Debout dans les populaires

il y a
7 min
7
lectures
0

L'écriture est mon moteur, le sport son carburant  [+]

C’était la première fois depuis bien longtemps que je remettais les pieds au stade, ce qui signifiait pour moi également revenir dans mon ancien quartier. La page des sports du quotidien régional avait fait monter la sauce toute la semaine à l’occasion de la venue du leader.
D’après les comptes rendus du lundi notre club ne se défendait pas trop mal cette saison, peut-être pas en déplacements d’où ils se ramenaient quelques belles valises, mais à domicile ils étaient encore invaincus. La grosse affluence était attendue, j’avais craqué.
J’avais eu le tort de partir à la dernière minute de chez moi, un bouchon à l’approche du stade et le temps de trouver une place où me garer entre toutes ces voitures touche à touche sur la moindre parcelle de trottoir, il avait fallu courir avec les retardataires pour ne pas rater le coup d’envoi. L’excitation était communicative, attisée par les haut-parleurs égrenant la composition des équipes entre deux annonces publicitaires.
En franchissant la grille après le contrôle des billets, en découvrant la tribune bondée jusqu’au toit, les joueurs sur la pelouse déjà tendus vers leur affrontement, je me suis reproché mes hésitations et au coup de sifflet de l’arbitre, emporté par l’enthousiasme, chaviré par le grondement des cinq mille supporters envoyant notre équipe au feu, c’était comme si je n’avais manqué aucun match et comme si à l’avenir je n’en manquerais plus jamais aucun.
Dans les populaires nous sommes debout. Malgré mon arrivée limite j’avais quand même réussi à trouver une place au premier rang, contre la main courante, mais seulement en bout de rangée, à hauteur de la ligne d’essai. D’autres retardataires étaient venus s’empiler derrière moi. J’étais serré de près. Mon voisin de gauche me réservait l’exclusivité de ses remarques.
Au rugby on a de nombreux temps morts. La mise en place des alignements à la touche, la construction des mêlées, la préparation des coups de pied de pénalité, les transformations, autant d’espaces de communication pour le public, sans compter les blessures et les remplacements. On en profite pour échanger des commentaires, on mord dans le sandwich, on fait descendre la bière. Justement, après un assez long round d’observation entre les deux équipes l’arrière des visiteurs avait trouvé une touche à cinq mètres de notre ligne, pile devant nous. Mon voisin avait alors souligné « Là, on est mal ! » et en craquant sa boîte un peu trop rapidement il nous avait arrosés de mousse tous les deux.
On suit toujours la trajectoire du ballon, y compris lorsqu’il quitte le terrain. Le cuir ovale nous a survolés, nous nous sommes retournés. Le ballon était tombé directement dans les bras d’un gros type vêtu de sombre, à la figure tannée, les cheveux noirs huileux plaqués en arrière, qui se tenait à l’écart, isolé de la foule, adossé au mur d’enceinte du stade. Il s’était aussitôt débarrassé du ballon en le jetant par terre devant lui et un spectateur de la dernière rangée s’était chargé de le renvoyer aux joueurs par-dessus nous.
Tout le monde s’était donc intéressé à nouveau au terrain. Sauf moi. J’étais resté la tête tournée vers le gros type et lui aussi me regardait en s’essuyant les mains l’une contre l’autre, comme si le ballon était très sale alors qu’on venait juste d’entamer la partie et que le terrain était absolument sec. Rien dans son maintien, sur son visage ou dans ses cheveux ne trahissait les années écoulées. Impossible de lui donner un âge, comme avant à la cité. Figé dans le temps, figé sur place, muet, le regard sans expression il faisait partie du décor, planté des heures sans bouger à l’angle d’un immeuble ou au bas d’un escalier. On se sentait toujours mal à l’aise le temps de passer devant lui et pourtant jamais personne n’a cherché à le tracasser, il n’a jamais servi de cible aux défoulements des adolescents et les enfants préféraient aller jeter des pierres et s’amuser au détriment d’un autre demeuré de la cité plus réactif à leurs provocations. Son nom et son prénom avaient fini par disparaître, tout le monde l’appelait « la Borne ».
Dès que le jeu embraye on ne s’appartient plus, notre esprit et nos nerfs sont une pelote déroulée par l’action, tirée par le porteur du ballon. Depuis cette touche trouvée dans nos vingt-deux mètres jusqu’à la trentième minute environ la pression ne s’était pas relâchée. Notre équipe subissait assaut sur assaut, juste devant nous, nous étions aux premières loges pour témoigner à quel point nos joueurs ne voyaient pas le jour. Ils défendaient pourtant avec un cœur énorme, remuant des tonnes de viande à coups de placages désespérés, tenant à montrer qu’il faudrait leur passer sur le corps pour espérer marquer aujourd’hui. Mais la question dans le public était seulement de savoir à quel moment les déferlantes du plus fort finiraient par emporter la digue. La résignation rongeait peu à peu toutes les couches du public jusqu’aux plus partisans, tellement la différence de niveau entre les deux équipes était criante.
Et puis est arrivée la trente et unième minute, il s’est passé alors quelque chose d’extraordinaire. La sortie de notre numéro neuf sur blessure n’ajoutait à notre accablement qu’un signe de plus annonçant une mise à mort imminente. Son remplaçant, un minuscule junior un peu gringalet s’est faufilé entre les gros, orphelins de leur aboyeur, pendant qu’un frisson inexplicable parcourait les travées. Le môme s’est tout de suite placé en pointe, face à la ligne adverse. Il a mis toute sa foi dans son premier geste et le frisson a gonflé la foule qui a éclaté en ovations, comme tirée d’un mauvais rêve. Notre petit demi de mêlée de fortune s’en était pris aux jambes du porteur du ballon, un monstre de deuxième ligne trois fois sa hauteur, lancé comme un autobus à impériale, leur capitaine en plus. Il avait réussi l’exploit de le soulever, de le déséquilibrer, comme au ralenti, puis de le faire reculer, centimètre par centimètre, juste ce qu’il fallait pour bloquer l’hémorragie, inverser le cours des choses, et derrière nos soudards s’étaient aussitôt engouffrés dans la brèche à la désespérée, sans bien réaliser encore qu’ils réagissaient là au signal de la révolte. Quatre, cinq regroupements de suite avec une conservation parfaite du ballon ont ravagé toute la longueur du terrain comme un feu dévorant jusqu’aux vingt-deux mètres adverses. Là, quand le ballon est sorti de l’ultime protection fournie par nos avants à la limite de leurs forces, qu’il s’est envolé ensuite des mains du petit demi de mêlée, la grande tribune en face s’est levée en grondant de plaisir. Nous, les populaires, nous étions déjà debout. J’avais les oreilles enflammées par les hurlements de mon entourage. Le ballon a rebondi magiquement de mains en mains vers l’aile opposée et après pour nous, d’ici, l’action est devenue un peu confuse jusqu’à l’explosion de joie sortie des trois mille poitrines de la grande tribune.
Après un essai il y a toujours ce creux dans l’ambiance, cette dispersion en commentaires, puis ce moment de retenue avant la tentative de la transformation. Le public reprenait son souffle. Mon voisin de gauche avait tenu à me faire partager son reste de bière et son exaltation retrouvée. Comme j’étais tourné vers lui mon regard a été attiré au-delà des têtes des dernières rangées, loin vers l’entrée du stade, par la silhouette sombre et lourdaude. La Borne s’en allait. Il restait une bonne heure à jouer et il s’en allait, indifférent aux cris, indifférent au score, il perpétuait le rituel des habitants du quartier du temps où j’y vivais encore. La grille était ouverte en permanence, ils entraient, ils passaient au stade comme ça, pour voir un peu d’animation, prendre un peu l’air, autant de choses qui leur manquaient le dimanche dans les étages. Et pourtant à cette époque de la grande misère du club, la passion, la foule avaient déserté les lieux. Des types banals, pas athlétiques, incapables de fournir matière à rêver à qui que ce soit, s’échinaient au ralenti sur le terrain pelé devant la maigre assistance des intimes regroupés au pied de la grande tribune, perdus dans ce stade devenu surdimensionné pour le niveau du club, comme un manteau flottant sur un malade.
Du haut de la tribune, du haut de cette espèce d’immense conque creuse je m’amusais à identifier la silhouette titubante qui venait de passer la grille, qui traversait au ralenti le désert des gradins, s’accoudait à la main courante secourable, trois, quatre minutes, un aveugle devant un champ vide, avant de prendre le chemin du retour de sa démarche approximative.
De là-haut on avait tout le quartier sous les yeux, assis avec les copains sur la dernière rangée de marches, la tête pratiquement contre le toit de béton sous lequel les filles prenaient plaisir à faire résonner leurs rires de garces. Les autres, eux, ils savaient utiliser les moments stratégiques, s’engouffrer dans leurs connivences pendant que je restais bêtement soudé au béton glacial. J’observais le paysage.
Notre cité au premier plan. J’aurais même pu apercevoir ma mère si une seule fois elle était sortie sur le balcon de la cuisine au lieu de rester enfermée tout l’après-midi avec sa radio. On avait également une vue imprenable sur l’usine à gaz, la tour à coke et la citerne du gazomètre avec au fond, entre les deux, la ligne des Sables où ne passaient le dimanche à cette heure que les lancinants convois de marchandises. Evidemment j’aurais pu m’intéresser au jeu, en bas, mais à cette époque personne ne m’en avait encore appris les règles et de toute façon le sens des allées et venues dispersées aux quatre coins du terrain semblait accessible exclusivement à ceux qui les pratiquaient.
Comme nous, les gamins, qui faisions de la tribune notre lieu privilégié de rassemblement, la plupart des hommes de la cité n’auraient jamais franchi le portique d’entrée entre deux étapes au comptoir si le stade n’était pas devenu pendant la période aux enfers du club une sorte de monument abandonné ouvert à tous les vents. Le rugby c’était pas leur culture. A la cité et dans toute la zone de l’usine à gaz la biture tenait lieu de culture générale. Chaque carrefour portait le nom d’un bistrot. Même à l’époque glorieuse du club, alors que l’élite de la Nationale, ce qui se faisait de mieux dans tout le pays, venait se produire à moins de deux cents mètres de leur H.L.M, les jours de match les hommes restaient insensibles aux appels du stade. A part les Portugais, Espagnols ou Polonais, footeux dans l’âme qui leur faisaient faux bond au comptoir ce jour-là pour aller pratiquer en corpo, les adorateurs inconditionnels du ballon de rouge s’offraient à moindre prix au comptoir un ticket d’accès pour l’oubli sans comparaison avec une place dans les tribunes.
Agen, Bayonne, Graulhet, Mazamet, le Racing, ça faisait pourtant du bruit. Il paraît que pour certaines rencontres on a compté jusqu’à quinze mille personnes. Je venais à peine de sortir de mes langes, j’étais intrigué. Les vagues de clameurs allumaient des échos de fiesta dans l’anesthésie des dimanches après-midi de la cité. Ni la grande banlieue sauvage ni encore moins la résidence quatre étoiles, juste une douzaine de gros cubes de cinq étages, une cité ouvrière engourdie les jours de congé comme une réserve indienne.
Deux ou trois fois par an quand même, au cours d’un repas d’anniversaire ou le jour de Pâques, le dernier de mes oncles encore assez lucide pour discerner l’écho des tribunes au milieu des conversations de table levait un index, « Tiens ! on dirait qu’ils reçoivent aujourd’hui » s’attirant immanquablement la réplique agacée de mon père, « Et alors ! Qu’est-ce que ça a d’extraordinaire ? Nous aussi on reçoit aujourd’hui ! »
Mon père était un des très rares habitants sobres de la cité mais il avait autre chose à faire de ses dimanches que m’emmener voir un match. Sa culture à lui c’était le patro. Il animait les élections des reines du quartier, les crochets de la chanson et les arbres de Noël. Ma mère détestait les réunions populaires, elle aurait voulu quelque chose à elle, plus grand, plus beau, plus loin. Elle avait sa radio et Cinémonde pour s’y croire. De temps en temps elle redescendait sur terre et depuis le balcon de la salle à manger elle vérifiait si je respectais bien le périmètre autorisé recouvert de sable gris qui faisait office d’aire de jeux pour les tout petits. Mais elle n’avait pas à s’en faire, la Borne veillait au nom de tous les parents. Au moindre écart, le fantôme de la cité nous dénonçait par ses petits cris stridents aussi efficaces qu’une alarme électronique.
Il doit être rentré maintenant, deux cents mètres on ne met pas si longtemps à les parcourir, peut-être même a-t-il déjà réintégré ses marques, adossé au rideau de fer de la supérette si elle existe encore, à moins que ce soit le bac à sable qui ait disparu ou qu’aucun môme ne descende plus y jouer. En tout cas les derniers survivants de la réserve indienne, ceux qui en sont encore, doivent sacrément nous entendre en ce moment. Une bronca d’enfer pousse nos braves à l’assaut. Nos claquements de mains, nos tapements de pieds, nos gorges déployées portent notre équipe, l’encouragent à ne rien lâcher, à rendre coup pour coup au leader qui ne cherche plus maintenant qu’à tenir le score par tous les moyens. Nos regards sautent anxieusement du terrain au tableau d’affichage. J’ai les oreilles en feu, je trépigne, je hurle en chœur à gorge déployée. Le stade en ébullition déborde sur tout le quartier.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,