De quoi la pierre a-t-elle besoin pour devenir d'or ?

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Région du Klondikee. Juillet 1900.

— Toujours rien ?
— Toujours rien. Et toi ?
— Toujours rien.
Lorsque Joe et Baptiste se parlent, ils ne lèvent pas la tête. Depuis le début de la journée, ils ont le dos courbé au-dessus de l’eau. Malgré le courant du fleuve, avec leurs genoux à moitié immergés, ils ont l’air de petits arbustes robustes. Plus en amont, James et Hubert tiennent un dialogue à peu près semblable au leur. Et en aval, c’est Edmond qui s’apprête à poser la question, teintée d’espoir et d’angoisse, à son camarade John.
— Toujours rien ?
Non, toujours rien. Pourtant, tous sans exception sont munis de leur batée. Cette sorte de cuve en bois indispensable à la recherche de l’or. Au fil des mois, ils ont tous appris à la manier avec efficacité et précision. Mais à quoi bon ? La perfection du geste technique ne peut éviter au chercheur d’or la déception de n’avoir « toujours rien » trouvé.
Joe et Baptiste se sont rencontrés en 1899, sur le trajet qui les a menés jusqu’ici, dans la région du Klondike. Juste avant de franchir le col Chilkoot, Baptiste s’était écroulé sur le chemin escarpé. Si Joe ne l’avait pas aidé à se relever, il y serait probablement resté. Depuis, il avait pris sous sa protection ce jeune père de famille, étonnant avec ses yeux rieurs et ce sourire qui ne le quittait jamais. Baptiste le divertissait avec ses histoires et ses danses ; avec lui soufflait sur son affaire, dont l’importance lui pesait si souvent, un vent de légèreté. Son camarade changeait ses dettes financières en bourgeons fleuris ; et il arrivait que son apparence usée de chercheur d’or prenne spontanément celle du jeune arbuste auquel Baptiste l’avait déjà comparé, pour lui arracher un sourire. Ils étaient arrivés pauvres et seuls, ils repartiraient ensembles et riches.

— Je suis crevé, grogne Joe entre ses dents.
— Le soleil vient à peine de se coucher ! réplique vivement Baptiste. Tu sais ce que m’a dit ma femme avant de partir ?
— Reviens riche ou reviens pas ?
Baptiste secoue la tête, puis prenant une brève inspiration, récite d’un ton faussement solennel :
— Quand il n’y a plus d’or dans le ciel, c’est… qu’il est venu habiter les eaux.
— L’or du ciel c’est le soleil ? demande Joe qui trouve l’image très jolie.
— Oui mon gros ! Allez, on continue de fouiller ! Jusqu’à l’apparition des étoiles !
Et d’un même mouvement, les deux chercheurs d’or se remettent à faire tourner l’eau dans leurs batées, en espérant y voir briller un morceau de lumière. Les autres travailleurs, autour d’eux, n’ont pas non plus quitté leurs postes.
— Toujours rien ?
— Toujours rien. Et toi ?
— Toujours rien.

Soudain, alors que le silence des hommes avait laissé place aux lentes chansons du fleuve, un cri de joie déchire la nuit. Baptiste, le visage éclairé par le chatoiement de la lune, brandit triomphant, un morceau de caillou :
— J’ai trouvé ! Joe ! J’ai trouvé ! De l’or ! J’en ai !
Son ami se précipite, horrifié. Il l’avait pourtant prévenu. Annoncer, comme il le fait, une découverte à voix-haute, revient à signer son arrêt de mort.
— Tais-toi mon vieux ! Tais-toi !
Mais Baptiste hilare, continue de crier. Et la rumeur se répand plus rapidement qu’un courant d’air chaud, le long du rivage d’Alaska.
« C’est Baptiste… Il a trouvé de l’or… »
Alors que la découverte attise déjà les espoirs et les envies de tous, Joe s’étant approché, il prend lentement conscience que Baptiste n’a absolument rien trouvé. Il n’y a pas plus d’or à au fond de sa bâtée qu’au creux de ses poings, levés au ciel.
— Mon pauvre vieux… Mais qu’est-ce qu’il t’a pris ?
Entre ses doigts fatigués par les mois de labeur, Baptiste tient une pierre noire, triste et mouillée par le dépit des hommes.
— Tu ne vois pas l’or Joe ? Regarde !
— Mon Dieu, tu dérailles complètement…
— Réfléchis une minute. De quoi est-ce qu’elle a besoin cette pierre, pour devenir d’or ?
La tendresse de Baptiste à l’égard de la pierre ressemble à celle qu’ont les enfants pour leurs trésors, tout juste découverts :
— De nous Joe ! De nous ! C’est tout !
— Je te comprends plus… lâche Joe, désemparé.
— Prends-la. J’en prendrai d’autres ! Nos poches sont assez larges pour contenir toutes ces promesses ! Une fois rentrés à la maison, nous irons acheter de la peinture dorée. Toi, tu pourras rembourser tes dettes et moi, ma femme me pardonnera d’être parti si longtemps quand elle accrochera autour de son cou, le collier d’or que je lui aurais confectionné ! Il suffit d’un peu de peinture dorée ! C’est tout ! C’est fou ce qui nous arrive ! Nous sommes sauvés !
Mais Joe ne peut ni partager sa joie ni tenter de le ramener à la raison. Le danger qu’il court est imminent.
— Baptiste, ne bouge pas d’ici, je reviens très vite.
Le devoir de Joe est de démentir la rumeur, le plus rapidement possible, avant qu’elle n’éveille chez certains chercheurs, plus malveillants ou désespérés que les autres, le désir inébranlable de l’or, par celui du sang. Sans jamais reprendre son souffle, il assure à tous ceux qu’il croise sur son chemin que son ami est devenu fou, que cela fait plusieurs jours qu’il ne travaille plus, qu’il ne faut pas lui en vouloir, que les poètes dans son genre manquent toujours d’un peu de bon sens et de prosaïsme. Il ne murmure plus, tête baissée, l’éternel refrain du « toujours rien », il hurle, de toutes ses forces cette vérité, cette prière du « jamais rien », du « nous n’avons jamais rien eu ».
Il parcourt ainsi plus d’une dizaine de kilomètres jusqu’à ce qu’il estime avoir rétabli la vérité, toujours plus coriace que le bruit. Mais, en remontant le fleuve qu’il a descendu en espérant apaiser les convoitises assassines des brigands, la dernière rumeur lui parvient : un pauvre idiot, un fou est mort. Baptiste. Il se précipite, mais c’est déjà trop tard. Leurs affaires ont été volées, leurs tentes ravagées. Pour rien.
Son ami gît par terre, le visage ensanglanté, tourné vers les étoiles qu’il attendait pour dormir. Dans le creux de ses paumes repose encore le morceau de caillou noir qui a tant dû décevoir les forbans. Joe le recueille avec délicatesse et de rage verse quelques larmes. Pauvre caillou, pauvre homme…
En murmurant les prières qu’on lui a apprises, Joe se rappelle brusquement des mots du poète en herbe. À ses oreilles ils sonnent comme des indices précieux : « Il suffit d’un peu de peinture dorée ».
Alors, sous le halo minutieux de la lune, il gratte du bout de l’ongle la peinture noire qui recouvre la pierre.
Et lance la pépite d’or, le soleil, son ami, dans la nuit.

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Christophe Ambroise · il y a
Joli conte sur l'importance des choses...
Cela me rappelle un célèbre haïku de Ryôkan, moine ermite zen:

Le voleur
M’a tout emporté, sauf
La lune qui était à ma fenêtre.

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Napoléon Turc · il y a
Une fois de plus, l'or aura provoqué le malhor...
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stephane jaillet · il y a
Très belle nouvelle. Puisse l'or et le soleil illuminer vos prochains récits.
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Corinne JAILLET · il y a
C'est fantastique, irréel, mais on se retrouve bien dans la peau de ces chercheurs, qui persévèrent mais ne trouvent que rarement. Chez nous aussi en France on a de l'or, et pas que dans les ruisseaux d'Ardèche ! Merci pour ce petit récit palpitant qui se dévore comme une bonne tablette de chocolat 85%. Lentement, mais avec intérêt. Puissions nous tous trouver notre or, sans y laisser notre peau.
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Pierre LE FRANC · il y a
Oui, Blaise Cendrars bien sûr. J'ai surtout pensé à Charlie Chaplin, même si la fin de ce chercheur d'or est différente. Tous deux, légers et fantaisistes, finissent par trouver l'or là où ils ne l'attendaient plus.
Très belle histoire d'un des mythes les plus profondément enfouis dans la culture américaine.

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Anne Carrols · il y a
Je lis avec beaucoup de plaisir vos commentaires et trouve vos remarques très justes ! Merci beaucoup ! (L'or de Cendrars est caché quelque part dans ma bibliothèque, un peu de temps et de chance et je m'y plongerai!)
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Pascal Y. Bossman · il y a
J'ai beaucoup apprécié votre histoire. Un peu comme une réécriture de la pierre philosophale. L'or est autant à l'extérieur qu'à l'intérieur du regard. (Avez-vous lu "L'or" de Cendrars ?)
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Mireille Bosq · il y a
Faut-il comprendre que le mort avait utilisé le truchement de la peinture noire pour tromper les voleurs ? C'est ce qui s'appelle une "chute ouverte". Une histoire qui nous rappelle tant de chercheurs d'or du cinéma...
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Fred Panassac · il y a
Histoire bien menée possédant une intrigue qui relève plus du conte fantastique que de la fiction réaliste. Le décor est saisissant, la chute est jolie mais ne m’a pas trop convaincue.
Mon J’aime pour la sensibilité des personnages.

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Felix Culpa · il y a
Vos mots valent leur pesant d'or ! J'ai été absorbé par votre histoire. Je vote et je m'abonne à votre page ! Merci pour cette belle lecture !

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