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Decembre 2012

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LaylaD

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C’est une fin de journée d’hiver. Un homme et une femme sont devant une maison, face au jardin. Le rez-de-chaussée de la bâtisse est éclairé, des personnes sont dans le salon à l’intérieur.
La femme tourne le dos à la maison et regarde l’ombre du jardin. L’homme s’approche et se place derrière son épaule.

- Vous êtes encore là...

Elle répond sans se retourner :

- Vous êtes ennuyé ?
- Pas du tout. Un peu surpris, je croyais...
- Je vous ai donné quelques millions de secondes, c’est déjà très peu, la moindre des choses est d’être là, autant que possible. Vous ferez un feu ?
- Oui, j’espère, à moins qu’il neige.
- Je peux venir ? Vous me direz quand vous le faites ?
- Je ne sais pas. J’ai peu de temps.
- Si je vois de la fumée, je peux venir ? Vous savez c’est mieux pour la sécurité
- Pour la sécurité, oui, venez si vous voulez, mais je ne sais pas quand.
- Qu’est ce que ça peut faire maintenant ? Même les condamnés ont droit à une volonté personnelle, une dernière liberté. Vous croyez que vous allez mourir si vous exprimez une volonté qui ne soit pas la sienne ?
- Je ne suis pas condamné. C’est un choix.

Elle se retourne vers la lumière de la maison pour lui faire face et se déplace jusqu’à ce que sa silhouette lui masque les portes fenêtres éclairées.

- Vous voulez me donner votre main ? Ce n’est pas une demande en mariage.

Il répond à son sourire et tend sa main droite en haussant les épaules. Dans l’ombre ses yeux ont des reflets bleutés. Elle prend son poignet dans la main droite et pose doucement son avant-bras dans sa main gauche, ouverte pour l’accueillir. Du pouce et de l’index elle masse lentement son poignet. Il semble ne pas prêter la moindre attention à ce qu’elle fait, comme si sa main et son avant-bras ne lui appartenaient plus, regardant au-delà de sa tête qu’il surplombe, il parle au jardin.

- A présent ils interdisent même les feux, ce sera certainement le dernier, pour moi ce sera le dernier, ou l’un des derniers...Avant il y en avait plusieurs chaque année, c’était une fête, maintenant c’est presque devenu une corvée... les gens sont devenus si stupides, si cupides, si feignants...

Puis, se souvenant de quelque chose, il incline la tête et regarde sa main comme s’il la découvrait au bout de son bras. Son regard se pose sur elle qui semble perdue dans la contemplation de l’ombre du jardin à sa droite.
- Que me faites-vous ? Je ne sens plus la fraîcheur du soir, ni l’humidité. Vous essayez d’allumer un feu ?
- Je ne veux pas que vous deveniez diabétique.
- Et alors ?
- J’active les méridiens utiles.
- Et la chaleur évite le diabète ?
- On peut le dire comme ça, si vous voulez. Vous pensez utiliser votre bon ?
- Quel... Ah, oui ! Il y a un rapport avec le diabète, ou avec le feu ?
- Oui, avec les deux, c’est tout à fait indispensable.
- Je ne sais pas de quoi vous parlez exactement, et je ne sais pas quand, de toutes façons je n’aurai certainement pas le temps avant l’année prochaine, donc..
- Il est sans limite de temps, utilisez le quand vous voudrez. Il est aussi sans limite d’espace d’ailleurs, mais c’est une autre histoire. Pour le feu ce serait mieux bientôt, puisqu’ils vont être interdits. Ou alors il faudra trouver autre chose pour se réchauffer. C’est pour ça, aussi.
- Vous pensez à tout. Mais vous n’avez pas tort, c’est efficace.
- La chaleur se diffuse et s’amplifie en circulant...Il suffit qu’il n’y ait pas d’obstacle, vous savez, quand c’est fluide, trans...
- Oui, je sais très bien. Je le sens.

Son intonation lui fait lever la tête vers son visage. Il l’observe calmement. Elle se laisse envelopper par son regard qui pénètre le bleu foncé de ses yeux où l’on ne distingue plus l’iris de la pupille. Elle accueille ce contact avec la même surprise douce et un peu incrédule qui a teinté sa voix. Imperceptiblement, comme dans une inspiration profonde, ses doigts se défont de son poignet et elle pose la main dans la sienne encore ouverte. L’une contre l’autre leurs paumes sont brûlantes. Il replie un à un les doigts en découvrant sur sa peau les touches d’un clavier. Leurs souffles réguliers se rejoignent en petits nuages de vapeur légère. La nuit emplit leur silence de murmures lointains et de craquements esquissés. Il sent la main qui soutenait son bras glisser et rejoindre la sienne qui est maintenant complètement entourée de sa chaleur bien que ses deux menottes suffisent à peine pour l’encercler. La pensée le traverse d’y ajouter sa gauche qu’il perçoit gelée le long de sa jambe. Il sourit à cette idée suspendue lorsque la porte fenêtre fait un bruit sec avant de s’ouvrir comme une déchirure par où s’engouffre soudain le froid. Il accentue brièvement l’étreinte de ses doigts puis, en un frôlement, se retire doucement d’au milieu d’elle.

Une voix de femme dont les aigus sont absorbés par l’air glacé transperce le silence habité du jardin :

- C’est la nuit maintenant, il faut rentrer !

Dehors elle se décale de son ombre dans un rire, il soupire, fait un pas dans sa direction. Elle s’ébroue en secouant les bras, esquisse un mouvement vers la gauche.

- Je vais vous laisser.
- Restez un peu, venez.

Il se retourne à moitié vers la maison et l’invite d’un geste à entrer avec lui. Elle modifie sa trajectoire et s’avance au ralenti, comme à regret, dans le cercle imaginaire formé par son bras ouvert, jusqu’à la porte vitrée qu’il ouvre devant elle. La lumière vive l’éblouit, ses yeux tournent au vert, les siens deviennent de miel. Il y a du feu dans la cheminée. Quelqu’un les interpelle :

- Vous devez être gelés, venez vous réchauffer !
- Vous n’avez pas froid ?
- Non ça allait, là un peu, c’est le contraste.

Un même frisson les parcourt, crispant leurs mâchoires.
Elle s’assoit sur le siège qu’on lui tend, sourit aux conversations qu’elle n’entend pas. Trempe ses lèvres dans un verre dont elle ne perçoit que le goût sucré qui se mêle au flot brûlant qui de ses doigts continue à se répandre en elle, se concentre pour voir autre chose que les reflets bleutés qui illuminent son visage dans le contre-jour du jardin, et, n’y parvenant pas, y renonce.

Elle lève sa main droite, dont elle porte la paume à ses lèvres, puis à son cœur, et sourit. De l’autre côté du cercle, à côté de la cheminée, il parle. Sa main droite est posée bien à plat sur sa cuisse. En le regardant elle sent l’étoffe chaude de son pantalon sur sa peau, puis, comme elle le voit sourire à son interlocuteur, elle reçoit sur ses lèvres la douceur des siennes. Elle frissonne, se lève, s’avance vers la maîtresse de maison et prend congé.

- Merci pour le feu, c’était très bon, je dois vous laisser maintenant.


Le 25 septembre 2012
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