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De leurs pas, d’entre d’eux

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Louison Celmy

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Il lui avait déjà parlé.
Il était mince avec un visage d’esthète, au charme désuet. Il était chic, grand, presqu’altier, moderne, élégant. Il était enseignait les maths, juste à côté, dans l’établissement que ses enfants avaient fréquentés.
Plusieurs soirs par semaine, ils se croisaient, se saluaient d’un signe de tête, d’une reconnaissance mutuelle, discrète, amusée.
Chaque soir, elle rentrait pas à pas, ni lentement ni vite, après une journée de travail, distanciée, presque détachée.
Elle aimait ce temps de marche, ce temps latent d’entre deux. Ce temps qui n’était plus professionnel et qui n’était pas encore ce temps où elle serait à nouveau ce qu’elle était. Ce temps accroché au fil de la ville, où elle redevenait lambda, presqu’invisible, ce temps à elle, ce temps qui lui avait furieusement manqué pendant tant d’années. Ce temps qu’elle avait volé au début, puis qui peu à peu, s’était installé. Ce temps qui était devenu incontournable, instauré, ritualisé. Ce temps qu’elle « pognait » à pleine main, à pleine vie dont elle se saisissait enfin.
- « Je rentre à pied, ce soir », disait-elle, presque fière de clamer qu’elle se donnait le droit de reprendre ce temps-là. Celui de ne pas se presser, celui d’écouter les sons, les klaxons, les sirènes. De le reprendre avec ses jambes, dans tous ses pas. De l’apprécier, le tenir, le dérouler.
Ce temps suspendu, entre deux, ce moment de vie qui n’était qu’à elle. Ce temps qui tout à la fois s’arrêtait mais qu’elle avait appris à traverser.
Chaque soir le même itinéraire, le même parcours, la même régularité sereine.
D’abord, descendre les étages, il y en avait sept, abruptes, elle allait vite, jouant avec ses jambes, ses genoux, ses pieds sur chacune des marches, surtout ne pas tomber. Sourire d’arriver, année après année, à les dévaler, presque les dévorer.
Quitter les lieux, saluer le personnel de l’accueil, échanger quelques mots avec ceux qui fortuitement se trouvaient dans le hall, gratifier d’un sourire ceux qui la suivaient, et puis filer.
Alors, méthodiquement, remettre un à un ses pas sur l’asphalte, les pavés, le béton, le bitume. Marcher quel que soit le temps, parfois le vent, parfois la pluie, parfois la neige et surtout le bonheur, toujours, d’avancer.
Elle se nourrissait de la ville, de son brouhaha, de ses chocs, de ses éclats de rires, du fracas de ses voix, du chaos de ses vies, détournait le regard, parfois se retournait. Elle entendait les bruits, respirait l’air, cet air chargé, acide, âcre, pollué, certains soirs plus léger. Elle longeait les murs, les connaissait par cœur. Chaque coin de rue, chaque place, chaque dédale d’immeuble, chaque détail de vitrine, remarquait tout ce qui changeait au rythme des mois qui s’écoulaient.
Elle arpentait la ville, cette ville dans laquelle elle vivait depuis si longtemps, cette ville qui l’englobait. Elle s’y fondait, anonyme, entrait en elle, en faisait presque partie. Elle ne savait plus si elle l’aimait, elle qui avait tout fait pour y vivre. Elle ne savait plus si c’était sa ville ou la ville dans laquelle elle vivait. Elle ne cherchait plus, elle laissait les rues défiler, les gens passer, les feux s’allumer. Elle se mouvait, d’un pas souple, d’une démarche régulière, évidente. Elle allait.
Elle se souvenait qu’un soir, à la fin d’une réunion à laquelle elle ils avaient assisté au lycée, alors qu’ils cheminaient ensemble sur quelques mètres, et qu’ils conversaient, polis et retenus, sur les mathématiques et leurs utilités, il eût ses mots au moment de se séparer.
- « Je vous vois, le soir, souvent, vous marchez »
Elle lui sourit, presqu’étonnée, sensible à ce qu’il avait observé d’elle.
« Oui, c’est vrai, j’aime marcher » Elle n’ajouta rien, savourant leur silence, le salua et reprit ses pas.
Au fil des soirs, elle se surprit à penser qu’elle le croiserait peut être, qu’elle l’apercevrait sans doute, Lorsqu’au milieu de son trajet, elle arrivait en haut des marches, elle se disait qu’il l’observait, qu’ils se rencontreraient probablement. Elle s’imaginait alors feindre de ne pas le voir. Surtout ne pas l’apercevoir.
Elle aimait ce joli passage, perché, caché, d’époque, presque dépassé, désuet, les pierres usées, les marches d’escaliers tannées. Ce lieu lui correspondait, elle avait l’impression d’être ailleurs, d’être hors champ, d’être hors temps. D’être elle.
Elle sentait qu’elle y arrivait détendue, après l’effort de la montée, déchargée, apaisée. Prête à sourire.
Peu à peu, elle se mit à regarder autour d’elle, regardant l’horloge du lycée, se disant qu’il était l’heure, que les cours se terminaient, qu’il allait surement sortir. Elle en était sûre, son regard aller se poser sur elle. Interrompre délicieusement son parcours, son espace-temps.
Elle le fit quelques jours, quelques mois, quelques temps, finit par oublier, se remit à marcher.

Il était là, devant elle. Toujours si grand. Une grande surface, du bruit. Un autre jour, un autre temps. Il n’était pas seul. Elle sut très vite qu’il l’avait vu. Elle détourna les yeux, s’arrangea pour ne pas croiser les siens. Elle sentait son regard présent, son évidente conscience d’elle, de son existence de ce qu’elle était.
Rarement, elle ne s’était sentie aussi bien.
Elle était troublée, elle repartit les joues rosées d’un parfum de jeunesse qu’elle n’avait plus humé depuis longtemps. Lorsqu’elle revint chez elle, en quelques mots, elle ne pût s’empêcher de parler, de dire à ses proches, que le hasard s’invitait régulièrement, qu’il y avait des gens qu’elle croisait souvent, comme pour signifier, laisser une trace, savourer.

Il faisait froid, anormalement froid ce soir-là. En haut des marches, elle l’aperçut. Souriant.
Il vint vers elle, élégant.
D’un même pas, Ils entrèrent dans la boulangerie tout près, commandèrent un chocolat, s’installèrent à une table. Elle salua la serveuse, lui demanda comment elle allait.
Il la regardait, observait chaque geste, elle s’assit face à lui. Lui sourit.
- «  A votre Santé, Chocó – Latte ? » dit-elle, elle ajouta :
- « Puis-je vous demander pourquoi ?
- Pourquoi ? Pour quoi ? Nous ici, vos pas, mes pas ? Oui, vous pouvez. En fait, j’aime quand vous marchez, vos pas, leurs douceurs, leurs rythmes, leurs lenteurs, le souffle entre vos lèvres tout en haut du passage, le temps que vous prenez, celui qui passe sans vous marquez, celui que vous aimez.
- Ce temps est libre, disponible, avenant, gai, vivant, j’aimerais tant que vous le partagiez avec moi... » dit-elle.
Ils éclatèrent de rire. Délicieuse, elle goûtait au plaisir de saisir ce moment. De leurs pas, d’un instant, d’entre eux, d’eux.
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Teddy Soton · il y a
On en voudrait encore bravo,
Avez vous lu ma Frénésie ?

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Elena Hristova · il y a
j'aime bien la fluidité de votre écriture, c'est simple et clair comme de l'eau de Roche et cela ne manque pas de saveur ni de poésie
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Louison Celmy · il y a
Merci Eléna, au plaisir de vous lire et relire CeM
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec beaucoup de plaisir, CeM.
Ce message pour vous dire aussi que je vous invite, si le cœur vous en dit, à lire mon sonnet Pétrole qui fait écho à Tarak que vous avez apprécié http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Joëlle Brethes · il y a
Un texte d'une lenteur et d'une douceur captivantes.
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Dolotarasse · il y a
Une belle rencontre que l'on suit pas à pas ;-).
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Lammari Hafida · il y a
Une belle histoire bien menée , bravo ! Je vous invite à soutenir mes < Baskets porte-chance > et bonne journée
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un joli souffle de liberté dans la vie d'une femme !!
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Petit soleil · il y a
Une histoire comme on les aime. Jolie rencontre de deux êtres. Le temps qui passe et qui rapproche. J'ai apprécié. Dans un tout autre genre, j'ai un TTC avec le vol d'un aigle. Je vous y invite si cela vous dit. Belle après-midi.
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SakimaRomane · il y a
Une jolie histoire simple :)
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Francine Lambert · il y a
Une histoire banale en soi, celle d'une rencontre entre un homme et une femme. Cependant votre écriture rend ce récit intéressant. D'une part en raison des changements de rythmes, de longues phrases alternant avec des plus courtes (binaires ou ternaires), en raison d'autre part de l'utilisation de nombreuses accumulations et anaphores qui viennent renchérir les descriptions, l'expression des sentiments.Enfin j'ai aimé cette femme que vous avez su rendre presque familière, mon vote.
De mon côté je vous propose des "Vacances en short" . . .mais la'détente n'est pas forcément au rendez-vous !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/vacances-en-short

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