De mauvais poil

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Je suis viscéralement attachée à la transmission des mots, des contes, des histoires. J'aime aussi les fleurs et les crèpes ;) Mes publications antérieures : ... [+]

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L'autre jour, en marge d'un repas de famille qui trainait en longueur et en lenteur, ma grand-tante de cent cinq ans attire mon attention en agrippant ma manche.  
- Michala, ma chérie, je veux te dire quelque chose... 
J'aide mon aïeule à quitter la table du déjeuner pesant. Elle m'entraine vers un coin isolé du jardin. C'est l'automne. Dans ce coin béni des Vosges, le paysage est d'une beauté renversante. Les couleurs de ce bel été indien sont sublimes. Je me sens apaisée, comme à aucun autre endroit de la planète, moi qui voyage beaucoup, par les couleurs chaudes de la nature se préparant à un sommeil régénérateur.  
- Michala (je m'appelle Michelle), je veux te parler de ta nièce, celle d'à côté... 
La propriété de la grande tante a fait l'objet d'une partition. Le terrain était immense, difficile à entretenir. Une de mes nièces, Ada, a racheté le terrain pour y construire sa petite maison. Dans la montagne. Face à une magnifique prairie. 
- Michala...tu sais qu'Ada élève seule son petit désormais...Elle ne veut plus de son Franz. C'était un bon gaillard celui-là...  
Je soupire. De là où nous nous tenons, nous avons une vue parfaitement dégagée sur la terrasse d'Ada. Ma grande tante qui ne regarde plus trop la télévision, si ce n'est quand elle capte les émissions allemandes, doit se régaler du feuilleton des amours de sa descendance. 
- Pourquoi celui-là ? Il y en a un autre ? Je demande à brûle pourpoint. J'ai dû, pour ma part, manquer un maximum d'épisodes. Je sens que ma tante hésite à parler pourtant elle râle, inspire bruyamment. Elle agrippe de nouveau ma manche comme un petit animal traqué. 
Je la vois se recroqueviller et me désigner, du bout de son doigt décharné où apparaissent des veines bleuies par le temps, la terrasse. Un homme confortablement installé porte paisiblement un verre à ses lèvres. Il est vêtu d'une parka aux motifs de camouflage. 
Je remarque que le bras de ma voisine tremble. Son visage exprime une aversion mal dissimulée. Elle semble sur la défensive, comme un chien, prête à mordre. Pour un peu, je distinguerais presque de la bave qui coule de ses babines retroussées.  
Elle semble comme en transe. Sa main libre malaxe un objet sans doute récupéré dans sa poche. Son autre main me fait mal à force de me serrer le bras. Elle plante ses ongles dans ma chair au travers de mon pull en laine cardée. Sa force me parait incroyable pour une dame de son âge.  
Je commence à mesurer que quelque chose cloche mais je ne fais aucun lien. Je ne comprends pas l'enjeu de la situation. Ma tante ne me livre aucune clef, absorbée dans une crispation peureuse et entêtée. Je me décide à prendre les choses en main. En l'occurrence, je me dégage de son emprise et me place à genou, bien face à elle, pour capter son regard hagard.  
- Ma tante, si tu m'expliquais un peu ce qui te chagrine, peut être que... 
- Mais enfin, tu ne vois pas ? Tu ne sens pas Sa présence ? Tu ne LE vois donc pas ? 
- Quoi, Tanta, quoi ? 
Elle triture toujours l'objet emprisonné dans sa main crispée. Elle me désigne une paire de jumelles qui traine sur la table en fer forgé devant nous. Je n'avais pas remarqué cet objet. Inconsciemment si. J'avais raccordé sa présence à la beauté du paysage. Je comprends maintenant l'utilité ou l'utilisation de ces dernières.  
Tanta chérie observe la terrasse par leur entremise, scrute sans doute anxieusement depuis plusieurs jours l'étranger. Des éléments affleurent à ma conscience rapidement. Je crois que la vieille dame perd complètement la raison. Je me précipite sur sa main crispée et la force à lâcher l'objet dissimulé. C'est un chapelet. Tout bête, en plastique, décoloré. Il a dû dormir à la belle étoile, sous la lueur de la pleine lune. Ma tante est blême. Elle marmonne des prières incompréhensibles. 
Je me tourne en désespoir de cause vers la terrasse qui fait l'objet de toutes les attentions de ma grand-tata. L'homme s'étire paresseusement. Le soleil joue avec ses cheveux. Il se fond parfaitement dans le paysage tant sa tignasse est rousse. Le camouflage est presque parfait.   
Je secoue un peu Tanta pour la sortir de sa torpeur. 
- Tu m'expliques là ? C'est "l'autre" ? C'est ça ? C'est lui que tu observes ? Qu'est-ce que tu lui reproches à ce type ? Qu'est-ce que ça peut bien te faire qu'Ada ne soit plus avec Franz ? En quoi ce sont tes affaires ? 
Je n'en peux plus soudainement de son voyeurisme, de son époque décalée dans laquelle elle m'entraine. J'ai peur de perdre pied à mon tour. Tout est toujours compliqué avec elle. Sa vie est remplie de superstitions, de préjugés, de montagnes indépassables et d'avis tranchés. Elle a connu la guerre, me rappellent les miens. Il te faut la comprendre...ça se voit que ce ne sont pas eux qui se "tapent" les délires de mémé au quotidien. Un coup, c'est un peu de sel par-dessus l'épaule, une autre fois, les photos des saints dans toutes les pièces, le mouchoir noué sous l'oreiller, les crises de nerfs quand je déplace un objet sans invoquer telle ou telle protection. Je ne parle même pas de la gestion des extérieurs. Le jardinier ne tarit pas de jurons envers celle qu'il nomme "la bigotte", la "grenouille de bénitier", la "vieille fille", pour la version la plus aimable des dénominations... 
Elle m'attrape la manche et secoue mon bras rageusement. Elle va finir par déformer mon pull. J'apprécie de moins en moins de me faire secouer comme un prunier.
- Mais enfin Michala, tu ne vois pas que c'est le Diable, l'Autre ? 
- Mais n'importe quoi cette histoire ! Tu les vois où, les cornes et la fichue queue fourchue ? 
 
Je fulmine. 
 
- Mais enfin Michala...lâche-t-elle enfin épouvantée...Tu ne vois donc pas qu'il est roux ? 
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Les Histoires de RAC · il y a
Sympa la chute ♫
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M. Iraje · il y a
Quand la rousseur fait tache, le diable est aux abois ...
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de l air · il y a
Le détail qui tue... Tragi-comique ce récit avec la dernière chute qu'on puisse imaginer !
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Patricia Besson · il y a
J'zime beaucoup cette histoire avec une fin surprenante..ahh les superstitions !!! Bravo
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Flore Anna · il y a
Une histoire émouvante, les croyances de l'une, la patience de l'autre. Merci pour ce partage. Bonne journée.
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J.A. TROYA · il y a
Un récit qui m'évoque la grand-mère de mon épouse, un peu moins âgée que celle de votre histoire, mais capable de "sortir" les mêmes arguments !
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Fred Panassac · il y a
Cette histoire entre superstitions et emprise, marquée par une perte de repères aggravée par les peurs ancestrales d’une très vieille dame, présente une originalité et un style touchants.
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Soizic Graham · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et d'avoir pris le temps de me faire un retour :)