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Pat Patoche

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Je rêvais d’être grande, belle et douce comme maman.

J’admirais ces jeunes lycéennes que je voyais à la télévision. J’enviais leur corps mince, leurs seins fermes, Je devinais la fièvre dans le regard des garçons. Je jalousais leur bonheur qu’elles gaspillaient indécemment.

Du haut de mes 10 ans je m’imaginais comme ces filles. Moi aussi je connaitrais un jour ce sentiment de puissance infini, l’orgueil de la beauté et de la jeunesse réunis, prenant la vie comme un jeu, défiant le temps, invincible.

Moi aussi je m’abandonnerais dans les bras d’un homme et je laisserais ses mains courir sur mon corps, je l’utiliserais à mon plaisir pour le quitter à l’aube en oubliant jusqu’à son prénom.

Au jour de mes treize ans, j’ai décidé de cesser de vivre par procuration.

Je préparais ce jour depuis des mois. Mon évasion. C'était tellement facile. Je les connaissais tous. L'infirmière de jour, celle de nuit, les internes, le médecin de garde, le psychologue, le pédiatre, toute cette fourmilière qui s'acharnait à me maintenir en vie. Je savais à quelle heure précise ils entraient dans ma chambre, leurs gestes, ce qu'ils allaient dire, au mot près.

Après le dernier tour de visite du médecin de garde, j’ai arraché les tuyaux qui me retenaient prisonnière à ce lit aussi froid qu’un cercueil et suis sortie de ma chambre à l’air aseptisé, fuyant cette cage d’isolement où j’étais enfermée depuis le jour de ma naissance.

J’ai suivi les couloirs jusqu’à trouver une issue de secours. Quelques instants plus tard, j’étais dehors.

Dehors.

Un mot si anodin pour tant de monde. Dehors, pour la première fois de ma vie. Le froid de l’hiver a saisi tout mon corps qui s’est mis à trembler et à frissonner. Le vent a fouetté mon visage, faisant voler mes cheveux vers le ciel. Au loin les gens se pressaient dans la rue, le col de leur manteau remonté, la tête baissée, indifférents.

Il faisait froid, très froid, je savais enfin ce que cela signifiait, celui qui transperce de part en part, gèle les extrémités des doigts, engourdit les membres jusqu’à ce que le corps tout entier refuse de vous obéir.

C’était désagréable et pourtant, la plus belle chose que j’avais jamais vécue.

Ma tête a commencé à tourner. Quelle injustice ! Quand les enfants transgressent les règles, on les punit en les mettant au coin ou en les privant de dessert. Pour moi, c’était la peine capitale, sans sursis ni recours possibles. Je savais qu’il était trop tard.

Non je n’aurais jamais l’occasion de connaître toutes ces choses de la vie qu’une jeune fille était en droit de vivre.

Mon corps se refusait à vivre ? Peu importe ! Le bonheur, je l’avais enfin trouvé.

J'étais dehors.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Même dur j'ai beaucoup aimé l'écriture.

Au passage je vous invite à soutenir mon poème finaliste ''je tresse l'odeur'' merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Ysé · il y a
Très dur, poignant !
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