802 lectures

18

Finaliste
Sélection Jury

Recommandé
A la base je ne voulais pas y aller. Et puis ils en ont parlé aux informations de vingt heures, c'est passé en première page de tous les journaux quotidiens et en quelques semaines la nouvelle a inondé les réseaux sociaux. Tout le monde était au courant et de partout ce sujet animait les discussions. Ça allait être exceptionnel, du grand inédit avait-il annoncé. Tout le monde se projetait. Les enfants comme les vieux et même les animaux de compagnie ont dû être bercés l'espace de quelques jours dans ce divin fantasme.
Le jour tant annoncé, j'ai rien dormi de la nuit. Je me suis retourné cent fois, j'ai lu, j'ai mangé, j'ai fumé mais mon excitation était à son comble, je ne pouvais pas fermer les yeux. A sept heures du matin j’étais habillé, douché, coiffé. J’avais choisi de mettre une tenue sportive. Survêtement, basket.
Dans la poche intérieure de ma veste grise à capuche, deux cents euros en billets de vingt. J'avais vu les choses en grand. J’avais pensé investissement. Souvenir. Détente et cadeau.
Et puis on ne vit qu'une fois, m'avait dit ma sœur. Tu ne l'emporteras pas au paradis, disait mon père.
J'étais prêt à l'assaut. A l'ultime combat. Prêt à dégainer rapidement. A sauter sur l'occasion. A être dans les premiers.

A huit heures je ferme ma porte à double tour mais dans l'escalier ils sont déjà là. Nombreux, impatients. Stressés et excités. C'est comme une déambulation de zombie aux poches remplies. Je croise ma voisine en tenue de sport et elle me propose de m'accompagner.
Enfin dehors. Grisaille et fraîcheur. Nos corps se mêlent aux ombres des hommes qui avancent tous dans la même direction.
— Je n’aurais pas cru que l'on serait si nombreux, dis-je à Corinne
— Ils ont fait la publicité de partout et puis c'est l'occasion de l'année. C'est la crise Emilio ! me répond-elle.
On bouscule quelques vieux. Regards meurtriers. On nous fait comprendre qu’aujourd’hui, on ne double personne. Le trottoir est une file d'attente en mouvement. Des automobiles, des bus pleins et quelques taxis les phares allumés avancent aussi au ralenti sur la route.
Plus on progresse, plus on ressent cette excitation, ce sentiment de bientôt devenir peut-être l'un des élus et cette excitation collective est euphorisante.
A une centaine de mètres, on comprend l'envergure du phénomène. On a l'impression de voir une fourmilière géante. Personne n'avance plus. Les corps sont sans mouvement et les mains sont figées le long du corps. Certains s’enlacent et se persuadent qu'il n'est pas trop tard. Qu’il en restera encore. Je rassure ma voisine en me rassurant moi-même. Sermon d'hypocrite. Je lui dis de rester à sa place. Que j'allais tricher. Braver les insultes et m'infiltrer dans les premiers rangs. Elle me traite de malade. De détraqué. Mais je suis déjà parti. J'écarte des épaules et avec force je m'introduis dans ce nœud d'individus figés. Des voix s'élèvent. Des mains tombent et ma tête prend quelques coups. Je suis encore loin de l'entrée. J'avance et je gagne des places grâce à cet effet de surprise. Apparemment ce n'est pas encore ouvert, je souris largement. J'ai envie de me retourner pour crier à ma voisine que je suis presque arrivée mais un géant de deux mètres me saisit par le bras. Coup de poing. Pavé. Coup de pied. Je me mets en boule. Je deviens vite le bouc émissaire sur qui la foule crache sa frustration. J'entends des rires mêlés aux insultes. Je regrette mon geste. J'ai envie de me taper moi-même. J'ai triché. C'est stupide. Immoral. Crevez-moi car je suis un lâche. Assassinez-moi. Allez !
Un rideau métallique se lève. Une grande excitation traduite par un « oh » général envahit les milliers de personnes venues au rendez-vous de ce matin. Certains se frottent les mains, d'autres s’essuient les lèvres. Je me relève car à présent tout le monde, concentré, attend le top départ. Dans les premiers rangs c'est la guerre. La petite bousculade a viré à la bagarre générale. Du personnel de sécurité arrive en renfort. Mouvement de foule. La tension monte d'un cran jusqu'à ce qu'elle explose lorsqu’un homme réussit à s'infiltrer à l'intérieur. C'est la goutte d'eau. Derrière nous des centaines de personnes se mettent toutes à pousser en même temps. Les gardes de sécurité ont l'unique solution d'ouvrir les portes pour éviter l’hécatombe. Encore des bousculades. Des corps à terre qu’on n’a pas le temps de ramasser. Des femmes sur lesquelles on piétine. Je vois l'entrée à moins de vingt mètres. Mon cœur bat la chamade. Je ne peux plus reculer. A la vie à la mort. Derrière les vitrines les agents de sécurité s'essuient la sueur sur leurs fronts. Je suis à dix mètres. Je vois à l'intérieur le grand hall et les rayons lumineux dans le fond. Près de l'entrée stagne une famille. Trois enfants. Tous blottis les uns contre les autres ceinturés par leurs parents qui ont la main sur le cœur.
Puis le débit d'entrée se ralentit. Une rumeur de fermeture se propage. Certains s'évanouissent, d'autres manifestent leur mécontentement par des cris et des slogans improvisés.
La famille rentre. Je suis à quelques pas de la porte. Lorsque je suis face au vigile, il m'ordonne de stopper. Il a un nez aplati, une petite bouche et des oreilles collées à sa tête, dans ses yeux de boxeur je vois du désespoir. Comme les autres il est dépassé, alors, pour calmer les plus excités, il envoie ses poings qui se plantent dans de misérables visages. Bruit d'os broyés.
A côté de lui son collègue sourit et semble compter les nez cassés, les arcades sourcilières en sang et les dents tombées. Quelques gouttes arrivent sur mes baskets neuves. Il me dit de rentrer. J'ai envie de l'embrasser, de l'enlacer, de me retourner et de narguer la foule mais déjà à l'intérieur je suis de nouveau bousculé pour accéder à la seconde file d'attente. Ici aussi ils sont débordés. Ça pue l'anarchie. La loi de la jungle. Les premiers sont déjà très loin. Quasiment dans la lumière. Les enfants sont excités et le brouhaha est infernal. Dans mon dos des gens rentrent. Bousculade à l'extérieur. Pluie de coups de poing. Le gros costaud à l'entrée est en difficulté, il est épaulé par trois autres mais la foule est au bord de la crise de nerf et à présent le mobilier urbain s'envole. Une barrière de sécurité fracasse la vitrine. Le verre tombe en mille éclats. Quand j'entends ce bruit, je prends conscience qu'il est trop tard. Qu'il va falloir être fort. Ne pas paniquer et si possible éviter les coups. Je mets la main sur mon portefeuille et j'ancre mes pieds au sol. Je vois la foule arriver en hurlant, les bras en l'air et les visages déformés par la rage. J'ai l'impression de voir une armée de viking. L'effet de foule déshumanise, c'est une certitude. Face à moi : une armée de robots conditionnés pour consommer leur bonheur. Le choc est très violent. Je suis projeté à quelques mètres. La famille aussi. Des enfants à terre. Des mères qui crient. Des zombies qui se projettent par-dessus. Qui tirent des habits. Arrachent des sacs à dos. On me frappe au visage, je m'accroche à une balustrade et je m'élance en avant. Je vois enfin les guichets. Ils sont imposants. Loin de ce que j’avais imaginé. Dans mon dos j'entends des bris de verre, des hurlements, des sirènes d'alarme et des pleurs d'enfants. Je continue mon avancée. J'y suis presque. Encore cent mètres.
Accroche-toi, j'ai pensé.
Je cours comme un fou furieux qui serait poursuivi par une horde de chiens enragés.
Lorsque je suis face aux caisses, je comprends que j'ai réussi.

Je prends trente tickets De Luxe au distributeur automatique puis la grille s'ouvre. Devant moi le Parc arboré s'élève. Cela fait six mois que je n'ai pas vu ce soleil et cette verdure. J'ai l'impression de rêver. Ça me brûle la rétine. La prairie est déjà noire de monde mais je trouve rapidement un petit coin pour installer mon corps où, les mains sous la tête, je savoure enfin cet instant. Repos éternel. Bain de soleil en plein centre-ville. Bruits d'oiseaux, de discussions et ruissellement d’une fontaine. On vient poinçonner mon ticket, on me propose à boire et à manger. C'est surréaliste. Je reste tout l'après-midi à ne rien faire. Lorsque les gardes m'indiquent que ma séance est terminée, je tends fièrement un autre ticket. De Luxe, monsieur. Vingt euros le ticket de vingt minutes. J'ai trente tickets. J'ai prévu de passer toute la journée, le cul dans la verdure, sous le soleil. Je sais que je fais des jaloux. J'ai consommé toutes mes économies mais apparemment un événement de cette envergure ne se reproduira peut-être que dans cinq ans alors j'étends mes membres, fout la main dans mon survêt et je bave de bonheur.
C'est divin.

PRIX

Image de Automne 2013
18

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Another Words
Another Words · il y a
Très belle écriture et ..la chute ..wow.
N'hésites pas à passer lire ma toute première nouvelle (courte) ça me ferait très plaisir !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-oubli-regrettable

Image de Ecrireunpeu
Ecrireunpeu · il y a
A déguster dans un parc comme moi aujourd'hui !
Image de Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Johan Jacqueline
Johan Jacqueline · il y a
ah oui, belle idée, trés sympa, et c'est clair qu'on aimerai pas que ca arrive, bravo , merci
Image de Konee Sept
Konee Sept · il y a
merci à tous !
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Bien écrit! On frémit à l'idée que ça devienne vrai! Je vote.
Image de Sandra Vanel
Sandra Vanel · il y a
superbe! ça fait peur... ;je regarde la vue depuis chez moi... c'est divin....
Image de Lionel Faure
Lionel Faure · il y a
Pouahhhh la claque.... ;-) Belle montée de suspens.... et chute.... chut!
Image de Konee Sept
Konee Sept · il y a
J’ai jamais écrit de suspens ni de science fiction, c’est un exercice qui me titillait depuis quelques temps … suite à ce printemps un peu hivernal … c’est l’histoire d’un monde où …..... Allez viens!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Et bien continuez...l'exercice vous réussit ! J'ai très envie de vous lire encore.

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

NOUVELLES

L’approche s’avère délicate. Le bras d’arrimage est trop court. Le caisson droit vient cogner contre le quai. Le vaisseau rebondit et repart en arrière. Bon sang. J’enclenche le propulseur....