De l'autre côté de la ville

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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Je viens de rentrer chez moi, c'est encore chez moi.
Mon sourire va me trahir, son parfum me confondra, rose et jasmin, rouge baiser tatoué sur mon col, doux souvenirs de nos folies. Je suis amoureux, ma femme le pressent, ce soir elle en aura la certitude. Au moins, ce sera dit, après on verra pour les enfants, la voiture et notre épargne, elle gardera la maison, je ferai les choses comme il faut. On s'est aimé, on ne s'aime plus, affligeante banalité.
Je pose mes clefs sur la console, une habitude. Je devine à son regard qu'elle va parler, elle soupçonne, elle sait que j'aime ailleurs, et depuis de longs mois. Je ne veux pas qu'elle souffre, mais je vais partir, c'est écrit et l'on m'attend de l'autre côté de la ville, porte ouverte sur une existence toute neuve, balisée de rire et de passion. Je suis un adolescent malgré ma quarantaine installée, je plane et je vole, mes pieds dansent malgré moi. La tête là-haut, caressant les étoiles, je ne savais pas avant, maintenant je suis grand et fort et invincible.
Ma femme, la mère de mes enfants, prépare le repas. Elle porte sa petite robe noire, pour notre soirée de rupture, elle s'est faite belle, c'est pathétique. Je remarque les ombres autour de ses yeux, les plis au coin de ses lèvres, ces marques du temps ajoutent à son charme. Sa silhouette est encore svelte malgré deux grossesses. Elle a fait couper ses cheveux, ça la rajeunit. La table est dressée — tu te souviens que les Dubois viennent dîner ce soir. Happé par les soubresauts de mon cœur, j'avais oublié. Je découvre la nappe rose et les assiettes en porcelaine, quatre chandelles commencent à pleurer sur les candélabres d'étain. Quand ils seront partis, il me faudra trouver les mots, un baume pour apaiser sa douleur. Tourner la page sans la déchirer.
— Les garçons sont chez ma mère, me lance-t-elle du fond de la cuisine où mijote une blanquette, mon plat préféré, elle la réussit très bien. J'ai faim malgré la perspective du dîner, et après, lorsque viendra le temps de parler. Je me sers un verre de vin, un bon cru sorti de la cave, gouleyant à mon gosier desséché. Ma femme s'assied à mon côté – j'ai remonté deux bouteilles – me dit-elle en souriant.
Je me tasse sur le canapé, prêt à déposer les armes, tout avouer avant le premier assaut, reconnaître mes erreurs et mes faiblesses, mes torts, jusqu'à mes tares, pourvu qu'on en finisse. Ici j'étouffe, la poitrine dans un étau, je vais m'enfuir, retrouver mon grand amour de l'autre côté de la ville.
Ma femme s'est parfumée, l'eau de toilette offerte à Noël lui va bien. Je me rappelle nos jeunes années, les copains et les fêtes, le bonheur d'être ensemble, simplement. La naissance de notre premier fils, on se mangeait des yeux, fiers de ce miracle, nos angoisses pour le deuxième, plus chétif et fragile.
La sonnerie retentit, les Dubois arrivent, on s'embrasse, on les connaît depuis toujours. Il est tard, on passe à table, ils apprécient la blanquette, chacun se ressert, du plat et du vin. On parle de tout, les enfants qui grandissent, le coût de la vie, le gouvernement qui..., les élections que.... Le ton monte, on ne devrait jamais parler politique en fin de repas. La tarte au citron comme un soleil sur le plat, la meringue, un nuage de douceur, une invite à la paix. Les Dubois se disent intellos de gauche, nous gardons un vieux fond réac hérité de nos familles. Les visages se colorent, pommettes couperosées et front luisant. On s'apostrophe — et toi si..., et nous parce que..., bien sûr vous n'avez jamais manqué de rien... —
S'ils savaient comme je connais le manque, ce vide au creux du ventre, je pense à mon amoureuse, mon amante, je voudrais être ailleurs, loin, pourvu que je sois blotti au creux de ses bras. Sa peau de satin, ses lèvres tièdes et ses mains savantes. Son corps qui s'accorde au mien, l'eau de ses yeux, jusqu'à sa voix rauque à l'acmé de son désir, je suis ensorcelé.
Ma femme me cherche du regard, je m'extrais à regret de ma rêverie. Elle veut sauver la situation, elle aime beaucoup les Dubois, elle s'est donnée du mal pour organiser cette soirée. Je la connais, quand elle prend son élan avant de parler, elle a toujours été réservée. Je me demande comment elle va nous sortir de cet imbroglio, je l'encourage d'un signe de tête où elle peut lire — vas-y, change de sujet, je suis ton allié, ton mari encore ce soir, profite.
Elle se racle la gorge et avale une gorgée d'eau.
— J'ai une grande nouvelle à vous annoncer...
Chacun écoute, moi le premier, émergé de ma torpeur. Effacé d'un trait de plume l'alphabet de mon amour, envolé le bain de sensualité qui engloutissait jusqu'à mon âme, évanouies les ondes voluptueuses qui parcouraient mon corps transi, j'ai si froid quand elle n'est pas là.
Ma femme poursuit, un sourire éclaire son visage de madone, elle dessine des cercles concentriques autour de son nombril — le troisième sera une fille, j'en suis sûre —
Verres en suspens, les couverts se sont tus. Un silence. Si long, si pesant. Puis les louanges d'usage — quelle merveilleuse nouvelle ! —
Demain il me faudra parler, de l'autre côté de la ville.
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Phil Bottle · il y a
Bébé qui tombe à pic a un aspect d'aspic...

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