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En compétition

Un nouveau jour se levait. Le boulevard était désert, si l’on omettait le minuscule bonhomme qui remontait l’artère d’un pas hésitant. Le petit homme, âgé en apparence d’une soixantaine d’années, tirait laborieusement une caisse montée sur roulettes qui le dominait largement. Pas après pas, le pauvre bougre tirait de toutes ses forces sur une corde épaisse pour faire avancer de quelques centimètres le conteneur argenté. Son parcours était rendu d’autant plus compliqué par les nombreux obstacles qui bloquaient la rue. L’homme, dont le physique était loin d’être remarquable, perdait parfois une minute entière à contourner telle carcasse de voiture ou telle pile de cadavres calcinés. Essoufflé, le forçat s’arrêta un instant. L’air chargé en carbone apaisa un peu le feu qui consumait sa gorge. Une bourrasque de vent plaqua contre sa jambe un journal à moitié déchiré. L’homme se baissa pour le chasser. « The End » annonçait sobrement la une, accompagnée d’une photo crépusculaire de la planète Terre vue depuis l’espace. Le vieil homme se releva en se tenant les reins et épongea son front d’un revers de manche. Au-dessus de lui, le ciel d’un violet sombre tourbillonnait lourdement, chargé de gaz qui parfois s’enflammaient brièvement, frappés par un des éclairs qui ne cessaient de zébrer l’horizon. Agitée par la tempête, une affiche de film de superhéros recouvrait plusieurs étages d’un immeuble en ruines. Ce détail fit sourire le petit homme. Il reprit son chemin, passant la corde par-dessus son épaule afin de mieux tirer sa caisse de transport. La tour du Haut Conseil n’était plus qu’à deux blocs de là.

Au centre de la grande salle de réunion, les trois premiers membres du Conseil patientaient aussi bien qu’ils le pouvaient. Dave était en retard et cela commençait à énerver Flanghar, le représentant de l’empire Centaurien. Le général ventripotent, qui depuis des années avait pris l’apparence d’un trois étoiles de l’armée américaine, tapa du poing sur la table. Une grosse mèche blonde retomba sur la peau exagérément bronzée de son front. Pour l’apaiser, la Sainte Vierge, assise à sa gauche, posa une petite main blanche sur la paluche orange et tremblante du militaire. Marie, qui conservait son identité mystique depuis plus de deux mille ans, fit appel à ses talents de persuasion vénusiens pour ramener Flanghar à la raison. Elle dirigea vers lui son sourire le plus serein, souligné par un halo de lumière dorée émis directement par la peau de son visage.

— Oh c’est bon, Woman, arrête ton cirque ! Le général se rejeta au fond de son fauteuil, faisant la moue comme un enfant. Je vous préviens, s’il est pas arrivé d’ici cinq minutes, je déclare la session ouverte ! grogna le militaire.

— Et ce sera notre droit, si on respecte le code de la Grande Alliance, confirma Jamett, la sublime, mais glaciale, représentante de Bételgeuse installée en face de Flanghar.

L’émissaire Bételgienne, qui avait adopté les identités de diverses femmes d’affaires lors de deux siècles précédents, croisa patiemment ses longues jambes chaussées de talons aiguilles du plus grand luxe. Flanghar soupira et se tourna vers la baie vitrée qui donnait sur la ville en ruines. La vue lui donna le sourire.
Une porte couina et s’ouvrit en frottant doucement sur la moquette de la salle de réunion. Flanghar, Jamett et Marie se tournèrent vers l’entrée de la pièce. Dave était enfin arrivé. Couvert de sueur, le petit Malarien moustachu poussa devant lui une haute caisse métallique montée sur roulettes. Il contourna la grande table de réunion par la gauche et vint s’asseoir face à Marie, se retrouvant avec un Flanghar bouillonnant de colère à sa gauche et la glaciale Jamett à sa droite. Dave souffla et tira le col de sa chemise grise. Veste de tweed kaki, pantalon beige informe, cheveux châtains grisonnants et petites lunettes rondes, le retardataire était le portrait type du bibliothécaire auquel personne ne prête attention, ce qui l’arrangeait tout à fait.

— Je demande humblement aux respectables membres du Haut Conseil de bien vouloir m’excuser, j’avais un… Élément d’argumentaire à transporter. J’avais oublié à quel point vos… Initiatives avaient compliqué l’accès au lieu de réunion.

Flanghar frappa du poing sur la table. Dave et Marie sursautèrent.

— Oh, garde tes excuses bidons, you moron ! brailla le général. Le Malarien baissa les yeux.


Jamett fit un bruit de gorge pour attirer l’attention des membres du conseil.

— Bien, maintenant que nous sommes tous là, nous allons pouvoir entamer les élections. Je pense que tout le monde est parfaitement au fait des lois du Haut Conseil ? 

Marie et Flanghar acquiescèrent de la tête. Dave quant à lui gémit craintivement.

— Oui, mais… dit-il à voix basse. Le général se braqua sur le petit homme.

— Oui, mais quoi ?! Dave rentra la tête entre les épaules. Oui, mais la quatrième loi stipule que les principes du conseil doivent être rappelés à chaque réunion électorale, au cas où l’un des membres se serait trop pris au jeu de l’insertion culturelle. 

Jamett se pinça le nez en agitant la tête, agacée. Marie se tourna vers Flanghar pour observer la réaction de ce dernier.

Le gros général trembla sur sa chaise comme un volcan en éruption, mais finit par se figer. La tête relevée comme celle d’un loup criant à la lune, il se mit à énoncer froidement les fameux principes du Haut Conseil :

— Nous sommes aujourd’hui réunis en tant que représentants des quatre races principales de la Grande Alliance. Le but du Haut Conseil est de déterminer qui parmi nous a pris la part la plus décisive dans l’éradication de la race dominante de la planète qui nous a été donnée à conquérir. Chaque membre était libre de choisir un mode d’épuration et est aujourd’hui libre de choisir la forme de son argumentaire. Le vainqueur, choisi à l’unanimité par le reste du conseil, obtiendra alors le droit d’ensemencer les trois autres membres, rendant ainsi sa propre race dominante sur la planète conquise, qui pourra alors rejoindre l’Alliance. 
Sur ces mots, le général se tourna vers Dave avec un sourire cruel qui creusa profondément ses bajoues de mufle, rappelant étrangement son apparence centaurienne d’origine.

— Et bien sûr, il est rappelé que tout retard supérieur à dix minutes peut être considéré comme un abandon.

Dave détourna le regard.

— Mais j’avais besoin de mes affaires ! gémit-il.

Avec un grognement, Flanghar rapprocha d’un cran son énorme tête de la petite moustache du Malarien.
— Bien ! interrompit Jamett. Et si nous portions un toast… À nous-mêmes ? demanda-t-elle avec un sourire masquant difficilement son mépris. Première réunion en… deux cent mille ans, ça se fête !

Ce sur quoi la Bételgienne déposa sur la table de réunion une carafe de zirconium à la finesse typique de son système d’origine. Elle fit le tour de la table, glissant avec élégance derrière chaque membre du conseil, et servit à chacun un verre d’un liquide bicolore et hétérogène. La moitié inférieure de la boisson était aqueuse et trouble, semblable à une lymphe maladive, et la partie supérieure, flottant mollement, était sans erreur possible du pétrole brut, dans lequel on pouvait d’ailleurs distinguer quelques grains de sable solidement incrustés. Marie sourit gentiment en recevant son verre puis lança un regard interrogateur à Dave, qui haussa les épaules en retour, avant de s’empresser de remercier Jamett lorsqu’elle le servit. Flanghar, lui, se contenta de grommeler « What the fuck ? » en soulevant son verre à la lumière.

Cependant, aucune des réactions des membres du conseil ne put effacer le sourire sans humour de Jamett. La Bételgienne se rassit dignement et croisa ses longues jambes, avant de lever son verre.

— Amoco Cadiz, 1978, un de mes meilleurs crus !  Soudain le regard de ses trois confrères s’illumina.

— Ouh, Carbone ! s’enchanta Marie.

Même le petit Dave saisit son verre poisseux en souriant. Les quatre membres du Haut Conseil burent à la santé de l’humanité terrassée. Marie, littéralement rayonnante, se tourna vers Jamett.

— C’était donc toi toute cette pollution ! Je me disais aussi que ça devait forcément être l’œuvre d’une Bételgienne ! C’était une bonne idée, il faut l’avouer. Une étape de normaformation d’économisée… Je te donne ma voix avec plaisir ! 


Jamett sourit affablement.

— Et bien… Quitte à dépeupler une planète, autant la rendre plus agréable pour ses nouveaux occupants, n’est-ce pas ? 

Elle leva son verre en direction de Flanghar en lui lançant un clin d’œil de défi. Le général renfonça la tête dans son triple menton et se pencha vers la Bételgienne en souriant.

— 1978, tu dis ? Il joignit ses mains en croisant les doigts. Et pourquoi ne parles-tu pas de 1991, ma belle ? Ce fut une bonne année pour le pétrole pourtant… 

Jamett perdit le sourire. Marie tourna son auréole vers sa voisine et demanda :

— 1991 ? Quelle est la différence ? 


Jamett leva les yeux au ciel. La voix doucereuse de Flanghar reprit :

— 1991. Le grand sabotage des puits de pétrole au Koweït. Un million de tonnes lâchées dans la nature. Et soudain le général rugit : À CAUSE DE LA GUERRE !!! Grâce à MON travail ! Voilà pourquoi elle n’en parle pas ! 

Dave et Marie se recroquevillèrent sur leurs sièges. Jamett se crispa. Flanghar bondit sur ses pieds, envoyant son fauteuil contre la baie vitrée derrière lui. 

— Vous me faites marrer avec votre normaformation ! Who cares ?! La seule chose qui nous intéresse aujourd’hui, c’est l’éradication des humains. Et dans ce domaine, aucun de vous ne peut me surpasser, et vous le savez très bien ! From day one... Le général tendit l’index et défia le conseil du regard. From day one, j’ai susurré à l’oreille de ces sauvages et je leur ai donné le goût du sang. Chaque jour, chaque fois qu’ils le pouvaient, ils se battaient. Grâce à moi ! S’ils créaient un outil, le lendemain ils s’en servaient comme d’une arme. Encore hier, ils se battaient aux pieds mêmes de cet immeuble ! Faites le compte du nombre de vies perdues, et mieux, du nombre de vies qui n’ont jamais vu le jour grâce à cette folie ! Et tout ça : Grâce. À. Moi !

Le monstre en costume vert était rouge de colère. Un filet de bave s’écoulait au coin de sa bouche. Les trois autres membres du conseil l’observaient sans bouger. Flanghar lança en arrière un tentacule issu de sa manche pour ramener son fauteuil à lui, et tous sursautèrent.
Dave et Jamett échangèrent un regard contrit. La Bételgienne soupira. L’air défait, elle se leva et s’adressa à Flanghar.

— Bien. Je crois que je peux parler au nom de tout le monde en disant que Flanghar a fait une démonstration plus que convaincante… 
Cependant, un rire joyeux interrompit l’aveu de la grande pollueuse. Tous se tournèrent vers Marie, qui riait à gorge déployée de son côté de la table.

— Mon Dieu, si vous voyiez vos têtes. La Vierge scintillante se leva et se dirigea vers la baie vitrée.

La lumière grisâtre de l’extérieur faisait ressortir un peu plus sa luminescence naturelle. La représentante de Vénus se tourna vers ses confrères. 

— La guerre. Il n’y en a toujours que pour la guerre. C’est sûr, c’est efficace, sur le coup. Mais à la longue… 


Jamett sourit, devinant où sa camarade voulait en venir. Flanghar ne lâchait pas Marie du regard mais ne prononçait pas un mot.

— À quoi sert la guerre s’il n’y a plus personne pour se battre ?

Dave sourcilla.

— Je vois que j’ai piqué votre curiosité. Laissez-moi vous rappeler deux mots : Peste. Bubonique. Ou deux autres, si vous voulez : Grippe. Espagnole.

Flanghar recula dans sa chaise. 

— Et rappelez-vous, de tout temps, qui a été le plus grand ennemi de la science ? dit Marie en projetant autour d’elle un halo doré, les bras grands ouverts.

Jamett sourit. La Sainte reprit : 

— Ma stratégie était parfaite : ils priaient le ciel alors que mes créations rongeaient leur chair et les décimaient. Ils croyaient avoir toutes les réponses rassemblées en un seul livre et n’ont même pas cherché à comprendre ce qui leur arrivait vraiment. 

Flanghar éructa un gros « Oh, come on ! » Dave se tourna vers le Centaurien.

— Co... Comment ça ? demanda le petit moustachu.

Le général braqua son regard sur le bibliothécaire et ce dernier baissa les yeux. Flanghar rit grassement.

—  Well... Étant donné… L’accoutrement de notre consœur, j’ai cru qu’elle choisirait le concept de religion comme seule base de son argumentaire. 

Jamett se tourna vers lui, intriguée. Marie pâlit légèrement.

— Alors tu avais deviné mon plan, avant même que l’on se revoie...  souffla-t-elle au militaire.

Flanghar lui sourit en retour. 

— Please... Une de tes incarnations portait le nom de ta planète d’origine… Et lorsqu’il s’agit de se reproduire… Il lorgna Jamett. Tu te doutes bien que j’allais mettre tous les moyens de mon côté.

— Mais j’ai donné les noms d’autres planètes aussi… Ce n’était qu’un clin d’œil, j’ai été discrète ! tenta d’ajouter la figure religieuse.

— Et tu as failli trahir notre existence en le faisant, espèce d’idiote. Et ce n’est pas la seule fois que c’est arrivé ! répondit sèchement le Centaurien.

Marie le fixait, interdite. Jamais on ne lui avait parlé ainsi.
Dave se leva de sa chaise. Comme si ce geste l’avait gonflé d’une énergie nouvelle, sa veste de tweed ne semblait plus être trop grande pour lui, mais au contraire légèrement étriquée.

— Flanghar, s’il te plaît, pas besoin de ça, déclara-t-il.

En guise de réponse le général se leva à son tour et pointa vers le bibliothécaire un regard dont la froideur surprit même la glaciale Jamett. Dave se rassit. Flanghar commença à marcher en direction de Marie et fit craquer sa nuque tout en roulant des épaules. Dave suivait le militaire du regard, les joues en feu. De son côté, ignorant la brute qui s’approchait d’elle, Marie n’avait plus de doute : la veste du Malarien était bel et bien trop courte maintenant et s’arrêtait plusieurs centimètres avant les poignets de son confrère. Dave lui sourit aimablement en retour. Soudain Flanghar se pencha au-dessus de la Vierge, abattant de part et d’autre de sa frêle silhouette deux énormes poings qui firent vibrer la table de verre. Marie pouvait sentir sur sa nuque le souffle brûlant de la créature obèse.
—  Tu t’es comportée de manière irréfléchie, Marie, ou quel que soit ton véritable nom.
— Tu… Tu connais mon vrai nom… On se connaît… souffla timidement la Vierge, dont la lueur corporelle ternissait à vue d’œil.

Flanghar ne répondit pas. Aux côtés de Marie, Jamett observait le Centaurien avec une appréhension croissante. Dave serra les poings et détourna le regard. Ignorant ses camarades, le général s’écarta de Marie puis tendit brusquement vers elle un index accusateur. Il énuméra froidement :

— Tu n’as pas caché ta véritable nature et tu as fait passer la luminescence vénusienne pour un putain de trait divin. Il releva le pouce pour compter. Tu as à nouveau failli révéler notre existence en créant la figure des quatre cavaliers de l’apocalypse.

Marie recula dans sa chaise et plaqua les mains sur sa poitrine.

— Mais c’était pour instiller la peur ! se défendit-elle.

Flanghar se contenta de lui sourire et de relever son index pour continuer son décompte, avant de conclure :

— Et enfin, tu n’as pas choisi une, mais deux méthodes d’élimination. Religion ou épidémies, tu devais choisir.
— Mais mon plan était parfait ! C’est moi qui ai créé les maladies sexuellement transmissibles ! Et la majorité de mes fidèles refusaient de se protéger à cause des principes absurdes que je leur ai dictés ! C’était parfait !
— Mais c’est contraire à la loi numéro trois, ma petite. Flanghar releva le majeur, achevant son décompte. Et tu sais ce que ça veut dire.

Il passa sa langue épaisse sur ses lèvres blanchâtres.
Marie prit son visage entre ses mains. Des larmes noires s’écoulèrent entre ses doigts alors que de longs sanglots commençaient à l’agiter.

— Flanghar… siffla Jamett.

Insensible, le Centaurien regagna sa place, affichant un sourire satisfait qui ajouta un pli à son double menton.

— Félicitations, tu en as fait tomber une de plus...  grinça la Bételgienne entre ses dents.

Le général éclata de rire et croisa les bras derrière la tête.

— Well, vous n’y pouvez rien, vous n’êtes que des femelles, après tout. 
Jamett, qui était naturellement pâle, vira complètement au blanc. Elle bondit sur ses pieds.

— Comment oses-tu, espèce de…
— Jamett ! lança Dave.

Le petit Malarien s’était levé à son tour. La Bételgienne en colère se figea, haletante, crispée sur les bords de la table en verre. Surprise, Marie releva la tête en reniflant. Dave sourit aimablement à ses consœurs.

— Jamett, s’il te plaît… Laisse-moi faire.

Sur ces mots, le bibliothécaire rangea sa chaise contre la table de réunion. Il se tenait droit et marchait d’un pas régulier et calme. Flanghar se moqua lourdement de lui, mais le Malarien n’y prêta pas attention. Sans détourner le regard, Dave rejoignit la grande caisse de métal avec laquelle il était arrivé. Il était maintenant à taille égale avec elle. Rapidement il ouvrit les deux verrous latéraux de la boîte, qui s’agita légèrement de l’intérieur.
Marie cessa de pleurer et ses larmes noires s’évaporèrent, emportées en une nuée de paillettes blanches. Flanghar ricana.

— Alors ça y est, Binoclard, tu vas ouvrir ta boîte à malices ?
— Oh non, ça, ce sera pour plus tard… Si tu es sage ! lui répondit joyeusement Dave en se retournant.

—  Ne me cherche pas… Ne me cherche pas… grommela le général. Le Malarien sourit en retour puis remit en place ses lunettes. Il faisait maintenant face à ses confrères.
— Mes amis… lança-t-il. Je vous remercie pour vos présentations. Jamett en particulier, pour ton travail sur l’environnement local qui, j’estime, devrait être étudié par nos futurs descendants. Hélas, malgré tous vos mérites, j’ai le regret de vous annoncer qu’ils n’ont pas été suffisants. 

Jamett fronça les sourcils alors que Marie soupira un triste « Je sais. » que personne n’entendit. Flanghar, quant à lui, n’avait pas besoin d’en entendre plus. Il bondit et hurla :

—  Oh really ?! Et combien d’humains est-ce que TU as éliminé, alors ?

Dave recula d’un pas en direction de son conteneur, mais ne se sépara pas de son sourire.

— Oh, moi ? Aucun. Vous connaissez les Malariens, le massacre, ça n’a jamais été dans nos habitudes.

Flanghar se mit à rire.

— C’est peut-être pour ça qu’on vous dit en voie d’extinction ! Si vous n’êtes pas capable de faire le nécessaire, j’imagine que vous n’êtes tout simplement pas faits pour survivre… lança-t-il avec un rictus cruel.

Marie le regardait, l’air inquiet, puis reporta son attention vers Dave. Jamett observait l’échange en silence. Dave pouffa de rire et remit ses lunettes en place. — Et pourtant… Nous sommes toujours là. 

Flanghar s’empourpra.

—  Speak, then ! Qu’est-ce que tu as accompli de si remarquable ?!

— Personnellement, pas grand-chose, répondit le bibliothécaire avec un sourire.

Le général jeta sa chaise sur le côté.

—  What, then ? Ne me fais pas perdre mon temps, Binoclard ! 

Alors Dave bredouilla un mot qui sonna comme « Castratrice ».
Jamett tapa du poing sur la table en s’esclaffant et se rejeta au fond de son siège. La Vierge Marie se tourna vers sa camarade, l’air perdu.

— Quoi, qu’est-ce qu’il a dit ?
— Rien de bien compliqué… Mais il a raison, il nous a eus, répondit la Bételgienne.


En entendant ces mots, Flanghar écarquilla les yeux. Il se rua sur Dave en hurlant :

— Qu’est-ce que tu as dit ?!

Le Malarien se réfugia derrière sa grande caisse puis se pencha lentement sur un des côtés et précisa à ses confrères :

— Catharsis. 
Soudain le visage de Marie s’illumina.

— Oh… fit-elle en se tournant vers Jamett.

— Oui, exactement, confirma sa consœur avec un sourire inhabituellement aimable.

Elle prit la main de la Vierge. Flanghar regardait les deux femmes se consoler et brailla :

—  What ?! Qu’est-ce qu’il a dit ?!
— Catharsis, répéta Jamett. Le principe d’évacuation des pulsions les plus extrêmes par des palliatifs soit physiques, soit symboliques, confirma la Vierge à ses côtés.

Flanghar resta figé, poings serrés, pendant une longue seconde. Puis il éclata de rire.

—  Come on, guys ! C’est cruel de se moquer comme ça d’un Malarien. Tout le monde sait que ce ne sont pas des conquérants.

Le général essuya des larmes de rire, mais Jamett et Marie n’affichaient pas même un sourire, si bien que celui du Centaurien disparut à son tour. Derrière lui, Dave s’éclaircit la voix.

— Et pourtant. Sans moi, jamais vos plans n’auraient succédé. Le bibliothécaire se tourna vers Jamett. Avez-vous déjà rencontré une espèce dominante qui a laissé sa planète se faire normaformer sans se battre ? Il passa à Marie. Avez-vous déjà vu un peuple croire en des êtres supérieurs capables de miracles sans avoir de preuve tangible de leur existence ? Et enfin il s’adressa à Flanghar en le regardant droit dans les yeux.

Le Centaurien serra les poings et gonfla le torse.

— Et toi, camarade, as-tu déjà vu une race s’entre-déchirer avec si peu de regrets ? Bon sang, ils vouaient une adoration presque systématique pour leurs guerriers les plus sanguinaires. Est-ce que vous réalisez à quel point ils étaient aveuglés ?

Flanghar cracha par terre.

—  That's bullshit ! C’est que des mots, tout ça, et rien d’autre. Il planta un de ses gros doigts dans la poitrine de Dave. Tu t’es servi de nous. Tu n’as rien accompli !

Le Malarien recula d’un pas en levant les mains.

— Et je n’en avais pas besoin. Tu l’as dit toi-même, mon peuple n’est pas habitué à la conquête. Enfin, pas à celle par la force tout du moins. Nous avons toujours vu ça comme quelque chose de trop primaire… Trop… Humain, dans le cas présent.

Il adressa une moue sincèrement désolée à son camarade mais Flanghar était indifférent à sa compassion. Le général s’approcha de Dave en faisant craquer ses jointures.

—  Careful, boy...

Le bibliothécaire recula en direction de son conteneur en métal.

— Je suis désolé, mais c’est la simple vérité, jamais vos plans n’auraient réussi sans le besoin d’exutoire que j’ai inculqué aux humains. Bon sang, en temps de guerre, alors que leur propre environnement devenait nocif, ils glorifiaient des héros de bande dessinée et priaient un mystique disparu depuis des millénaires ! Il mima des guillemets du bout des doigts. « Mort pour leurs péchés. »


Flanghar rugit :

—  That's bullshit, and you know it !

Une volée de postillons s’écrasèrent sur les lunettes de Dave. Toutefois, le Malarien resta de marbre. Seule Marie osa prendre la parole alors que les traits de Flanghar se durcissaient.

— Il a raison. Je n’avais pas fait attention à quel point chacune de mes offensives contre l’humanité se déroulait sans accroc. Je comprends pourquoi maintenant. Ils avaient besoin d’exemples, ils avaient ce besoin viscéral que quelqu’un souffre et agisse à leur place… Si bien qu’ils n’avaient plus à agir par eux-mêmes. 

Flanghar baissa la tête. Sa mâchoire inférieure passa devant ses dents du haut, lui donnant un air de primate en furie. Les jointures de ses poings blanchirent et il lança un regard noir à Jamett lorsqu’elle se leva pour rejoindre Marie.

— Dave aura ma voix aussi. C’est décidé, Flanghar, et je ne changerais pas d’avis. Il a été plus innovant que nous, il faut le reconnaître.
— Non… souffla le Centaurien en colère.

Les trois autres membres du conseil s’écartèrent de lui. Dave recula en direction de sa caisse métallique.
Soudain, Flanghar braqua son visage déformé par la haine vers le Malarien.

— NOOON ! hurla le général en se jetant sur le bibliothécaire.

Marie et Jamett hoquetèrent de surprise et tendirent la main pour aider Dave mais c’était trop tard, la grande brute était déjà sur lui. Le petit moustachu disparut derrière la montagne en mouvement qui, à la grande horreur des deux femmes, fit surgir de son uniforme ses appendices de combat Centauriens. Flanghar hurla de rage en brandissant ses tentacules ornés de griffes.
Soudain deux clics résonnèrent. La caisse apportée par Dave s’ouvrit en grand. Le général s’arrêta net, les yeux ronds. Le Malarien, se tenant droit, lui sourit aimablement et lui indiqua le contenu de la caisse. Jamett porta une main à sa bouche, choquée.
Deux timides bruits de pas se firent entendre dans la salle de réunion. Un humain, un authentique terrien, descendit du conteneur, l’air hagard. Il se maintint un moment appuyé aux bords de la caisse, dont l’intérieur révélait une cellule d’hibernation malarienne. L’humain bredouilla et soudain son visage se figea. Il avait vu les griffes tentaculaires de Flanghar. « Non… » souffla la faible créature. Et une seconde plus tard, son orifice buccal disparut, transpercé par la griffe de Flanghar. Dave s’écarta de la caisse et rejoignit Jamett et Marie alors que Flanghar se ruait sur l’humain. La Vierge détourna le regard mais ni le Malarien ni la Bételgienne ne relâchèrent leur attention. Jamett avait même l’air sincèrement fascinée. L’humain n’opposa aucune résistance et pourtant Flanghar s’acharna sur lui avec la haine réservée aux ennemis de longue date, libérant une furie qu’il avait eu du mal à contenir jusque-là. Le général battit les flancs de la pauvre créature jusqu’à ce que les épaules de ce dernier s’affaissent, plus aucun os ne pouvant retenir le haut de son corps. Le dernier représentant de la race dominante locale s’effondra comme un sac de chiffons au milieu d’une flaque de ses propres fluides. Puis son assaillant se mit à le piétiner avec un entrain effrayant, sautant à pieds joints sur la masse pliée en deux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un broyat indistinct de chair et d’os broyés. Alors seulement le Centaurien se mit à quatre pattes et saisit les os les plus saillants pour en sucer les fibres musculaires avec un appétit féroce.
Marie ne pouvait regarder la scène en face et les simples sons produits par les restes de l’humain suffisaient à lui donner la nausée. Cependant, Jamett sut apprécier l’importance de l’événement. Elle se rapprocha de Dave en baissant la tête. Elle tendit la main droite, paume tendue vers le bas et son confrère Malarien la saisit entre ses deux mains, à plat elles aussi. Le rituel était accompli, Jamett s’était promise à lui. La Bételgienne alla alors chuchoter à l’oreille de Marie, qui trouva le courage de se tourner brièvement dans la direction des restes de l’humain pour pouvoir rejoindre Dave. Elle aussi se promit à lui.
Ce fut la première chose que Flanghar vit en laissant sa victime derrière lui. Le gros Centaurien se tourna vers Dave avec un large sourire ensanglanté. Il haletait, l’air apaisé. Puis son regard tomba sur les mains de Dave, intimement liées à celle de Marie et Jamett. Flanghar souffla :

— Non… en baissant les épaules, puis bredouilla : Mais… mais… Il n’a tué personne !


Dave affichait un air désolé. Jamett haussa les épaules. Marie fit un petit en avant.

— Mais il a prouvé qu’il n’en n’avait pas besoin.

Flanghar tendit des mains suppliantes.

— Et toutes mes victimes alors 
— Elles ont contribué à la conquête, tout comme les nôtres. Mais ce n’était pas suffisant, répondit Jamett. Toute cette histoire aurait pu durer des milliers d’années encore. Tu as bien vu à quel point les humains étaient résilients. 


Flanghar recula, ouvertement choqué. Son regard perdu passait de Marie à Jamett en quête d’un soutien, mais il ne l’obtint pas. Alors son visage se ferma. Le gros militaire croisa les bras.

— Qu’importe, j’en référerais au cercle du conseil !

Alors Dave, Jamett et Marie échangèrent un sourire complice et le Malarien s’avança vers le Centaurien.

—  Mais tu as perdu ton droit de vote, mon ami. 
— Lorsque tu as reporté ta haine pour Dave sur ce pauvre humain. Tu as prouvé que tu étais sensible au soulagement cathartique qu’il avait implanté chez les humains… expliqua Jamett.

— Et tu passes ton temps à utiliser leurs idiotismes… Tu as donc perdu ton statut décisionnaire, car tu t’es trop laissé imprégner par la culture locale, conclut Marie avec une petite moue.


Sur ces mots un grand éclat de lumière balaya la salle de réunion. À l’extérieur, une navette de l’alliance, lisse et chromée, lévita un instant à hauteur de la baie vitrée, l’inondant de lumière, puis alla se poser sur le toit du bâtiment. Dave retira sa veste d’un ample mouvement d’épaules. Jamett poussa un soupir de soulagement alors que Marie faisait disparaître ses vêtements dans un éclat de lumière. Flanghar recula, soudain craintif, lorsque Dave passa dans son dos et posa sur son épaule une main qui ne cessait de s’élargir.


— Oh, fit le général lorsque le Malarien fit surgir ses tentacules reproducteurs.

PRIX

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En compétition

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Ozias Eleke · il y a
Une très belle plume. Ce fut un plaisir de vous lire. Vous avez mes voix.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Brandon Ngniaouo · il y a
Beau texte. J'ai adoré vous lire. Bravo à vous. Vous-avez toutes mes 3 voix.
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, si bien sûr il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
Et à me laisser quelques commentaires si l'envie vous vient.

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Brice Triquet · il y a
Merci beaucoup, c'est très gentil !
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau, vous avez toutes mes voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Brice, mes 5 voix :). Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne chance :).
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Brice Triquet · il y a
Je n'y manquerai pas ! Merci !
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Brice ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Brice Triquet · il y a
Merci beaucoup !
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Fodé Camara · il y a
Super joli texte. Bravo ! Je l'ai adoré. Vous avez mes 5 voix.
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps 👇👇
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lerrance-spirituelle-1

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Brice Triquet · il y a
Cinq fois merci alors !
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Boubacar Diallo · il y a
Beau texte, vous avez une belle plume Brice. Vous avez toutes mes voix et je vous souhaite bonne chance pour le reste.
Je vous invite par ailleurs à me lire et à voter pour moi si mon texte vous plait!!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-amour-au-trepas-une-mere-morte-1

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Brice Triquet · il y a
Merci beaucoup ! Je vais faire un détour par votre page alors
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Yanis Auteur · il y a
Bonjour Brice
Mes 5 voix
Félicitation pour vous et votre texte
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours 11/14 ans
Voici le lien
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

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Brice Triquet · il y a
Je vais aller lire alors, merci !
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Sam Liebnitz · il y a
Une charmante nouvelle de science-fiction, merci Brice pour cette lecture agréable !
Vous avez mes 5 voix sans hésitation ! 😊
Je vous invite, si vous avez un instant, à venir lire mon texte, en finale chez lez 15-19 ans :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/encore-et-encore-2
Bon courage pour la suite et à très bientôt !

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Brice Triquet · il y a
Tout le plaisir est pour moi, merci !
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Mabe01 · il y a
Des dialogues très bien menés ! J'ai passé un très bon moment en vous lisant ! Je commence à écrire et m'entraine à la SF justement je serai vraiment ravie d'avoir votre avis sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11 dans la catégorie 15-19, je vous donne mes 5 voix avec plaisir et vous souhaite pleins de bonnes lectures et écritures pour la suite !
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Brice Triquet · il y a
Merci ! Je vais aller lire votre texte de ce pas !

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