Découvertes.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

La première fois que Sylvain Richard quitta Dasburg était une fuite sur un coup de tête.

Il était dix huit heures, un soir de février, il marchait dans la rue. Il était sorti pour acheter du pain, et ne pensait pas à autre chose. Il se demandait s'il restait du pain coupé à la boulangerie, et ce qu'il ferait s'il n'y en avait plus. Est-ce qu'il serait obligé de se contenter d'une baguette pour le soir et de biscottes pour le lendemain, ou s'il prendrait deux baguettes et en mettrait une en réserve dans la huche à pain ? Mais il n'aimait pas le pain de la veille, sa femme ne raffolait pas des biscottes, alors il espérait qu'il y aurait encore de la brioche, qui reste savoureuse même pendant trois jours, qu'on peut passer au grille-pain, ou même dorer à la poêle après l'avoir trempée dans du lait avec un œuf. Rien d'extraordinaire, rien d'éblouissant, juste des pensées d'une banalité confondante.

Ce soir là il pleuvait. Pas beaucoup, ce n'était pas une averse violente, mais le vent soufflait très fort. Pour s'en protéger Sylvain rasait les murs. Ce n'était pas très efficace, car les bourrasques tournaient dans le village tout autour de l'axe de la Grand Place. Grand Place qu'il lui fallait traverser pour se rendre à la boulangerie.

Au milieu de la Grand Place il y a un grand arbre. Sylvain ne savait pas de quel arbre il s'agissait, sauf que ce n'était ni un chêne ni un marronnier, parce qu'il ne donnait ni marrons ni glands, ce qui n'avait jamais eu pour lui la moindre importance.

Quand il passa juste à côté une branche déjà fêlée se brisa tout à fait, et chuta brutalement sur Sylvain. Il entendit le bruit du bois qui craque et il leva les bras pour se protéger. C'est grâce à ce réflexe heureux qu'il évita de se faire défoncer le crâne. Sous le choc il était tombé au sol, et la branche était sur lui. Il cria, appela au secours, le morceau qu'il avait reçu sur le dos était trop lourd pour qu'il puisse s'en sortir seul. Quelques villageois qui se trouvaient ou à leur fenêtre ou dans les commerces autour de la place vinrent l'aider à se sortir de là. Entre le moment où la branche l'avait percuté et celui où il put se remettre debout, il s'était passé cinq minutes.

Cinq minutes c'est très long quand on est coincé sous une branche qui a failli vous tuer.

Ça donne le temps de mesurer exactement à quel point on est fragile, que la vie ne tient qu'à un fil, fil qui sera peut être coupé rien qu'en traversant la rue.

Il y a les morts qu'on souhaite : s'endormir dans un bon lit, après un bon repas et un rapport sexuel mémorable en est un bon exemple. Se faire écraser lentement par les chenilles d'une fraiseuse de chaussée n'est pas du lot, mourir bêtement assommé par une branche en allant chercher du pain non plus. Les rares personnes à qui ces décès conviendraient sont au mieux des fantaisistes, au pire elles sont infréquentables.

Sylvain Richard, vendeur de voitures d'occasion, n'avait ni l'imagination ni la perversité nécessaires pour apprécier pleinement son aventure. Ce qu'il avait aperçu c'était la fin stupide d'une vie tout aussi stupide. Le genre de révélation qui pousse les idéalistes à aller soigner le SIDA en Afrique et les délinquants à aller braquer des banques. Or Sylvain Richard réalisait qu'il n'avait pas ce qu'il faut pour ça. Il voyait soudain ses désirs comme de petits rêves de petit homme, et qu'au bout de sa vie médiocre l'attendait une fin pitoyable.

Le patron du café l'aida à marcher jusqu'à son établissement, où il lui proposa un cognac sur le compte de la maison.

Sylvain accepta le cordial que lui offrait monsieur Schmitt, s'installa près du radiateur du Chat Qui Tousse, au chaud, au sec, bien à l'abri, l'idéal pour se remettre. Mais il n'arrivait pas à se sortir de la tête qu'il était un minus avec une vie sans sens, ni importance. Il resta assis là jusqu'à huit heures, quand sa femme qui l'attendait ainsi que le pain entra dans le café. Elle était en colère, ce qui peut se comprendre, elle s'était inquiétée de son absence et le trouvait tranquillement assis avec un petit verre.

Sylvain ne chercha même pas à se justifier. Il n'avait plus envie. Ni de rentrer chez lui, ni de parler à sa femme, ni de demander pour la énième fois à son fils de ne pas jouer avec sa console à table... Tout ça c'était... Minable. Nul. Idiot. Il ne se disait pas "Je n'ai pas mérité ça.". Il se disait "C'est moi qui ai construit tout ça. C'est moi qui suis responsable de cette situation, je me suis installé dans ma vie comme dans un grand lit moelleux, j'ai passé vingt ans sous la couette, et là j'étouffe, là je m'ennuie, là j'en ai marre.".

Pendant que monsieur Schmitt racontait à madame Richard ce qui était arrivé à son mari, celui-ci fixait son verre vide, les yeux perdus dans le vague. Il ne prêta aucune attention à la réaction de son épouse, ce qu'elle mit sur le compte du choc qu'il avait subi. Elle le prit par le bras, il tourna lentement la tête. Sa voix pleine d'affection disait des choses qu'il ne comprenait pas, qu'il n'entendait même pas. Il se laissa ramener à la maison, déshabiller, coucher et border comme un enfant fiévreux. "Ça va passer. Là, voilà... Est-ce que tu veux un verre d'eau ? Non ? Bon, essaye de dormir..."

Il dormit.

Le lendemain il se leva, prit son petit déjeuner comme d'habitude, où il se contenta de biscottes puisqu'il était rentré sans pain.

Il laissa sa voiture dans le garage. Prit le bus jusqu'à la gare. Puis acheta un billet de train pour Paris. Il monta dans le train sans rien dire à personne.

Dix ans passèrent.

Il n'avait rien fait d'extraordinaire de ces dix ans. Il avait trouvé un petit boulot de livreur au noir dans une épicerie, ensuite il fit tout aussi illégalement les comptes de quelques petits commerçants, vivant chichement, payant tout en liquide, logeant dans hôtels minables où quand l'envie le prenait il faisait monter une prostituée. Il ne voulait pas se lier, et n'avait aucun ami. Il ne savait pas où aller pour se sortir de son trou, ce trou ou ce trop plein, en tout cas c'était très noir, et c'était profondément installé dans son âme. S'il continuait comme ça cette obscurité finirait par tout engloutir. Il ne savait pas qui devenir. Il ne savait même pas ce qu'il regrettait. Il aurait voulu être libre. Mais il avait laissé derrière lui sa femme et son fils. Il les sentait peser sur tout son corps, descendre jusque dans ses jambes, les plaintes qu'il n'avait pas entendues, les pleurs de sa famille... Il les sentait comme on sent une branche peser sur le dos, une branche qui vous cloue au sol et empêche tout mouvement. Il les avait plantés là sans rien leur dire, sans les préparer à son départ, et sans leur dire où il allait. Et il aurait été bien en peine de le faire, car il n'en savait rien non plus.

C'est au cours de l'hiver de la dixième année qu'il décida à nouveau de partir. En fait, de re partir. Rentrer à Dasburg. Pour s'excuser. Pour expliquer. Pour... Il ne savait pas trop pourquoi il n'arrivait pas à être lui, juste lui, seul et libre. Les remords le fatiguaient. Les visages des enfants qui ressemblaient à son fils lui faisaient de la peine. Il voulait se débarrasser de tout ça, laver sa conscience quitte à endurer les reproches mérités pour sa disparition. Après, il verrait bien. D'abord, affronter la tempête.

Le train qui le ramenait dans le Centre lui parut plus sale qu'avant. Le temps était le même que le jour de son départ. Peut-être un peu plus moche. Ou bien c'était lui qui se sentait moche et qui ne voyait plus qu'à travers sa tristesse.

Il arriva à Dasburg dans la matinée. Le chauffeur de bus avait changé, aujourd'hui c'était une femme qui conduisait. Le seul autre passager était un petit monsieur en costume sombre avec un chapeau melon, qu'il salua de la main, et qui lui sourit.. Avec l'accueil pénible qui l'attendait le sourire d'un inconnu était le mieux qu'il pouvait espérer de cette journée. A part ça... Dasburg, c'était toujours la même chose. La Grand Place, où on avait tellement élagué l'arbre assassin qu'il ne ressemblait plus à rien, le Chat Qui Tousse, avec monsieur Schmitt derrière son comptoir à servir les premier clients, la boulangerie n'avait pas changé d'enseigne... Mais... Mais...

Ce qu'il y voyait était impossible. L'homme qui se faisait servir une brioche, cette femme à côté de lui... Sa femme ! Avec... Lui.

C'était impossible et pourtant c'était lui. Un autre lui, en tous points exactement le même homme. Un clone, un double, un... Il ne savait plus comment exprimer ça...

Il aurait pu aller les trouver, crier à l'imposteur, lui demander ce qu'il faisait avec sa femme. Mais pourquoi faire ? Pourquoi poser des questions ? Pourquoi aller s'empêtrer dans des embrouilles ? Elle n'était pas seule, elle n'était pas désespérée, et peut-être même qu'elle ne l'avait jamais été ! Depuis combien de temps cet autre lui était avec elle ?

Il attendit qu'ils s'en aillent, et qu'ils soient assez loin pour aller demander des renseignements à la boulangère. Quand il franchit la porte, elle lui dit "Vous avez oublié quelque chose, monsieur Richard ?" Il répondit un vague "Non, j'ai du oublier ça ailleurs."

Et ressortit aussitôt avant qu'elle réalise que lui et l'autre ne portaient pas les mêmes vêtements.

Il s'adossa à l'arbre responsable de tant de bouleversements. Il regarda le ciel où entre les nuages qui s'écartaient lentement un arc-en-ciel timide déployait ses couleurs.

Il n'espérait plus rien. Il ne craignait plus rien. Il était libre.

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