Décembre 62

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

Image de Hiver 2021

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Moins quinze degrés Celsius le jour et jusqu’à moins vingt-cinq la nuit ! Trois semaines que ça avait duré cette vague de froid, les trois premières semaines de l’Avent.
Dans la cuisine, la température nocturne montait à peine à dix degrés. Au réveil, ma mère m’enveloppait dans une grosse couverture de laine, puis elle ranimait le feu dans la cuisinière en fonte émaillée.
Grand-père et moi dormions porte ouverte, dans deux chambres contigües. Il respirait très difficilement à cause de la silicose et j’en avais des insomnies. Vers cinq heures du matin, dans mon demi-sommeil, j’avais perçu un petit bruit cristallin.
En me levant, je vis qu’il ne restait plus, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, qu’un glaçon de lait, en forme de bouteille. Le verre avait volé en éclats ! Derrière le glaçon, j’apercevais l’imposante silhouette métallique des chevalements du puits Saint Hippolyte, où travaillait mon père.
Ma mère récupéra le glaçon de lait, le rinça, le fit fondre dans une casserole et le tamisa, pour être sûre qu’il ne contenait plus aucun éclat de verre. Puis elle délaya mon Banania matinal, dans lequel je trempais des tartines beurrées. J’aimais prendre un bon petit-déjeuner avant de me préparer pour partir à l’école. Je le terminais invariablement par un sandwich sucré, confectionné avec deux petits-beurre collés par une épaisse couche de beurre.
Mon père, affecté au poste du matin, avait quitté la maison vers cinq heures pour prendre le travail à six heures au fond du puits Saint Hippolyte. Il descendait dans la cage à plus d’un kilomètre sous terre pour abattre du charbon. Il était l’un des meilleurs mineurs du bassin minier, héros, en son temps, de la bataille du charbon !
Je passais une matinée tranquille à l’école. Il y avait calcul mental ce matin-là. J’étais plutôt doué dans cette discipline, « tu feras ingénieur chti » me disait mon père, et je levais mon ardoise bien avant tous les autres, toujours avec le bon résultat. Aussi, pour ne pas décourager mes camarades, le maître m’avait déclaré hors compétition et relégué au fond de la classe, avec un tableau de calcul numérique à compléter.
Un peu après onze heures trente je sortis de l’école pour rentrer manger à la maison. C’est en traversant la cité que je me rendis compte que quelque chose n’allait pas. Il y avait un grand silence, percé de temps à autre par de lointaines sirènes d’ambulance et de pompier. Lorsque j’arrivais chez nous, ma mère m’attendait sur le pas de la porte. Elle me dit qu’il s’était produit un grave accident à la mine, me fit manger en vitesse, s’habilla pour sortir et me dit d’aller à l’école comme d’habitude.
C’est le maître qui nous expliqua qu’il y avait eu un coup de grisou, suivi d’un coup de poussier, dans une galerie très profonde à Saint Hippolyte. Il nous dit que les secours étaient au travail et que l’on ne connaissait pas encore le bilan de la catastrophe. Puis il débuta la leçon d’histoire, consacrée à la Révolution française et à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. J’essayais de suivre, mais mes pensées me ramenaient invariablement à mon père et à l’accident de la mine, mon père qui avait dit à ma mère que ce matin il attaquait un front de taille difficile. Après la classe, je restais à l’étude pour faire mes devoirs, mais je n’arrivais à rien.
En rentrant à la maison, je vis que sa mobylette bleue n’était pas rangée dans la « carrée », au fond de la cour. Je me précipitais dans la cuisine. Ma mère avait l’air abattue. Elle me dit qu’il était vivant, mais sérieusement blessé et hospitalisé à l’hôpital général des Houillères. Il avait eu beaucoup de chance, car quinze de ses camarades étaient morts, dont le père d’un de mes meilleurs copains.
La vie changea à la maison. Les vacances de Noël étaient proches et le préfet avait pris un arrêté de fermeture des écoles dans le bassin minier jusqu’à la reprise de janvier. Ma mère se rendait en autobus deux fois par jour au chevet de mon père et je devais rester à la maison pour « garder » grand-père.
J’aimais bien m’occuper de lui, je l’aidais à se déplacer dans la maison, j’allais lui chercher les affaires dont il avait besoin et nous faisions des parties de dames et de petits chevaux collés à la cuisinière brûlante. Entre chaque partie, nous changions de place, pour avoir chaud des deux côtés, et nous grignotions les gâteaux secs faits maison, que nous tirions des petits tiroirs du calendrier de l’Avent, acheté dans un atelier de boissellerie du Jura.
Les nouvelles de mon père étaient meilleures et il pensait rentrer à la maison avant la Noël.
Une semaine après la catastrophe, ma mère me demanda de faire une « grande toilette » et de m’habiller « en dimanche » pour l’accompagner à la messe solennelle pour les victimes. Grand-père voulait y aller, mais ma mère le lui interdit formellement. Il me demanda de tout observer pour pouvoir lui raconter dans les moindres détails. C’est l’évêque qui devait concélébrer la messe avec les curés français, italien et polonais.
Ce fut une belle cérémonie. Les cantiques en trois langues résonnèrent longuement dans l’église. Je me souviens qu’après la messe, les cercueils des mineurs furent remisés à la morgue, car il était impossible de creuser la terre du cimetière à cause des moins quinze depuis plusieurs jours. En rentrant, je fis mon rapport détaillé à grand-père.
Après deux semaines de soins intensifs à l’hôpital général des Houillères, mon père revint à la maison. Les médecins de la Mine, plus prompts à remettre au travail les mineurs blessés qu’à prévenir la silicose, lui avaient tout de même accordé deux semaines de repos.
Au fond du jardin, de l’autre côté de la voie ferrée, le canal était gelé et les péniches immobilisées, tout comme mon père. Au prétexte de sortir notre chien, un labrador noir, je traversais la voie ferrée et j’allais en cachette rejoindre mes copains sur le canal pour jouer au curling avec des briques piquées sur un chantier. En glissant et en tournoyant sur l’épaisse couche de glace, elles faisaient un bruit rauque de raclement.
Deux jours avant la Noël, le dernier dimanche de l’Avent, sous l’effet d’une dépression atmosphérique venue de l’Atlantique, la température remonta de moins quinze à moins deux degrés. Il se mit à neiger dru sur le pays minier. Une épaisse couche blanche recouvrit rapidement les cités et la campagne environnante. Seuls les carreaux des puits, chauffés par l’activité permanente de la mine, formaient des figures géométriques sombres au milieu du paysage immaculé. Les morts de Saint Hippolyte purent enfin être inhumés.
Grand-père respirait de plus en plus difficilement, même avec sa bouteille d’oxygène sur un petit chariot. La poussière de silice et de charbon lui avait salement bouché les poumons.
La veille de Noël, une ambulance est venue le chercher pour l’emmener au service de pneumologie de l’hôpital général des Houillères. J’étais à la fenêtre pour lui faire un petit signe de la main. L’ambulance a eu du mal à repartir avec toute la ouate neigeuse dans la rue.
Ce fut un Noël sans joie et, à la fin du repas, la traditionnelle bûche avait un goût amer.
Le lendemain, la neige redoubla. J’étais encore en vacances et mon père se sentait mieux. Nous sortîmes dans la cour faire un bonhomme de neige qu’il fallait ériger plus grand que celui des voisins « c’est une question d’honneur ! » dit mon père en souriant. Une fois terminé notre géant blanc, nous nous assîmes sur les escaliers de la maison : « tu sais chti, la semaine prochaine, il faudra que je retourne travailler à la mine. Je n’en ai pas envie après ce qui s’est passé, mais c’est mon devoir, sinon plus de logement, plus de docteur, plus de beurre pour le briquet du matin ! »
Mon père est retourné à la mine. Il avait réchappé au grisou et au poussier, mais ne fut plus jamais comme avant.
Moi, je suis retourné à l’école.
Grand-père n’est jamais rentré à la maison.
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Roro Montesan · il y a
Cela me rappelle les hivers rigoureux de mon enfance, dans le Lot et Garonne, alors que l'huile se figeait dans le placard de la cuisine. J'ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. Fiction mêlée de souvenirs d'enfance. Le lait gelait dans sa bouteille sur le rebord de la fenêtre, mais je n'ai jamais eu froid, car la cuisinière à charbon chauffait bien la cuisine qui était la pièce de vie.
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Frédéric Gérard · il y a
Beaucoup de similitudes dans nos histoires, l'année, le grand père.. etc. Pour l'année, j'ai fait quelques recherches sur les années les plus froides du siècle dernier. Le grand père, je me suis inspiré du mien qui avait fait la seconde guerre mondiale. Ensuite une improvisation de l'histoire générale. Votre histoire est également très intéressante et parle de ma région d'adoption. Bravo
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. Mon histoire est une fiction alimentée par quelques souvenirs de mon enfance dans une cité minière de Montceau-les-Mines.

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