Dégivrage

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Je vis et travaille à Montpellier. Le goût de l'écriture m'est (re)venu lors d'un séjour au Mali en 2010. Depuis, l'écriture m'invite encore à voyager tout en explorant les territoires de la  [+]

Image de Automne 2014
La sonnerie du téléphone venait de me réveiller. A moins d’une erreur – mais cette probabilité était trop faible pour que je l’envisage – ce genre d’appel en pleine nuit n’augurait rien de bon. Cela faisait longtemps que je ne connaissais plus personne dans mon entourage capable de m’appeler à une heure pareille, même un samedi, juste pour discuter avec moi ou me proposer de boire un verre en ville. Avant d’aller décrocher, je jetai un coup d’œil au radioréveil ; il était exactement 01h46.
« Mamie est morte, il faut que tu viennes ». La voix qui venait de prononcer ces quelques mots n’avait pas attendu ma réponse, me laissant hébété et nu dans le salon, n’entendant plus qu’un long bip métallique dans le combiné que je tenais encore collé à mon oreille.
Je renonçai à retrouver la rassurante chaleur du corps d’Awa dans le lit – il m’aurait été impossible de me rendormir – et d’un pas mal assuré, je me dirigeai vers la cuisine. Bien que j’aie cessé de fumer depuis mon retour en France, un instinct d’écureuil m’avait fait conserver, au cas où, une boîte en fer blanc dans laquelle j’avais soigneusement rangé un paquet de tabac et quelques feuilles à rouler. A tâtons je retrouvai, dissimulé derrière une pile d’assiettes, le petit nécessaire de mon ancienne addiction. Le tabac était trop sec, des miettes s’échappèrent de la feuille dans laquelle je tentai de le contenir pour lui donner une forme plus ou moins cylindrique. La première bouffée fut âcre et me piqua la gorge, je faillis tousser mais la tentative suivante calma aussitôt l’irritation.
Une plainte spasmodique et chuintante s’échappait des entrailles du frigidaire, emplissant la pièce d’une étrange présence sonore. Cela faisait des semaines que j’avais promis de m’en occuper, attendant qu’il soit enfin vide pour le mettre à dégivrer. Le temps passait et cette mission ne faisait que reculer tant il recelait des trésors de manioc, de pâte d’arachide, de bananes plantains, de patates douces et de jus de bissap qu’Awa ramenait régulièrement du marché africain de Château Rouge.
J’y attrapai une bière que je bus lentement, à même le goulot. J’avais tout le temps et la solitude nécessaires pour encaisser la nouvelle. Ce qui me bouleversait le plus n’était pas de savoir ma grand-mère décédée ; cette femme distante ne m’avait jamais manifesté qu’une indifférence polie. Enfant, je ne connus ni la douceur de ses bras ni l’odeur de son corps. Quand nous allions la voir, généralement à l’occasion du nouvel an, ma mère me faisait la leçon pendant le trajet – n’hésitant pas à me faire répéter les phrases que je devrais prononcer : « Tu n’oublieras pas de souhaiter la bonne année à Mamie en arrivant, tu ne sortiras pas de table avant la fin du repas... » Ces rares visites m’apparaissaient comme une suite de contraintes et d’interdictions absurdes ; ma présence devenait un danger potentiel pour ses bibelots, une menace pour son intérieur impeccable.
Lorsqu’à l’adolescence, je pus échapper à ce rituel, ma grand-mère ne me réclama pas.
Non, ce qui me tenait éveillé cette nuit-là, seul dans la cuisine, c’était d’avoir entendu la voix de ma mère, après des mois de silence. Cette voix qui enfin m’appelait et me demandait de venir.
Je fis glisser mon mégot dans la bouteille ; il s’éteignit dans un pschitt en atteignant le fond où stagnait encore du liquide. Je sentis alors mes pieds gelés au contact du carrelage, mes fesses engourdies sur le formica de la chaise. J’étais nu et j’avais froid.
Dans la chambre, Awa dormait paisiblement, bras et jambes déployés ; je m’allongeai si près de mon étoile qu’elle m’enveloppa aussitôt dans sa nuit en me murmurant : « mais tu es glacé mon chéri ».

Le périphérique était saturé, je roulais au pas. Seules les motos, slalomant entre les voitures, filaient à bonne allure. Il n’y avait pas si longtemps, j’en possédais une à Dakar, achetée d’occasion avec mon premier salaire. Je passais mon temps libre à sillonner la côte atlantique, poussant parfois jusqu’à Saint-Louis, près de la frontière mauritanienne, redescendant par de longues pistes sableuses bordées de filaos. Le bleu du ciel et de l’océan, la caresse du vent tiède allié à la vitesse, me procuraient des sensations neuves de liberté, une ivresse bienheureuse à laquelle je n’avais jamais goûté en France. Un jour, ma roue arrière dérapa sur le sable et dans la chute, mon poignet se cassa. A l’hôpital de Dakar, une jeune infirmière s’occupa de moi. Elle était vive, belle, intelligente, elle s’appelait Awa. Nous plaisantions, discutions tandis qu’elle me soignait. Quand je fus guéri, elle vint tout naturellement s’installer dans le studio que j’occupais à Grand-Yoff. Avec elle, la vie était facile et joyeuse. Je recommençai à faire de la moto mais dorénavant mon ange protecteur était à mes côtés, je sentais ses bras autour de ma taille, ses seins doucement appuyés contre mon dos.

Dans la voiture, nerveux, j’eus à nouveau envie de fumer une cigarette. Une dizaine de kilomètres encore et je serais chez ma mère. Comment allait-elle m’accueillir ? La dernière fois que je l’avais vue, c’était il y a quatre ans, à l’aéroport où elle était venue m’accompagner, juste avant que je m’embarque pour l’Afrique. A la fin de mes études, sans trop y croire, j’avais rempli des papiers pour un poste d’assistant à l’université de Dakar. Je fus le premier surpris quand je décrochai, quelques semaines plus tard, un contrat de trois ans. J’étais au pied du mur, obligé soudain de prendre mon destin en main. Je n’en menais pas large et n’étais plus sûr de vouloir quitter la France. Changer de vie, de continent me faisait peur et m’excitait tout autant... Lorsque l’avion décolla, je pris conscience du besoin que j’avais de couper ce cordon qui me reliait à ma mère, de mettre de la distance entre nous. Enfant puis adolescent, j’avais grandi dans l’ombre de ses principes rigides, chargé de cet amour impossible qu’elle avait reporté sur moi, son fils unique, à la mort de mon père. Loin d’elle, j’allais enfin inventer ma propre vie, l’affronter aussi ; allais-je pour autant devenir un homme ?
La dernière année de mon contrat, il devint évident que je ne rentrerais pas seul en France. Pour cela, je devais me marier. Je n’avais pas besoin d’épouser Awa pour l’aimer et lui prouver mon engagement mais c’était la seule façon d’obtenir les papiers indispensables pour qu’elle me suive. Pour la cérémonie, je comptais inviter ma mère et lui offrir le billet d’avion. Elle était au courant de ma relation avec Awa mais sans doute pensait-elle qu’il n’y avait rien de sérieux entre nous et que tout rentrerait dans l’ordre à mon retour. Lorsqu’au téléphone je lui annonçai mon intention, sa réaction fut des plus rudes : « Tu ne vas tout de même pas épouser cette fille, tu ne te rends pas compte, une étrangère, qu’est-ce que tu feras avec elle en France ? Ce ne sont pas les filles bien qui manquent ici, tu n’auras que l’embarras du choix, laisse-la où elle est, ça vaut mieux pour toi, crois-moi ! »
Le cordon était coupé pour de bon. Nos appels téléphoniques cessèrent, le mariage eut lieu sans la présence de ma mère. Je vivais maintenant depuis un an à quelques kilomètres seulement de chez elle, mais cette proximité géographique ne nous avait pas rapprochés. Lorsqu’à mon retour je l’avais appelée, demandant à la voir, elle m’avait répondu que tant que je serais avec cette fille – c’étaient ses propres mots – elle ne voulait plus entendre parler de moi.

Je me garai devant sa résidence. La femme désemparée qui m’ouvrit la porte n’était pas différente de celle dont j’avais gardé le souvenir lors de mon départ, et, comme ce jour-là, elle m’embrassa en me serrant longuement. Je sentis toute la solitude de ce corps frêle qui s’abandonnait dans mes bras. Ses paupières rougies étaient gonflées, elle avait dû pleurer avant mon arrivée. « Je t’ai préparé du café, viens, installons-nous dans le salon. » Sur la table basse, à côté des deux tasses qu’elle avait mises, reposait un tas de papiers imprimés. Ta grand-mère n’a pas souffert, elle est morte dans son sommeil. Sa main m’effleura le poignet puis se posa sur le livret de famille qui se trouvait en haut de la pile. « Il y a tous ces papiers à remplir, ils m’ont donné ces documents hier, à la maison de retraite où elle était, c’est compliqué, je ne m’en sors pas, si tu pouvais m’aider un peu pour les démarches... »
En la voyant si désespérément seule face à la mort de sa mère – et face au désastre de sa propre vie – je compris que ces papiers n’étaient qu’un prétexte pour nous retrouver. Sans doute prenait-elle enfin la mesure de la cruauté de son entêtement qui nous avait rendus étrangers l’un à l’autre pendant si longtemps.
« Maman, je prendrais bien encore un peu de café ». Tandis qu’elle remplissait ma tasse, je sortis un stylo de ma poche et complétai le premier formulaire.
Lorsque je me levai pour partir, elle me prit le bras, me retenant un instant et me dit : « L’enterrement aura lieu mardi, si tu peux te libérer... je veux dire... si tu peux être là... » Elle ne termina pas sa phrase. « Oui, je viendrai, avec Awa. » Ma mère me sourit, elle avait bien entendu. « Oui, avec Awa. », répéta-t-elle doucement, prononçant son prénom pour la première fois.

En rentrant, j’entrepris enfin de débrancher et de vider le réfrigérateur. La table et le plan de travail étaient jonchés de victuailles, je dus même en poser sur les chaises, puis n’ayant plus de place, mis les bouteilles à même le sol. Au fur et à mesure que la glace fondait, l’eau s’écoulait, de fines rigoles se formaient le long des parois, un flux se libérait. Lorsque Awa, de retour à la maison, pénétra dans la cuisine, elle se jeta dans mes bras et s’exclama en riant, « Mais qu’est-ce qu’il se passe ici, c’est le déluge ! » Je la soulevai du sol, l’entraînant dans une ronde improvisée, « Ne t’inquiète pas ma chérie, c’est le dégivrage qui commence. »

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Elise · il y a
+1 j'ai beaucoup aimé ton texte, passe voir mon dessin
http://short-edition.com/oeuvre/strips/bella-swan

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Adaq · il y a
Une belle écriture au service d'un beau caractère . ;-) je vote pour.
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Sériba · il y a
un petit vote supplémentaire... ça ne fait pas de mal dans une finale, en plus sur un texte si agréable. et vous pouvez venir conclure votre "WEEK-End" en finale de BD courtes, mais c'est le dernier jour....
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Julien · il y a
22 votes ne suffisent pas, même avec mon 23 ème, c'est pourtant un joli texte, content d'avoir traversé cette finale avec toi. En route pour de nouvelles aventures!
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un beau texte, tout en sensibilité...
J'y ajoute mon vote !

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Olivier Vetter · il y a
La mort d'un proche nous amène souvent à penser à ceux qui restent +1
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Pour que jamais ne gèle l'amour... +1
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Arielle Maidon · il y a
Les relations familiales parfois pesantes peuvent toujours se dégivrer, comme c'est si joliment raconté ici... +1

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