Déboussolade

il y a
7 min
586
lectures
44
Qualifié

une plume, légère, efface les pensées moroses du jardin des soucis

Image de Grand Prix - Automne 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Au lycée, j'étais à peu près nul et je m'emmerdais. Alors on m'a envoyé au CIO* où on m'a pris la tête avec des questionnaires en veux-tu en voilà. J'étais bon pour un CAP** cuisine au final... Ça, c'était la meilleure ! jamais eu envie de savoir cuire un œuf moi ! J'ai rien dit à la psy, mais j'ai un tout autre plan.
Évidemment, ma mère ne l'aime pas mon plan. Et elle me tanne avec ses peurs. Mon père lui s'en fout, c'est mieux que rester glander à la maison de toute façon. Mathias est le seul qui pense que c'est super. Pas étonnant, mon petit frère m'adore !
Je l'avais trouvée tout seul mon idée et c'est à Tommy que j'en ai parlé en premier. On s'est sacrément engueulés parce qu'il l'a vu du mauvais œil mon projet. Mais quand il a dit, « ben... c'est que... on se verra plus Elias », ça m'a calmé aussi sec. Sacré Tommy ! Lui, comme il est doué en maths, il va faire électricité. Moi, je suis très bon en sport et j'en suis pas peu fier ! Mes muscles me titillent, je suis prêt.

Le train est resté bloqué des heures – à cause d'une manif' d'agriculteurs, ils ont dit. Restaient trois kilomètres à faire à pied sous la flotte glacée d'un automne qu'on dirait un hiver. Du coup, j'arrive en retard. Pile au repas du soir. On se fiche de mon air de joli bambin tout blond, on me renvoie de table en table et on pille allègrement ma part. Tu parles d'un accueil !
Je vais enfin dans une piaule et pose mon sac encore dégoulinant sur un des lits.
— Qui t'a dit de mettre ta merde là, le maigrichon !
— Ben... y a rien dessus alors...
— Quand y a rien, ça veut pas dire qu'y a rien. C'est tout dans l'placard, pigé ?
Grand, costaud, il m'impressionne. Il choppe mon sac qui valdingue sur un autre lit. C'est un nerveux Sergio apparemment ! Je te reparlerai sûrement de lui Tommy, c'est un bon copain maintenant. Pas comme ce conard de Kevin. Lui, y s'la pète tu vois. Fils unique, parents pleins aux as, il nous regarde de haut. Tout ce qui arrive comme bleusaille passe sous ses sales pattes. Tu retrouves le contenu de ton placard au sol, juste avant l'inspection, ton café salé, tes groles pleines d'eau croupie puante... Bref, tu vois le genre !
... Déjà six mois que je suis là. Je suis crevé et le soir je tombe comme un arbre foudroyé. Mais ça me plait et bientôt, ma vie d'aventurier va commencer mon vieux ! On va embarquer et là-bas on va mettre en pratique ce qu'on nous a appris pendant des semaines. On nous a martelé des tas de trucs, rabâché que ce sera très dur, qu'il faudra rester soudés pour être efficaces. Je t'avoue que ça me turlupine au fond, même si je suis tout excité...

Mardi seize mai. Dix-huit heures. On vient d'atterrir. Bon Dieu qu'il fait chaud !... On nous emmène au camp de base où on reste une bonne semaine pour s'acclimater. L'environnement est plutôt hostile. Tout est sec. Pas d'ombre. En journée, t'imagines même pas, il peut faire plus de 45 degrés ! Et y paraît que ça sera encore pire quand le harmattan*** se mettra à souffler le sable comme un dingo.
Chaque jour, nous répétons les gestes techniques et un matin enfin, nous partons de la base. Nous brinqueballons dans le camion. La trouille au ventre sans doute, nous ne parlons pas. Bientôt, il fera chaud à crever, mais pour l'heure, l'aube nous gâte de sa fraîcheur et de ses tendres couleurs, camaïeux de rose-orangé et de bleu clair. Des gazelles en petit troupeau nous observent, de loin. Si tu voyais Tommy comme elles sont belles avec leur pelage roux dessus et blanc dessous. Leurs cornes leur donnent fière allure – « Ah ! les lyres des gazelles dorcas... », dit Sergio en poète qui s'y connait ! — . On pourrait croire qu'elles nous saluent, mais, encore ensommeillés, nous ne leur rendons pas la politesse.

Je n'ai pas choisi ma mission, tu t'en doutes, et c'est bien loin du paradis. Des guerres entre pays rivaux qui durent depuis des lustres. Des guerres civiles aussi. Sans compter les terroristes... Des longues files de pauvres gens tentent de fuir, en marchant sous le feu du ciel, dans la poussière. On voit des cadavres du haut du camion, abandonnés dans les rues, sur les places, les bords des routes, ou les champs brûlés de soleil. Atterrés, horrifiés, on n'arrive pas à détourner la tête... La région aurait été maudite ?... Cet endroit marche à l'envers, complètement déboussolé.

Notre unité a pour objectif de neutraliser tout type d'engin explosif improvisé. Un bataillon de soldats d'ici travaille avec nous. Sergio et moi, nous nous retrouvons souvent avec Atime, un gars attentif et courageux, mais pas très bavard. Depuis le temps qu'il vit ce cauchemar, il n'a plus de mots. « Z'yeux voient, bouche ne parle pas », dit-on...
Toi, tu es encore un bleu, tu comprends pas grand-chose à tout ce qui se passe. Mais tu fais le job. Quand tu cherches des saloperies de mines antipersonnel pour les détruire, il faut t'attendre à voir peut-être un corps sauter devant toi. Si ça arrive, ben tu te fais des films en y repensant : c'est peut-être toi un jour qui partiras en petits morceaux... Puis, tu te rassures. Tu n'es pas direct sous le feu alors tu veux croire ta position moins dangereuse... mais t'es pas dupe !
Pour tenir le coup dans ce merdier, tu déconnes avec les autres, ça change les idées. Surtout quand on a la chance d'avoir de la bière ; pas chère, pas fraîche la bibine, mais sacrément bonne, crois-moi ! On se marre, on fait des paris par exemple. Du genre quel sera le sang le plus noir, celui d'Atime ou de Kevin ! Notre vantard est blanc de trouille et il rend ses tripes à l'idée de son propre cadavre ! Quelle rigolade !

Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui j'ai comme un vilain pressentiment... Le camion nous dépose par petits groupes vers chaque zone d'opération. À chacun son boulot, à chacun son matériel. Atime, Sergio et moi, on se retrouve avec l'attirail de déminage manuel. On va s'occuper d'un champ immense trop proche d'une route où passent des convois pouvant être mis en danger. Et sur cette terre, des paysans font encore pousser de pauvres choses...
On se met aussitôt au boulot. Concentration maximale. Tout peut arriver. L'intervention se passait au mieux quand une poignée d'heures plus tard, je vois un petit. À cent mètres devant moi à peu près. Seul, immobile, il me regarde. Putain, qu'est-ce qu'il fout là ? Les mères s'égosillent sans arrêt qu'il ne faut pas aller sur un champ...
Plus en arrière, Sergio me fait comprendre qu'il a vu le gosse aussi. J'avance très lentement. « Ne bouge plus petit, je viens te chercher ». Paniqué, il se met à courir, à courir sur le champ jauni de son père, rapidement stoppé par l'explosion d'une mine. Je hurle. J'arrive aussi vite que possible près de lui. Il est encore en vie... son ventre est ouvert... ses yeux exorbités ne regardent rien... Le petit n'a aucune chance de survie, je le sais trop bien. Il faut lui éviter une agonie longue et douloureuse.
Je regarde Sergio. Il est trop loin du petit. Atime aussi. Des signes d'encouragement... Il faut agir. Sans trembler. Immédiatement... Je... j'entends le bruit de mon arme... et je m'effondre sur les genoux... je caresse le front du petit, je ferme ses paupières... Je le soulève... doucement, tout doucement... Il repose dans mes bras maintenant, il n'a pas eu le temps de se sentir partir, je crois. Je ravale des larmes de pierre.

Sergio et Atime qui m'avaient rejoint m'accompagnent derrière « la haie morte », sorte de palissade de branchages tressés protégeant les habitations. Alertées par le bruit de l'explosion, les familles se sont assemblées sous le soleil cruel de la saison sèche. Nous nous approchons. J'avais couvert le ventre du petit avec ma veste, mais son sang coule, le long de mon treillis... Des pleurs, des bras tenant des têtes, des cris, des gosses qui courent, une femme qui s'avance, pliée en deux, bras tendus devant elle... Elle caresse et elle embrasse le visage du petit, longuement... Puis elle lève la tête. Nous nous regardons... Dans ses yeux ruisselants, je vois qu'elle sait, je n'allais pas laisser son petit garçon souffrir pour rien. Elle prend mon visage dévasté dans ses mains trempées. Elle me remercie, en silence... Son regard résigné est troublé de larmes éternelles...

Je n'arrive plus à suivre les autres. Je reste à la base, avachi sur le lit de camp. Je ne mange plus. Je ne dors plus. Je revois sans arrêt le petit courir. Je me revois viser. Je revois le petit dans mes bras. Je revois ce père, cette grand-mère, ces enfants, frères, sœurs. Je revois cette mère courageuse, près de moi. Et tous les autres derrière nous, pétrifiés ; on ne s'habitue pas à l'horreur... Pauvre petit, tout mou et chaud encore dans mes bras, à qui j'avais enlevé le sourire à jamais.

Je ne veux plus penser. Épuisé, enfin je sombre... Curieusement, ma mère parle à un enfant qui ressemble trait pour trait à mon petit frère Mathias. Mais il s'appelle Kevin. Elle, c'est une vieille femme vêtue d'un boubou dont l'imprimé est chargé d'ibis noirs ou verts foncés, sur fond rouge. Elle crie soudain, car l'un d'eux, chauve, affreux, sort du tissu de cotonnade. Les yeux effrayants de l'ibis me fixent alors. Son bec s'ouvre en grand et dans sa gorge, je vois Kevin, mon faux frère. Il gigote. Il est minuscule et le bec noir se referme sur lui. Vite, je chope les ailes de l'oiseau, les tords et les maintiens d'une seule main. De l'autre, je fends le cou avec mon couteau sabre en braillant comme un forcené. La gueule sanglante du volatile est béante. Tout au fond, il y a le petit.

Le lit m'éjecte et je me réveille, terrorisé, figé... Des larmes bouillantes dégoulinent enfin, longtemps. Et puis je sens du frais sur le visage. J'ouvre les yeux. Agenouillé, Sergio me tamponne avec un chiffon mouillé. Atime est là, assis au sol, immobile. Ils ont l'air KO. Je referme les yeux... Avec le petit, la foutue bombe, invisible, a tout fait gicler dans ma tête. Je deviens cinglé. Il faut partir d'ici avant d'en crever... Quand le soleil sera levé. Non, à l'aube, il fera moins chaud.

Te faire la malle ? Mais pour aller où ? Tu sais même pas ta géographie ! Tu sais tout juste que tu es en Afrique ! C'est grand l'Afrique couillon ! Oh, Tommy, je suis au milieu de nulle part, je sais pas où aller, je sais pas comment faire. Je... je veux partir. Je peux plus rester là. Je peux plus être courageux, ça avait servi à quoi, dis...

On me secoue. On me parle. On me fatigue. On s'acharne, « enfin quoi merde ! t'avais pas l'choix »... J'entends juste l'écho. Pas l'choix... choix... choix... C'est la voix de Sergio on dirait... « T'en fais pas Elias, on va la retrouver ta boussole interne... ».



* Centre d'Information et d'Orientation Scolaire.
** Certificat d'Aptitude Professionnelle.
*** Vent du Sahara. Très sec, très chaud le jour et froid la nuit.


Cette histoire m'a été inspirée par le récit d'un jeune soldat français de l'opération Barkhane.
44

Un petit mot pour l'auteur ? 78 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Viktor Lune
Viktor Lune · il y a
Un texte très fort, captivant du début à la fin.
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
Merci Victor, homme du rail ! (pourquoi au fait ? ... cheminot ? comme mes parents défunts alors si tel est le cas !)
Image de Viktor Lune
Viktor Lune · il y a
Pas du tout mais je passe beaucoup de temps dans les trains !!!
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
Ah ! c'est une très bonne raison aussi !
Image de Jean-Louis Blanguerin
Jean-Louis Blanguerin · il y a
Quelle que soit l'époque, quel que soit le lieu, qui que ce soient ceux qui les vivent, il n'y a pas de guerre "fleur au fusil"
En parler est essentiel...

Image de Orane CP
Orane CP · il y a
très juste. Merci Jean Louis
Image de Champo Lion
Champo Lion · il y a
Hello Orane!
Le titre traduit très bien ce sentiment de désarroi qui s'instaure chez ces jeunes gens confrontés à l'horreur .
On ne peut "s'y préparer", quoiqu'en disent les entrainements démentiels et les sergents instructeurs.
Texte puissant.
Mes voix
Champolion

Image de Orane CP
Orane CP · il y a
ah ben zut, je découvre aujourd'hui (en ayant une nouvelle lecture) que tu m'avais écrit. Désolée de ne pas avoir répondu plus avant... merci en tout cas.
Bonne année Champo !

Image de JH C
JH C · il y a
Fort
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
Merci JHC (John Hervé Chritis peut-être ? !!!)
Image de Denis Infante
Denis Infante · il y a
Extrêmement violent, mais sans rien de gratuit.
La guerre, la sale guerre, sujet rarement traité ai-je l’impression.
Merci de vous y être confrontée, avec talent et humanité.

Image de Orane CP
Orane CP · il y a
Oui c'est vrai, je n'ai pas souvent vu de récit sur les guerres "actuelles". Sans doute est-il difficile de s'y atteler, j'ai eu bien du mal d'ailleurs ! Merci beaucoup d'être passé lire.
Image de Denis Infante
Denis Infante · il y a
Je vous crois, pour avoir essayé aussi, en décalant l’histoire dans un futur très immédiat :
Les cheveux bleus (Denis Infante)

Image de Orane CP
Orane CP · il y a
j'irai voir, promis
Image de Denis Infante
Denis Infante · il y a
Merci !
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
suis allée voir, chose promise... !
(j'ai mis un petit commentaire dessous votre texte que j'ai trouvé très bien écrit et plein d'humanité.

Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Un texte magnifique.
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
merci Daniel
Image de Lady Délivrance
Lady Délivrance · il y a
Ce qui se cache derrière les chiffres stériles du journal télévisé ... 57 morts aujourd'hui ...
Émotion brute.
Ça n'a pas dû être évident à écrire.

Image de Orane CP
Orane CP · il y a
vrai, j'ai apporté mille corrections pendant des plombes ! je craignais que ce soit trop glauque, trop affreux... merci de votre lecture
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Ce texte poignant est magnifique. Le style sobre et vivant le rend très réaliste. J’admire !
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
ouais, mais... j'en ai bavé pour les corrections apportées, rien à admirer je t'assure !
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
C’est le résultat qui compte ! 😀
Image de Ninn' A
Ninn' A · il y a
Bon vent à ton texte Orane.
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
merci beaucoup Jeanne
Image de Bruno R
Bruno R · il y a
Derrière la froide comptabilité de guerre et les désignations telles que: syndrome post traumatique ou dommages collatéraux ... il y a la réalité des drames comme celui que votre écriture, d'une puissante sobriété, nous renvoie en pleine conscience.
Image de Orane CP
Orane CP · il y a
Merci Bruno, c'est un peu ce qui m'avait bousculée dans cette histoire, en effet.

Vous aimerez aussi !