Dédée

il y a
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J'ai toujours écrit, plus ou moins, des poèmes principalement, et puis l'âge venant j'ai essayé d'autres formes d'écritures. J'ai eu le bonheur de publier deux livres, après avoir découvert  [+]

On l'appelait familièrement Dédée, elle était la sœur de ma tante O. mais Dédée faisait pleinement partie de la famille. Elle était là, avec nous, entre nous, nous lui faisions une place qu'elle prenait, discrète et souriante.
Quand elles étaient jeunes filles, elles étaient toutes deux inséparables, la vie avait déjà posé sur elles, son empreinte. Elle revenait vers sa sœur tout naturellement et donc, il était bien naturel qu'elle soit là.
Je la vois toute jeune au sortir de ses études de lettres. Il fait beau, ce doit être l'été, mais aujourd'hui, pas de plage. Mon oncle, ma tante, Dédée font autre chose, ils écoutent de la musique. Le tourne-disque est posé sur la table de la cuisine et je regarde tourner les vinyles, choses nouvelles et merveilleuses qui nous délivrent des sons. Bien-sûr, je connais les antiques gramophones à aiguilles et que l'on remonte à la main avec une manivelle. Mais aujourd'hui, le progrès s'invite chez mon oncle sous la forme d'un électrophone. Ils ont convoqué Brassens et sa « mauvaise réputation ». Je me demande bien pourquoi sa réputation serait mauvaise à cet homme à la voix si douce, finalement. Ils l'écoutent religieusement, s'émouvant à chaque fin de chanson. Brassens est un poète, j'en ai presque conscience du haut de mes sept ou huit ans. Il y en a d'autres, des disques dont je regarde les pochettes étalées sur la table. Une jeune fille brune, les cheveux ramassés en queue de cheval, Juliette Gréco, elle s'appelle. Je trouve que sa voix ne lui ressemble pas trop, mais j'y entends comme du velours, je ne saurais dire autrement puisque je ne connais pas encore la sensualité : « Si tu t'imagines, fillette, fillette ! », ça résonne un peu comme une menace. Sur une autre pochette sombre, un homme au piano, il a un air douloureux je trouve, il s'appelle Léo Ferré. Je n'aime pas trop, il dit des choses bizarres et je n'arrive pas à capter ce qu'il raconte. Je perçois vaguement qu'il est énervé, mais contre quoi, contre qui ? Quand il chante, mon oncle, ma tante et Dédée se regardent d'un air entendu. Mais quand Yves Montant chante « Le temps des cerises », « Le chant des partisans », ou « Les canuts », ils ont l'air graves.
Celui que je préfère entendre c'est Raymond Devos, celui-là, il me fait rire, il raconte des choses absurdes, il joue avec les mots comme avec des jouets, il les détourne, il tourne autour, comme autour de son rond-point. Il les sort de son chapeau comme un prestidigitateur. Comment peut-on faire de telles prouesses ?
C'est la fin de l'été, Dédée a reçu son affectation, elle ira enseigner le français à Mostaganem, entre Oran et Alger. A l'époque, c'est encore la France, c'est comme si on l'avait nommée à Sète, patrie de Brassens, ou à Lille.
Va donc pour Mostaganem.
Un jour, peu avant Noël, nous est arrivé un colis en provenance de Mostaganem. Dans le colis il y avait une cassette de bois de taille assez conséquente avec à l'intérieur, o ! merveille, des dattes fourrées. Nous avons regardé longuement son contenu, c'était la première fois que je voyais des dattes. Après le repas, mon oncle a fait passer la boite à la ronde et nous avons pris chacun une datte. Quelle merveille. Ils faisaient donc des choses suaves et exotiques à Mostaganem, si loin d'ici ?
La boite est restée plusieurs semaines parmi nous. Chaque jour, j'avais le droit à une datte fourrée. C'était un cadeau de Noël avant l'heure et aujourd'hui encore « les déguisés » font partie de mon imaginaire de Noël.
Aux vacances, Dédée faisait son apparition, finit Mostaganem et les dattes fourrées. Elle enseignait à Dreux et nous rejoignait l'été sur la plage. Mes oncles plaisantaient cette célibataire endurcie qui avait toujours un tricot dans son sac de plage pour tricoter une brassière ou des chaussons pour le bébé d'une collègue. Comme elle était archinulle en calcul, elle demandait à mes oncles de lui faire ses additions de points de tricot et ceux-ci finissaient par lui raconter n'importe quoi à son grand dam lorsqu'elle s'en apercevait et qu'elle devait défaire tout le travail d'un après-midi. Il lui arrivait quand même d'en rire.
C'était nos plaisanteries, nos bêtises d'été.
De temps en temps, ma grand-mère nous embauchait pour récolter ses patates et Dédée s'y collait comme tout le monde. Cela ne gênait guère mon aïeule, analphabète, qu'une agrégée de français lui ramasse ses pommes de terre, pas plus qu'un Recteur d’Académie, d'ailleurs, ou un directeur de banque. Elle menait son petit monde avec une autorité égale. Après tout, qui c'est qui les bouffait ses patates ?
Un jour, les Tréteaux de France ont planté leur chapiteau sur la grand-place à Audierne. En ce temps-là, la culture faisait son tour de France, sans complexe et le chapiteau était plein tous les soirs. Ça la tentait bien, Dédée, d'aller applaudir Hamlet, mais elle avait peur de rentrer seule le soir. Elle avait sollicité tout le monde pour l'accompagner, mais les oncles avaient décliné et les tantes n'étaient guère chaudes non plus. J'étais à cette époque, un adolescent et tous les regards se tournèrent vers moi, pourquoi n'accompagnerais-je point Dédée ?
Devant tant de représentants de l’Éducation Nationale il m'était difficile de refuser, bien que je ne fus que moyennement tenté. Mais je ne voulais pas passer pour un cuistre. Elle vit bien qu'un petit argumentaire bien mené me ferait basculer du bon côté. Dédée me fit donc l'article et me vendit la pièce de Shakespeare. C'est ainsi que le soir même, je me trouvais à ses côtés sur les bancs de bois, façon cirque, des Tréteaux de France. Je ne garde de cette soirée qu'un souvenir mitigé. Reste qu'elle m'a permis de voir un grand classique de la littérature. Elle avait acheté en prime, le programme de la soirée, une petite revue au papier épais et glacé avec les photos des acteurs et elle m'en avait fait cadeau. Ce programme, je l'ai encore. Il me servait jadis à glisser les poèmes que je griffonnais parfois rapidement, juste avant d'aller me coucher. Aujourd'hui, là où il se trouve, il est encore plein de ces bouts de papiers jaunis.
Dédée était invité à nos rassemblements familiaux, elle y tenait une place modeste, mais bien réelle. Tout le monde l'aimait bien, comme une vieille copine que l'on a plaisir à retrouver aux beaux jours.
Et puis, elle a fini par ne plus venir aux vacances, c'était trop loin, trop compliqué, elle s'inventait des excuses. Les cousins lui ont bien proposé d'aller la chercher, elle a décliné l'offre. Alors, on l'a un peu oublié.
Ce mardi, nous allons l'enterrer.
Dédée s'en est allée, seule, comme elle le fut toute sa vie, un peu en marge, discrète jusqu'à l'effacement. Le Covid 19 a sifflé la fin de la partie.
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Guy Bellinger · il y a
Triste fin pour cette Dédée qui finalement beaucoup compté pour le narrateur. Le récit tisse la trame des souvenirs avec la fraîcheur d'un adulte qui se souvient encore de ses étonnements, de ses découvertes, de ses émotions d'enfant. Ces frais malgré la gravité du temps qui passe et du virus assassin.
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Jipaï · il y a
Merci Guy pour cette analyse très juste, qui me touche beaucoup.
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Mireille Béranger · il y a
Le titre de ce récit m'a attirée parce que la personne que j'aimais le plus au monde se prénommait, elle aussi, "Dédée".
L'histoire de votre Dédée, tellement bien racontée, m'enchante par son authenticité. Une lecture est tellement plus plaisante lorsque l'on perçoit, derrière des mots, la pure réalité.
C'est avec joie que je reviendrai flâner, Jipaï, sur votre page.

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Jipaï · il y a
Merci Mireille d'être passée me dire bonjour.
La mort d'un proche nous dépouille toujours de quelque chose, celle de Dédée m'a rendu un peu plus orphelin de mon enfance, de ma jeunesse et de nos "bêtises d'été" comme je l'ai écrit.
J'espère que le votre, d'été, sera beau.

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Eric diokel Ngom · il y a
Admiratif Un plaisir de découvrir ta page riche et intéressante J'ai bcp aimé.un texte original et bien structuré. Merci de le soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Jipaï · il y a
Merci de ton passage, et merci pour elle.
Si cela t'intéresse, je suis en lice pour le grand prix de printemps avec le texte "J'ai tué mon blob"
J'irai voir ton texte.

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Les Histoires de RAC · il y a
Un bel hommage. Touchant !
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Jipaï · il y a
Merci beaucoup RAC pour votre passage.
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cendrine borragini-durant · il y a
Vous m'avez donné le des frissons, et des regrets éternels pour cette inestimable Dédée...
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Jipaï · il y a
Grande merci pour elle.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau texte!
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Jipaï · il y a
Merci pour elle et merci également pour votre passage sur ma feuille.
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Dranem · il y a
De sacrés souvenirs... le monde d'avant avec l'électrophone , les disques vinyles, et puis le temps qui passe... un très beau texte !
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Brigitte G. · il y a
J’aime bien votre Dédée, vous nous embarquez et je vous suis bien volontiers.
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Jipaï · il y a
Merci pour elle, merci de votre passage.

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