux hommes-liges. On me posa rudement sur un char et nous primes le chemin d’Emain Macha, toujours en silence. Les farouches guerriers détournaient la tête pour ne pas me dévisager. Certains se rappelaient la sinistre prédiction de Cathbad, tous me savaient destinée à la couche de Conor. Ils ne me parlaient ni ne me voyaient. A leur tête, se tenaient les trois frères, aussi droits que leurs lances, fiers de la foi jurée et gardée. Pauvres fous !
On m’enferma à nouveau, sous la garde de Leborcham, qu’on disait sorcière. Elle aussi était toute dévouée au souverain, même si elle voyait d’un mauvais œil l’arrivée d’une donzelle qui détournerait encore un peu plus Conor de son épouse. C’était aussi une femme rude et impérieuse. Elle devait me préparer à mon sort, elle se contenta de m’ordonner de me résigner. Je n’étais pas farouche ni têtue, et je ne savais pas que j’étais belle. En vérité, assez belle pour tenter tous les hommes du souverain, et les damner.
Cathbad harcelait Conor pour qu’il renonce à me prendre comme concubine. Il lui remémorait sa prophétie, il usait de ses pouvoirs de druide, et de ses arguments de père. Depuis des années qu’il se tenait derrière le trône, et parfois même devant, le conseiller avait une emprise terrible sur le souverain, et sur le fils. Il lui rappelait qu’il était un bon roi pour un pays prospère, et que ma possession ferait la ruine de l’Ulaid, il lui enjoignait de m’exiler, ou mieux, de faire de moi une monnaie d’échange. Le souverain écoutait son ministre, et son père, mais il ne se décidait pas.
De ma prison, on entendait les bruits nombreux et affairés de la maison du maître d’Ulaid. Les banquets préparés pour les nombreux guerriers, les conciliabules des druides. Et parfois, s’élevait un chant, une voix d’homme merveilleuse, forte comme le mugissement d’un taureau, et douce comme le ruissellement du dégel. Je demandai à Leborcham qui chantait ainsi.
— C’est Noise, le neveu de Conor. Il a la plus belle voix qui soit. Toutes les filles sont amoureuses de lui quand il susurre une ritournelle, et tous les guerriers sont prêts à mourir quand il entonne un refrain martial. Il est très bel homme, il faut dire, et très habile combattant, comme ses frères. Les meilleurs hommes du roi, ses neveux, et les plus fidèles.

Le lendemain, une complainte montait jusqu’à ma fenêtre. Je soulevai la tenture et tentai d’avancer ma tête par l’étroite ouverture dans la muraille. Je connaissais ce couplet, et je me joignis à l’air. Nos voix s’entrelaçaient et se mêlaient idéalement. J’apercevais la silhouette de Noise en bas. Il leva le regard.
— Jolie donzelle, car tu dois être aussi radieuse que ton chant, qui es-tu ? Je ne me souviens pas d’un si beau ramage.
— C’est que tu ne m’as guère parlé quand nous nous sommes rencontrés, pas plus que tu m’as regardée.
Il eut un mouvement de recul.
— Ah, c’est toi ! Tu n’es pas pour moi, ma belle, mais pour le roi.
— Le roi est vieux, et il ne chante pas aussi bien que toi.
— Peut-être, mais c’est à lui que je t’ai amenée.
— On verra.

Et le visage clair, les joues rouges, les cheveux noirs de Noise, le plus beau des fils d’Usnech, disparurent.
Leborcham était fidèle à Conor, mais elle comprenait aussi les avertissements Cathbad. A me voir me glisser près de l’unique fenêtre de ma prison, chaque fois que retentissaient les airs de Noise, elle devina bien vite quel parti prendre. Ma gardienne me suggéra habilement un sort qui liait d’amour un homme. L’enchantement n’avait pas à être bien puissant. Déjà nos chants mêlés avaient jeté les bases d’un attachement entre le beau guerrier et moi. Tâtonnante, mais certaine de vouloir échapper à Conor, je m’exerçais mille fois sur la silhouette vague qui passait sous mon mur, ajoutant toujours mes notes aux siennes. Peu à peu, cette haute stature que je guettais tant s’approcha de ma fenêtre. Son timbre retentit. C’était un beau chant, mais un lai triste à mourir. Il disait l’amour impossible, la malédiction des amants séparés. Je lui répondis, et j’improvisai une aubade à la passion partagée, la ballade des amoureux réunis. Notre air devint un hymne à la gloire des sentiments éprouvés. Nos voix roulaient, s’emmêlaient, s’enchaînaient. Il me semblait pousser des ailes, pour m’enfuir de ma geôle. Une note céleste finit ce doux couplet. Derrière moi, Leborcham ruisselait de larmes.
Au matin, les trois fils d’Usnech forcèrent ma porte, attachèrent ma gardienne, sans doute pour lui épargner la fureur du roi, et m’entraînèrent avec eux. Ils me mirent sur une monture et nous nous enfuîmes au galop. Les guerriers d’Ulaid nous donnèrent la chasse, mais nous allions plus vite. Et puis, le jour où nous partîmes, l’alarme retentit dans le pays : le Connacht attaquait. Conor défendit son pays, avant de penser à retrouver sa belle et ses trois meilleurs hommes, ses neveux, en qui il avait toute confiance.
Dans un petit port, nous payâmes notre passage vers Alba. Seule la mer entre nous pouvait retarder les efforts du roi pour me reprendre. Nous continuâmes ainsi notre route, vers les contreforts des âpres montagnes calédoniennes. Nous nous arrêtions dans de petits villages, évitions les endroits populeux où on parlerait de nous. Les fils d’Usnech choisirent de s’installer près de la tenure d’un petit seigneur, et se mirent à son service, pour la chasse et le combat. Heureux de gagner trois hommes forts et redoutables, celui-ci ne posa pas de questions. Je pris possession d’une humble demeure, juste assez vaste pour nous quatre. Commença alors une vie simple, proche de la misère, et la plus heureuse que j’ai connue.
Noise mêlait toujours ses refrains aux miens, que nous soyons l’un près de l’autre ou séparés. On le célébra rapidement pour ses dons. Il partait guerroyer – ou plutôt razzier quelques bêtes pour agrandir le troupeau de son maître – et chasser. Et il revenait en fredonnant des mots d’amour. J’étais libre, j’étais amoureuse, et je chantais tous les jours. Et j’étais toujours plus heureuse quand la belle voix de mon aimé soutenait mon couplet, lui donnait des ailes.
La contrée où nous avions élu domicile était plus âpre que la douce Irlande, mais nous étions ivres de bonheur. Nous étions réunis au prix d’un exil, sans avoir connu de vraies épreuves, cachés à l’ombre des montagnes d’Alba. Nous nous soûlions de caresses et de mots tendres, devenus idiots de félicité. Ces cieux étaient idéaux, puisqu’ils couvraient nos transports béats. Ils étaient froids et gris comme le fer d’une hache d’armes, mais nous ne voyions que les déchirures du soleil dans leur couverture métallique. Ils avaient l’éclat de nos émerveillements. Nous avions tranché tout lien avec nos familles, nos terres, notre langue, pour ce ravissement imbécile.
Nous goûtions notre bonheur tranquille comme s’il pouvait durer une éternité. Mais les amants ne sont-ils pas immortels ? Il nous semblait que cette existence pouvait se dérouler sans heurts jusqu’à nos vieux jours, et que nous franchirions les portes du Sidh appuyés l’un sur l’autre pour nous aimer encore dans l’au-delà. C’est du moins ce que mon aimé me murmurait, le soir, quand il m’entourait de ses bras. Pauvres fous ! On n’amuse pas le destin d’un sourire !
Le roi d’Alba vint chasser sur les terres de son homme-lige, le seigneur que servaient les fils d’Usnech. Il força loups et sangliers, au cœur de l’hiver, tous les jours, usant bêtes et traqueurs. Un soir, Noise revint tard, se tenant le côté droit. Il était blessé. Une laie avait tenté de l’embrocher, tandis qu’à ses côtés le souverain brandissait son épieu. Je soignai l’estafilade en chantonnant des encouragements à mon grand guerrier rieur. Il se tortillait en protestant contre mes chatouilles, lui qui avait vu des plaies bien plus graves. Il n’en avait pas connu, ses adversaires n’avaient jamais réussi à le toucher sérieusement. Nous nous endormîmes, serrés l’un contre l’autre.
Au matin, Noise se préparait à partir pour une nouvelle chasse, pansé par mes soins, quand nous entendîmes des hommes approcher. C’était l’intendant du roi, qui apportait des cadeaux, pour remercier mon amant de son aide décisive dans la mise à mort de la laie, saluer sa bravoure, et compenser sa blessure. Je me retirai dans notre maisonnette, mais le serviteur entra. Il me vit, me fit une courbette, et posa sans un mot son paquet sur notre table. Puis il sortit. Dehors, il parla avec Noise et ils partirent ensemble.
Noise ne rentra pas le soir. Cela arrivait, son maître avait parfois besoin de lui pour une razzia ou une traque. Je l’attendis, puis me couchai, seule.
Au matin, un bruit de galop me fit sortir. Ce n’était pas mon bien-aimé, mais l’intendant accompagné d’un autre personnage. Celui-ci s’exclama :
– En vérité, tu avais raison ! Cette femme est la plus belle que j’aie vue !
Je le regardais sans comprendre. Le serviteur fronça les sourcils.
– Incline-toi devant le roi !
Je fis une courbette. Le souverain rit.
– Offre-moi d’entrer dans ta chaumière !
Je fis ce qu’il demandait. Son homme resta dehors.
– Tu es fort jolie. As-tu meilleure hospitalité à proposer à ton prince ?
Je le fixai.
– Allons, tu as sûrement un réconfort plus tangible à procurer ?
Je lui tendis un plat de viande salée et sortis le pain.
– Ce n’est pas de nourriture que j’ai faim.
Je fis un geste de dénégation. Il se leva.
– Tu es un mets de choix, royal, dirais-je.
Je répétai ma mimique. Il s’approcha. D’un mouvement vif, je brandis le couteau du pain. C’était une lame longue et large, affûtée par mes soins.
– Allons, la belle, pose ça, tu vas te faire mal.
Mais je ne bougeais pas. Je savais manier ce couteau. Le roi leva une paume apaisante.
– Paix, jeune femme. Je veux juste goûter à tes charmes. Personne n’en saura rien, ton compagnon est loin d’ici. Ne te vante pas d’avoir attrapé le souverain dans les fils blonds de ta chevelure, c’est tout. Et puis qui sait ? Si tu es à mon goût, je pourrais te prendre comme concubine et t’arracher à cette existence misérable. Que défends-tu ainsi ? Les femmes sont faites pour le délassement des hommes.

Je défendais mon bonheur, mon exil et mes projets aux côtés de mon bien-aimé. J’étais déterminée. Mon adversaire aussi. Il sortit un coutelas de chasse, et nous croisâmes le fer. Bien sûr, il eut le dessus, bien sûr il me désarma. C’était un combattant, pas moi. Et bien sûr, il me viola.
Noise revint au bout de quelques jours. Cette nuit-là, je pleurais en silence loin de lui sur notre couche. C’était la brèche d’un orage dans notre ciel toujours couvert, la déchirure d’un crépuscule qui masquait les éclaircies de notre bonheur.
On annonça une ambassade venue d’Irlande. Fergus avait épousé la sœur de son rival en même temps que sa cause et il était convaincu du message qu’il portait. Incapable de traîtrise ou de simple dissimulation, il souhaitait ardemment ramener les trois frères à Emain Macha. Les frères de Noise étaient d’avis de regagner l’Ulaid. Ils se languissaient de leur pays, de leurs proches. Noise hésitait. Il tournait dans notre maison, s’interrogeant sans fin sur le pardon de Conor. Ses frères insistaient. Fergus était un homme de parole.
Nous embarquâmes. Fergus fêtait la décision des fils d’Usnech, décrivait en rotant sa bière les célébrations innombrables et grandioses qui marqueraient notre arrivée. Il était fier d’avoir si bien mené son ambassade. Il promettait les plus belles filles aux frères de Noise, vantait les prouesses que tous quatre accompliraient. L’Ulaid avait bien besoin de ses plus vaillants combattants. Et il louait derechef l’habileté de ses amis à la guerre, et la sagesse du roi, qui avait pardonné. Tout pardonné. Et il éclatait d’un rire sonore, demandait encore de la bière et s’endormait en marmonnant des promesses de razzias fastueuses et de fructueuses prises de guerres. Comme si le destin pouvait se noyer dans un tonneau de cervoise !
On nous fit bon accueil, sur les côtes d’Ulaid, et Fergus montra avec un gros rire les beaux chevaux et les chars rapides envoyés par le roi pour nous amener à Emain Macha. Tout le trajet, il démontra, encore et encore, que Conor souhaitait l’apaisement, qu’il était plein d’indulgence. L’Irlande se partageait sous nos yeux en deux bandes brutales. En haut le bleu dur, l’océan du ciel, et le blanc fiévreux des nuages, en bas, le vert vif des pâturages tout juste sortis de la neige et la ténèbre touffue des forêts. Entre les deux, les silhouettes des hommes sur leurs chars. Noise avait les mains jointes sur les rênes, un condamné qu’on mène au billot.
Nous arrivâmes à Emain Macha. Le roi se tenait devant sa maison, Cathbad à ses côtés. Le druide ne nous regardait pas. Mais Leborcham, ma gardienne, était là, et elle avait le regard dur. Je poussai un gémissement. Nous étions condamnés. Le roi avait menti – à Fergus autant qu’à nous, car il n’aurait jamais pu convaincre cette grosse brute joviale de trahir sa parole. Les larmes aux yeux, je descendis de mon char.
Il n’y avait pas de fête pour nous. Conor nous mena à l’arène de combat, comme pour nous honorer d’un tournoi. Là, ses hommes se jetèrent sur les fils d’Usnech. Fergus hurla « trahison ! trahison ! » et il brandit une hache monstrueuse avec laquelle il faucha immédiatement les trois hommes les plus proches de lui. Il se battit vaillamment, Fergus, parce que le roi Conor l’avait abusé. Mais mon bien aimé et ses frères furent massacrés. Les guerriers ulates ne parvenaient pas à les atteindre au corps à corps, et ils tombaient aux pieds des fils d’Usnech Eogan saisit un arc long, encocha ses flèches les plus lourdes et les tira en vulgaire gibier. Je vis de mes yeux le monstre prendre une masse et l’abattre sur le visage ensanglanté de mon amant. Alors je poussai un cri. Un cri de banshee. Et les hommes présents tentèrent de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce hurlement. Car quand on a ouï la banshee, c’est qu’elle vient vous prendre.
Et agenouillée dans le sang clair de mon compagnon, j’ouvris les bras et je hurlai :« vous, hommes d’Ulaid, vous les meurtriers des fils d’Usnech, vous périrez le fer à la main ! Soyez damnés ! »

Conor s’approcha alors, me gifla à toute volée et me jeta sur le chemin de sa demeure. Il m’y boucla dans ses quartiers, sous la garde de Leborcham.
— C’est ma punition, maîtresse. Si tu sors à nouveau de ces pièces, Conor m’éventrera devant son foyer.
Je me résignai facilement à cette vie recluse. Depuis que j’avais vu tout le sang de mon bien-aimé répandu sur le sable de l’arène, j’étais absente. Le roi me fit coucher sous ses fourrures. Il écarta mes cuisses, s’enfonça dans mon ventre. Je restai inerte. Je n’étais plus de ce monde, déjà.
Et j’appelais tous les soirs la banshee.
« Ma sœur, mon autre ombre, viens, viens m’emporter. »

Leborcham, cette femme dure et forte, s’attendrissait. Elle m’apportait les meilleurs morceaux de la table du roi. Sur son insistance, je plaçais quelques bouchées entre mes lèvres, je buvais les coupes d’eau claire, de lait aigre ou de cervoise légère qu’elle mettait dans mes mains. Je n’aurais pas cherché à mourir de faim, mais il m’importait peu de me sustenter. Je pleurais quand j’étais seule, je pleurais quand Leborcham prenait soin de moi. Je pleurais encore quand le roi venait et s’allongeait sur moi, et s’agitait et se répandait dans mon ventre. Il se lassa de cela, me battit pour obtenir une réaction. Il usa de ses mains furieuses, me frappa avec les lanières de ses chiens.
Cela dura un an. Au bout d’un an, le roi ne voulut plus de moi dans sa couche. La plus belle fille d’Ulaid avait les yeux rouges, les paupières gonflées, les joues ravinées de sel. Il me demanda :
— Ne souffres-tu pas de mes corrections ?
— Je n’ai plus de souffrance, mon seigneur. Je ne sens pas tes coups, puisque je ne sens plus les baisers de Noise.
— Qui hais-tu le plus, en dehors de moi ?
— Je ne hais personne, mon seigneur, pas même toi. Je n’ai plus de haine, puisque je n’ai plus d’amour. Je n’ai plus que des larmes.
— Et Eogan ?

Une douleur fulgurante me laboura les entrailles, la pointe d’une lourde flèche qu’on aurait subitement tenté d’arracher. Conor sourit.
Le soir même, Eogan et Conor se disputaient. Mais l’homme du roi accepta de me prendre. Leborcham ramassa mes affaires au matin pour en faire un baluchon qu’elle plaça entre mes bras. Dans la cour de la maison du roi, les chars attendaient. Le monstre eut un gros rire quand il me vit arriver et me tendit la main pour me faire monter. Il promit mille morts douloureuses et lentes au cocher qui me conduisait s’il m’arrivait malheur. Puis il fit des adieux désinvoltes au souverain et ordonna le départ. Il attendait sans doute des cris et une farouche résistance de ma part et semblait interloqué que je me laisse mener comme une brebis qu’on va égorger – mais cela, la bête ne le sait pas, seul l’homme qui tient la lame sait pour quel usage. Ma docilité l’indisposait. Il me voulait hurlante, en furie. J’étais abasourdie de souffrance, sidérée d’affliction depuis la mort de Noise. J’étais ivre de tourment, et ma raison s’était enfuie avec le dernier souffle de mon bien-aimé. Alors Eogan souhaita être cruel.
— Tu vois, derrière ce tournant, se trouve le ravin dans lequel on a jeté les cadavres des fils d’Usnech.

Je le regardai. Il détourna la tête. Je savais que mes yeux étaient toujours bleus comme le ciel et la mer d’Irlande, et verts comme ses champs et son océan, et gris comme ses orages et ses tempêtes. Mais mon esprit n’était plus dans mes yeux. Mes joues ruisselaient de larmes, embruns dans la pluie, vagues furieuses. Et au moment où mon cocher négociait habilement ce virage, je sautai de mon char, dans le précipice. Et le cocher s’écria :
— Ah ! Douleur ! Fille de toutes les douleurs !

Ainsi finit l’existence de Deirdre, la plus belle femme d’Irlande.

PRIX

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Dominique Hilloulin · il y a
j'étais passé sans voter! c'est chose faite ! bonne chance pour le résultat de votre finale demain ! Mon poème http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier concourt également, si cela vous dit de le soutenir! merci
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture, ce soir , en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

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Emma · il y a
Belle légende. J'ai aimé la découvrir !
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Nolwenn · il y a
Très belle histoire, je te donne mon vote !

Je participe au concours harry potter, si cela te tente n'hésite pas à aller jetez un coup d'oeil a mon oeuvre ! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/savez-vous-comment-filius-flitwick-est-devenu-professeur-a-poudlard

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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle légende irlandaise ...
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Nastasia B · il y a
J'aime.
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Nadine Gazonneau · il y a
Votre récit est étrange et fabuleux dans cette Eire légendaire. Je ne connaissais pas ,j'ai apprécié donc je vote . Je vous invite si vous le souhaitez à découvrir mon poème Transparence en finale été. Merci à vous.
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Guy Bellinger · il y a
Récit noir, impétueux et sauvage à la façon des contes et légendas de l'Irlande d'autrefois, qui se lit d'une traite.
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