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Death is not the end

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Frédéric Chaix

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Il regarde le corps, mon corps, mon propre... cadavre ?

Étrange de se dire ça, non? Ma propre dépouille allongée au sol depuis déjà trois bonnes minutes, sans que cela n'attire l'attention de qui que ce soit. Au mieux les passants me contournent, au pire ils m'enjambent sans me jeter le moindre regard comme si je n'étais qu'un clochard ivre écroulé sur la chaussée. Plutôt vexant. Je suis, pardon, j'étais, responsable national du service "achat international" d'une grande entreprise du CAC. Tout de même, un peu plus d'égard ne serait donc pas du luxe.

Lui, je l'ai perçu immédiatement. Dès mon... décès, c’est la première chose, si je puis dire, que j’ai vue, entrevue, devinée, je ne sais quel mot employer.

Décès, mon décès, j'ai un peu de mal à m'habituer au concept. J’ai l’impression d’être encore en phase de transition, mais l’objectif m’apparait clairement, il va me falloir terminer mon projet vie, le processus a été remis en question. Un peu comme quand le « big boss » vous coupe tout budget, tout s’écroule en un instant.

Il est resté planté là, à m’observer, une forme sombre dans un recoin de l’immeuble le plus proche, hésitant peut-être sur la conduite à tenir. Je n’aime pas les hésitants, cela retarde les plannings. J'ai eu envie de lui dire de s'avancer, de venir me secourir.
Impossible, j’étais mort.

Aujourd’hui, pendant ma pause du midi, je suis mort stupidement sur le parvis de la Défense d'un banal sandwich jambon-beurre-cornichon, ce dernier ingrédient s'étant peu délicatement coincé au fond de ma gorge et refusant tout net d'en ressortir. Funeste incident qui va déboucher sur une asphyxie hors scénarios prévisionnels. Asphyxie néanmoins douloureuse.

Dans un premier temps, j'ai bien essayé d'aspirer l'air, essayé de me débattre, essayé d'appeler au secours. En vain. Je m’étais senti mourir tout en pensant que je ne pourrais signer le contrat de 8000 K€ avec le Rajasthan occidental, huit mois de négociations serrées, conf-call en pleines nuits, horaires de dingue, tout ça pour mourir d'un cornichon incontrôlé... Mes réflexions sur feu ma carrière furent alors interrompues par l'absence d'aération de mon système respiratoire.

J’étouffais.

Dans un premier temps j’hésitais sur la conduite à suivre – aucune formation ne m'ayant préparé à réagir efficacement à une paralysie progressive de mon secteur d'activité pulmonaire – et, par réflexe probablement, je gesticulais au milieu de la place sans que personne ne vienne s'enquérir de ce problème de cucurbitacée. Un cadre costard-cravate Versace © avec attaché-case haut de gamme cuir (désolé, je n’ai pas pu reconnaitre le modèle) et montre Rolex ©, plus ou moins mon clone, m'a bien regardé quelques instants, d'un air dubitatif. Mais quand je me suis avancé vers lui, agitant les bras frénétiquement, rouge écarlate, air de dément, un peu de bave à la commissure de la bouche, il a regardé sa montre, fait demi-tour pour finalement partir à grands pas en grommelant. Probablement un rendez-vous urgent.

L’oxygène m'a finalement manqué. Aucune échappatoire. Selon les arbres de probabilités, sans l'aide d'un élément extérieur, les algorithmes de choix ne pouvaient aboutir qu'à un seul résultat : ma mort certaine. Je suffoquais, dansant une sarabande incohérente et hors contrôle. Une mort mal planifiée, au moins quarante ans d'avance sur le planning le plus défavorable, les délais en étaient bien trop réduits pour être plaisants.

Personne ne m’a prêté la moindre attention quand je me suis écroulé au sol. Au moment où mon corps a percuté la dalle, j'étais conscient d'être déjà décédé. Conscient et incrédule. Aucune étude d'impact, pas la moindre sensibilisation à la mort subite, une dead-line bien trop proche, aucune anticipation, rien, même pas un groupe de travail qui aurait pu m'aider quand tous les indicateurs étaient au rouge. Le projet le plus mal calibré auquel j'ai jamais participé.

J'étais seul face à l'inconnu.

Quelle conduite adopter ?

Allongé au sol, je ne voyais que les tours de la Défense et le ciel gris. J’ai fini par me contraindre à sortir de mon cadavre, me démenant pour m'extraire de ce corps pesant devenu inutile. De l'extérieur, j’ai pu contempler mon échec.
Situation grotesque.

J'en suis là finalement, essayant de me gratter le crâne, sans succès, faute d’une structure osseuse et cartilagineuse, ne trouvant que du vide en plein désarroi.

Que faire ?

C'est alors qu'il s’est avancé.

Drôle de personnage. Il a une grande cape avec une capuche rabattue ainsi qu'une faux à la main. Une faux, ce vieil outil paysan avec une large lame métallique, recourbée et bien aiguisée, lame fixée sur un long manche en bois. 100% stylé Halloween. Tellement caricatural que je manque pouffer de rire. Je n’ose pas, le coté morbide de la situation me cloue le bec.

Je discerne une absence de visage. Absence qui me semble pourtant décharnée, un vide étrangement osseux. Un semblant de sourire squelettique peu avenant m’inquiète plus que nécessaire.

Il me tape sur l'épaule.

- JE SUIS LA MORT *
- Vous dites ? Vous êtes ?
- JE SUIS LA MORT
- La mort ? Comme au cinéma, une sorte de femme squelette avec une faux et...
- S'IL VOUS PLAIT, JE SUIS LA MORT, AU MASCULIN
- Désolé...
-... ET JE SUIS TEL QUE VOUS M'AVEZ IMAGINÉ... SANS IMAGINATION.

Il émet une espèce de grincement dentaire qui, je suppose, doit être sa façon de rire. Après avoir longuement claqué des mâchoires pourtant inexistantes, il se penche et ramasse un cornichon échappé du sandwich.
- SI DÉRISOIRE !

Il soupire.

Puis me regarde d'un air interrogatif, ne sachant visiblement pas trop quoi dire ou faire... Il réfléchit quelques instants, regarde les tours de la Défense, mon attaché-case ouvert au sol, les cadres pressés qui passent en nous ignorant.
Puis semble prendre une décision.
- ON VA FAIRE UN POINT D'ÉTAPE.
Cette simple phrase me soulage. Sa façon de s'adresser à moi, froide et dirigiste me met à l'aise.
- Objectif ? Planning ? Groupe de travail ?
- SI VOUS VOULEZ, OUI, TOUT CELA. DES INDICATEURS AUSSI SI VOUS LE DÉSIREZ...
Puis il jette le condiment d'une pichenette osseuse dans une poubelle à proximité.
- VEUILLEZ ME SUIVRE, LA SALLE DE RÉUNION AVEC RETRO-PROJECTEUR, C'EST...
... AILLEURS.




* Le concept de La MORT comme un être masculin (qui parle en CAPITALE) a été emprunté à l’auteur anglais Terry Pratchett dont la Mort est un des personnages récurrents de l'univers du Disque-monde
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Image de Eddy Bonin
Eddy Bonin · il y a
Oui, vraiment excellent Frédéric ! Bravo !
Si un voyage surfant entre Biscarosse et Biarritz vous dit, c'est par là :-) : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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Image de Frédéric Chaix
Frédéric Chaix · il y a
Merci. je vais lire votre texte...
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Paul Thery · il y a
Excellent !
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Image de Frédéric Chaix
Frédéric Chaix · il y a
Merci.
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Utilisateur désactivé · il y a
Excellent ! (juste un détail: "contient", est-ce un néologisme a mi-chemin entre content et conscient ?)
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Image de Frédéric Chaix
Frédéric Chaix · il y a
corrigé ;-)) Merci pour votre commentaire.
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lestropied · il y a
Bravo. Des nouvelles noires qui me font toujours rire.
Et le langage d'entreprise de m... : excellent.
Et le Rajasthan OCCIDENTAL aussi m'a plu !

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