Déchéance

il y a
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Image de Hiver 2014
Bonjour,

Je me présente.

Mon nom est Deux Chevaux Citroën, mon prénom Charleston, mais mes amis m'appellent Deudeuche, Dodoche voire même Titine. Pour ce dernier surnom, je n'ai jamais bien compris pourquoi...
Je suis née à Levallois-Perret en 1984.

Avant de vous narrer mon parcours, je vous présente ma fiche technique.
Je vous l'ai déjà dit, je suis née en 1984. Je mesure 3,78 m de longueur sur 1,48 m de largeur et 1,60 m de hauteur. Je développe une puissance de 602 cm3. 
Sans fausse modestie, il me faut bien vous l'avouer, je suis la plus performante de ma catégorie...
Je me dois de tout vous dire... Je n'en suis pas très fière, mais j'accuse, sur la balance un poids de 475 kg ! Légère surcharge pondérale due à mon grand âge. Vous savez, 29 ans, en années de chien, ça fait 203 ans ! Alors, imaginez, en année de voiture...

Ce printemps 84, j'étais un beau bébé, mes chromes rutilaient, mon teint, rouge éclatant, se voyait de loin, mes jantes, couleur brique, elles aussi, avec un oeil de cyclope argenté en leur milieu, ne laissaient personne indifférent.

D'ailleurs, je n'ai pas attendu bien longtemps avant de trouver des parents. Une certaine Françoise F, je tairai son nom illustre, m'a adoptée immédiatement.
Oh ! je sais bien, en fréquentant une fille du peuple, comme moi, elle avait sûrement l'impression de s'encanailler. 
Tout le monde me prédisait que je ne serai qu'une passade. Certains osaient même supposer que je n'étais qu'un alibi.
Peut-être...
En attendant, je me reposais dans leur grand garage, entourée d'une Ferrari et d'une Lamborghini. Françoise et son époux, Laurent, devaient apprécier les Italiennes...
Justement, Laurent m'a choisie, parmi les plus prestigieuses beautés qui m'entouraient, pour entrer à Matignon.
Quelle fierté !
Rétrospectivement, ça ne lui a pas vraiment porté chance. Il a ensuite subi quelques avanies. Son fils aussi, me suis-je laissé dire...

Mon existence dans ce lieu prestigieux n'a pas duré extrêmement longtemps, donnant ainsi raison à ceux qui médisaient sur ma longévité aux plus hauts sommets gouvernementaux.
Ils se sont lassés de moi rapidement. Chaque espoir de sortie était déçu. Où qu'ils aillent, qu'il s'agisse d'une rencontre au sommet, d'une sortie à la campagne ou, plus prosaïquement, de courses à effectuer dans la grande surface voisine, j'étais invariablement supplantée par une plus belle, une plus jeune, avec des formes plus généreuses...

Ils ne m'ont même pas vendue, ils m'ont troquée, au bout de deux ans, contre une semaine de vacances aux Baléares. Je pensais avoir plus d'importance à leurs yeux, faire presque partie de la famille...
Pendant un long moment, la dépression m'a guettée, mes phares n'étaient plus aussi éblouissants, je m'essoufflais rapidement et toussais comme un tuberculeux dans les côtes.
Mais je me suis ressaisie. Après tout, j'étais encore jeune et étais certaine de toujours plaire. Je pris donc sur moi pour dépasser ce camouflet, j'allais me reprendre, profiter de la vie.
Ma nouvelle famille, un jeune couple, était charmante. Bien entendu, elle était moins fortunée que la précédente et je ne côtoyais plus que des Allemandes, principalement Mercedes ou Audi. Maintenant, je vivais dans le sud de la France. Terminée la pollution parisienne. Je pouvais enfin respirer de tout mon carburateur et filer plein pot.
Lorsque je roulais, ma capote était relevée. Je bénéficiais des faveurs de l'astre solaire.
Pourtant, à de minuscules détails insignifiants, j'ai bien compris que, petit à petit, j'énervais, que je devenais indésirable.
Particulièrement auprès de l'homme qui me servait de chauffeur. Loïc !
Le toit ouvert lui occasionnait des rougeurs au sommet du crâne, ma fenêtre latérale n'arrêtait pas de retomber lourdement sur son bras dépassant négligemment de la porte ou même, comme si c'était de ma faute, mon volant en bakélite, surchauffé au soleil, devenait immaîtrisable...
C'est tout juste s'il ne me reprochait pas ma suspension trop souple, mon compteur de vitesse ne dépassant pas les 120 ou mon levier affichant quatre vitesses ridicules.
Et encore, je lui avais épargné le démarrage à la manivelle...

Ce qui devait arriver, arriva... Changement de propriétaire.
L'amour dure toujours trois ans...
J'ai bien compris que de ma flexibilité, dépendrait ma longévité.
Ma nouvelle famille est un peu moins jeune, un peu moins glamour, mais plus en adéquation avec mes origines populaires. 
Paul et Virginie. Non, ce n'est pas une blague, ce sont leurs prénoms... Ils sont accompagnés de deux enfants en bas âge et d'un autre qui rentrerait plus dans la catégorie des adolescents. Le pauvre...
Eux aussi, vivaient dans le sud de la France. D'un côté, j'aurais aimé visiter d'autres contrées plus exotiques, mais, d'un autre, quel plaisir de circuler sous le soleil, toit découvert.
En fait, c'était plutôt Virginie qui me conduisait. Entre ses allers-retours au travail et ses visites aux amies, je ne chômais pas. Toujours sur la brèche. 
Pendant les cinq ans que durera notre relation, mon siège avant prit, peu à peu, le contour de son fessier. Beaucoup plus pommelé que celui de Françoise, moins nerveux que celui de Loïc, il s'incrustait durablement en moi. J'en gardais le relief, plusieurs heures après son départ.
Le bonheur !

Lors de nos périples, je me remémorais mes aînées.
J'aurais aimé vivre à leur époque. Près d'ici, une de mes aïeules a joué dans un film connu, avec un illustre comédien, elle était conduite, si je peux dire, par une religieuse totalement exubérante. Ce même acteur « phare » l'a percutée dans un autre succès cinématographique, la démantibulant entièrement.
Elle va marcher beaucoup moins bien, forcément !
Quelle époque !

J'ai participé à toutes les fêtes de famille. Les pique-niques en forêt, les week-ends au bord de la mer, j'en revenais pleine de sable, de coquillages et d'auréoles salées sur mes sièges.
J'oubliais ! Les leçons de conduite ! Vous vous souvenez, je vous parlais de cet adolescent boutonneux, à l'air hébété. Par quelle aberration ses parents ont-ils voulu lui apprendre à conduire, à me conduire...
Je ne vous parlerai pas des crissements produits par ma boîte de vitesse, ni des frôlements de carrosserie. Rien que d'en parler, j'en ai les bougies qui tremblent...
Et pourtant, il l'a eu, son permis !
J'ignore si c'est une bonne note, mais en contrepartie, j'ai eu le droit d'afficher, au monde entier, ainsi qu'à la police soupçonneuse, un A bien collé à mon postérieur. Quelle honte !

J'ai maintenant dix ans. Un âge canonique pour mon peuple.
Cette fois-ci, j'ai adopté une autre famille. Des Lyonnais. Je remonte, petit à petit, vers le nord. Le climat est toujours aussi clément, sauf quand Viviane et André désirent subir le climat rigoureux des cimes environnantes.
Quel froid !
Quand je pense qu'un jour, on a dû m'encercler les roues, vous vous en souvenez, celles rouges avec l'oeil de cyclope argenté, de chaînes sado-maso, pour parcourir les quelques hectomètres qui nous séparaient de la civilisation. Bon, passons, j'ai accepté cette humiliation, pour le bien de tous.
Mes nouveaux amis ont un certain âge, leurs enfants sont partis voler de leurs propres ailes, depuis longtemps.
Mais la retraite a du bon. Nous voyageons beaucoup, pas bien loin, mais beaucoup.
Tout compte fait, il ne sont pas si vieux que cela, André a dû avoir un retour de printemps, une fois, nous nous sommes arrêtés dans un chemin forestier excentré.
Je ne sais pas ce qui s'est passé à l'arrière, mais, heureusement que ma suspension soit toujours efficace. Là, ça a servi à quelque chose.
Quand même, André vieillit. De plus en plus, mes consoeurs le klaxonnent pour n'importe quel écart, un dépassement intempestif, une pause prolongée au feu rouge, tout est prétexte à utiliser son avertisseur.
Peut-être est-ce moi, mais je ne comprends plus la jeunesse.
Dix ans, nous avons vécu dix ans à trois. André est décédé et Viviane ne savait pas me conduire.
J'ai tout de suite compris le sort qui m'était promis.

Je continue ma folle remontée vers le nord. Dépassant Paris, je circule, maintenant, dans la banlieue d'Amiens. Chez les Picards !
Monique, une femme seule, a jeté son dévolu sur moi. La Centrale des Particuliers a du bon, mais aussi du moins bon.
Chaque soir, je tremble, Monique m'abandonne au bas de son immeuble, livrée aux convoitises de n'importe quel malandrin en quête d'exactions.
Quand je pense, moi qui ai fréquenté les plus grands, roulant des mécaniques et plastronnant de toute ma carrosserie.
Je suis tombée bien bas. Lorsque je me rappelle qu'on a encensé les miens, dans les plus beaux fleurons de la littérature française. Même les plus jeunes, grâce aux bandes dessinées, me reconnaissaient : « Regarde, c'est la voiture des Dupont et Dupond ! Mais non, c'est celle de Boule et Bill... »
Une nuit que je m'étais assoupie, malgré le froid hivernal, une petite frappe, un coupe-jarret, m'a kidnappée. Forçant ma portière, cassant mon naiman et reliant mes fils électriques, comme un chirurgien maladroit relierait mes veines, il m'a forcée à démarrer. J'ai lutté, calant constamment, freinant à tout propos, seul le coup de la panne a eu raison de ses privautés. Il m'a abandonnée dans un parking désert.
Cette expérience a accéléré ma chute.

Des jeunes m'ont rachetée une bouchée de pain. Finançant, à plusieurs, cet achat somptueux... Je me sentais humiliée, dans la peau d'une épouse indienne achetée par plusieurs frères. Récession oblige...
Que n'ai-je vécu ? Des demi-tours frein à main, des trajets nocturnes enfumés à ne plus se voir dans le rétroviseur, des contrôles policiers fréquents. Ces braves pandores me jetant des regards soupçonneux, demandant à vérifier mon assurance, ma carte grise ou le relief de mes pneumatiques.
Jusqu'au jour où un accident m'a clouée dans un garage. C'était la première fois de ma vie que je fréquentais un tel endroit. On m'a redressée à grands coups de marteaux, on a remplacé des membres qui m'étaient chers. 
Ma convalescence venait à peine de s'achever qu'on m'abandonna, définitivement. Mon carburant, mon oxygène, l'essence ordinaire devenait introuvable.
J'ai fini dans un champ, servant d'abri à une colonie de gallinacées.

C'est pour cette raison, que plusieurs années après, me débarrassant des toiles d'araignées qui me recouvraient, je me présente à vous, en toute humilité.
L'année prochaine, j'atteindrai l'âge vénérable de trente ans. Trente ans !
C'est pour ces raisons, autant pour mon mérite que pour ma longévité, que je postule au poste convoité de voiture de collection et espère une place privilégiée dans votre musée de l'automobile.

En espérant que vous vous retiendrez ma candidature, recevez mes considérations les plus distinguées.

Charleston Deux Chevaux Citroën

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Jipaï · il y a
603cm3 c'est la cylindrée du moteur, la puissance doit plafonner à 30 ou 35 chevaux?
C'était le bon temps !

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Roger Féron · il y a
Très sympa, merci ! Mais 2 petites choses : "heureusement que ma suspension soit toujours efficace" => NON !!!
heureusement que ma suspension EST toujours efficace, s'il vous plaît...
De plus, c'est un neiman, pas un naiman... Après, vous faites comme vous le sentez, mais si vos textes piquent trop les yeux, ils ne seront certainement pas lus bien longtemps...

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Dorothey Moine · il y a
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Héliotrope · il y a
Nostalgie, avec le sourire. Je connais une Charleston (noire) encore en état de marche, grâce aux bons soins de son propriétaire de toujours qui appréciera certainement cette histoire. + 1 bien sûr !
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Jean-Francois Guet · il y a
2CV , gros cœur! j'aime, je vote!
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?

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Paul Brandor · il y a
Je vote avec plaisir pour l'originalité de ce texte
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Utilisateur désactivé · il y a
de passage chez vous je vote pour cette histoire qui m'a séduite. bonne route, en espérant que la "deux pattes" fasse comme la tortue: qu'elle arrive première. doucement mais surement.
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Toma · il y a
Bravo !
Avec tous mes encouragements et voeux de succes.

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JP · il y a
Merci, c'est sympa !!!
JP

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Le destructor · il y a
superbe texte et si vrai ! je vote pour vous ! si vous avez 2 minutes, j'ai un poème en compétition "La timidité" merci et encore bravo

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