De l'autre côté

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Image de Été 2020

Aliénor se tenait là, immobile sur le sol caillouteux. Elle n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé et pourtant elle éprouvait un bien-être total.
Ses genoux étaient meurtris, d’une rougeur peu inquiétante, mais assez pour se poser la question d’un tel résultat. Ses paumes, éraflées et poussiéreuses, laissaient deviner qu’elle avait essayé de se rattraper après une chute. Regardant autour d’elle, elle ne reconnut aucun aspect du paysage. Rien ne lui semblait familier.
Étrangement, balayer ce paysage semi-désertique, voir se dessiner uniquement des montagnes rocheuses et sentir pour seule compagnie ce léger souffle qui lui réchauffait le corps ne l’inquiétait pas outre mesure.
Comment pouvait-elle ressentir une telle plénitude ? Elle… au caractère bien trempé et déterminé, qui était effrayée à l’idée de perdre son agenda rempli de « pages noircies de dates, de chiffres ». Celle que ses amis avaient surnommée « Cro-mignonne », clin d’œil au mélange subtil de l’élégance moderne d’Aliénor et de son goût des traditions ancestrales en moyens de communication. Comment pouvait-elle rester là, immobile, à profiter simplement de longues et profondes inspirations sans même percevoir son plexus habituellement bloqué face aux imprévus ?
Devant l’hilarité générale que provoquaient ses outils préhistoriques, elle rétorqua qu’elle préférait entendre une mine de crayon fraichement taillé, glisser sur des pages de papier glacé plutôt que le cliquetis des touches des mémoires vives. Et devant l’incompréhension générale, elle ajoutait avec ironie que jamais son calepin ne la planterait et qu’elle n’avait pas besoin de rebooter son porte-plume.
Cette particularité faisait d’elle une femme intrigante. De celles qu’on n’oublie pas. Aliénor suscitait l’admiration des femmes, mais sans jalousie aucune. Avec sa longue chevelure brune au brushing savamment travaillé, sa silhouette élancée, toujours sublimée par les tailleurs deux-pièces aux couleurs chatoyantes, elle menait une brillante carrière d’avocate.
Ses yeux rieurs laissaient apparaitre ses rides d’expressions pleinement assumées, Aliénor avait ce naturel qui la rendait attachante. Même si pour la voir, il fallait prendre rendez-vous. Non pas que la vie d’Aliénor soit faite d’une fougue, qui l’aurait poussée au hasard des rencontres. Pas du tout. Bien au contraire, Aliénor rentrait tous les soirs par le train de 19H19 dans son appartement où l’attendait un repas équilibré, fait maison naturellement. Et qui correspondait au menu déjà établi pour la semaine et rédigé en codes couleur, ce qui garantissait, selon Aliénor, un savant équilibre entre les quotas nutritionnels.
Tout était parfaitement régi dans la vie d’Aliénor. Et quand un évènement imposait une visite impromptue, sa ligne de sourcils se hissait, provoquant trois belles lignes horizontales, sur son front. Son léger sourire crispé rendait alors si confus ses amis qu’ils lui avaient demandé d’inscrire un temps « quartier libre » sur son planning orchestré par le mouvement rotatif d’une trotteuse.
Ainsi, à la voir aussi détendue alors qu’elle n’avait pas ses repères, aucun de ses amis n’aurait reconnu leur Cro-mignonne.

Et pourtant, pour la première fois de sa vie, elle regrettait de ne pas avoir la possibilité de joindre sa joyeuse troupe. Son calepin promettait l’existence éternelle de ses précieuses données, mais aussi surprenant que cela puisse paraître, elle l’aurait bien échangé contre un téléphone cellulaire…
Elle errait dans les chemins sablonneux, pestant contre l’instabilité du sable incompatible avec ses stilettos quand elle distingua un ensemble bétonné aux néons rugissants d’un semblant de vie.
En poussant la porte, Aliénor attira tous les regards des clients attablés. Sa longue robe rouge mettait en valeur ses longues jambes sublimées par ses talons vertigineux. Elle resta figée devant la scène qui s’offrait à elle.
La salle du restaurant ne ressemblait à aucun lieu qu’elle avait pu fréquenter jusqu’ici. Elle se mit à sourire intérieurement, venant à penser que sa chute avait dû l’entrainer dans un monde parallèle.
Une faille cosmique qui l’aurait catapultée dans un autre monde. Un monde où, manifestement, les gens semblaient profiter du temps qui passe, sans lui courir après et en être les pantins.
Une voix la ramena à la réalité.
Devant elle se tenait un homme d’une trentaine d’années à la barbe grisonnante. Sa chemise à carreaux, mélange de laine ou peut-être de coton, négligemment entrouverte laissait supposer une décontraction dont elle n’avait pas l’habitude. Mais aussi surprenant que cela puisse paraitre, cela lui plut.
Elle se laissa aller à une conversation avec le prénommé Djamy, allant jusqu’à lui confier, au risque d’être prise pour une aliénée, ne pas savoir où elle se trouvait, ni même avoir le moindre souvenir de ce qui l’a amené ici.
Djamy la regarda sans dire le moindre mot. À son regard légèrement plissé, elle comprit qu’elle aurait dû être plus subtile dans sa recherche d’information.
Elle en avait pourtant les compétences, elle qui pouvait en un regard, démasquer les fraudeurs et autres tricheurs. Elle en avait fait son métier, non pas par passion, mais par une suite d’opportunités d’un chemin, encore une fois tout tracé. Sa carrière professionnelle était comme sa vie. Orchestrée. Guidée. Routinière.
Djamy brisa enfin le lourd silence qui commençait à rendre Aliénor mal à l’aise.
— Très bien, murmura-t-il. Si je saisis bien ce que vous m’avez raconté, j’en déduis que vous vous êtes réveillée sur la dune du Rub al Khali. Vous avez parcouru 11 000 km Aliénor, vous n’avez vraiment aucun souvenir de votre voyage en avion ?
— Rub al Khali ? 11 000 km ? Je ne comprends pas bien. Djamy ? Je suis désolée de vous paraitre confuse, mais je le suis encore plus. Pour la première fois de ma vie, je suis perdue… dans tous les sens du terme… Je ne sais même pas pourquoi je vous parle en toute sincérité comme ça. Mais j’ai besoin de comprendre. Où sommes-nous ? Pourquoi me parlez-vous de 11 000 km ?
— Votre carte de visite indique que votre cabinet d’avocat se situe dans l’Upper West Side, j’ai une assez bonne culture cinématographique pour savoir qu’il se situe à Manhattan soit à New York. J’ai eu la chance de faire mon stage de fin d’année dans une succursale d’une grande marque de téléphone… votre ennemi numéro 1 et qui, pour le coup, aurait été plus utile que votre calepin !

— D’où votre anglais parfait et votre sens de l’ironie ! Il n’est jamais trop tard pour changer ses convictions. Les voyages nous font souvent grandir.

— Exactement. Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps Aliénor. Regardez autour de vous. Vous aurez sans aucun doute remarqué l’architecture de ce lieu. Les plafonds en poutre et les feuilles de palmiers si savamment tressés… Vous n’avez vraiment aucun souvenir du pays dans lequel vous êtes venue ?
— Non aucun souvenir. C’est ce dépaysement qui m’a frappé lorsque j’ai poussé la porte du restaurant. J’ai d’abord été subjuguée par les magnifiques robes que portent les femmes et la finesse de leurs bijoux. J’espère ne pas avoir été perçue comme impolie en restant figée sur le pas de la porte. Mais comprenez ma surprise : mon dernier souvenir est celui de mon bureau. J’y traitais la défense d’une femme poursuivie pour pratique illégale de médecine. Et, la seconde d’après, je me retrouve à moitié ensevelie dans un sable chaud. Voilà ma perception du temps… c’est incompréhensible. Mais le plus surprenant c’est ce que je ressens : une plénitude, une béatitude, j’ai l’impression de ne plus être la même. J’ai envie d’aller de l’avant, d’aller explorer ce monde qui m’entoure sans avoir à respecter ce fichu planning que je me force à établir. Vivre et me libérer de mes chaines nouées par les contraintes du temps. Voilà ce à quoi j’aspire maintenant, à cet instant. Mais recentrons-nous sur le lieu de ma chute, vous me parliez de Kub al Rali ?
— Rub al Khali, je me permets de vous rectifier. Aliénor, l’endroit dont vous me parlez est situé à quelques pas de ce restaurant. C’est le désert de Dubaï.
Aliénor était transportée. Sous le choc de – comme elle aimait l’appeler lors de sa discussion avec Djamy – sa téléportation entre New York, et Dubaï et pourtant elle continuait de ressentir un détachement total de l’emprise du temps qui avait si longtemps régi sa vie.
Aurait-t-elle prévu un voyage dans les Emirats ? Et si tel avait été le cas, l’aurait — elle fait seule ? Qu’est-ce qui aurait provoqué un tel changement dans sa vie ?
Alors qu’elle continuait de discuter avec Djamy, elle savourait cette aisance qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Pas un instant, elle n’avait consulté le cadran qui lui imposait le rythme de ses journées. Pour la première fois depuis de longues années, elle se laissait aller au plaisir de savourer une discussion sans subir les contraintes du temps. Et ce, avec un parfait inconnu. Ce qui était encore une fois contre sa nature. Et, en même temps qu’elle dégustait un Ghuzi accompagné d’un thé à la menthe, sans même se résigner du trop gros apport calorique, Aliénor prit conscience qu’elle se découvrait elle-même. Et elle aimait la nouvelle personne qu’elle était en train de devenir.
La voix de Djamy raisonna alors et la sortit de son enivrement :
— Aliénor, je vais maintenant vous conduire à l’hôpital pour effectuer quelques tests. Ce serait vraiment plus sage. Allons-y.
Aliénor ressentait les bienfaits de sa respiration allongée. Elle n’était pas sûre de vouloir quitter cet endroit où elle se sentait si bien. Elle prenait enfin le temps.
— Allons-y Alinéor, il vous faut revenir à vous maintenant ; Aliénor revenez à vous maintenant. Comment vous sentez vous ?
Aliénor observait les murs en face d’elle. Devant elle, Djamy avait laissé place à une femme aux cheveux grisonnants tirés en chignon. Ses mains serraient sa mâchoire dont le goût succulent des saveurs orientales avait disparu. Les palmiers tressés avaient laissé place aux murs gris de son bureau austère.
Aliénor se tenait là, immobile sur le sol rehaussé de coussins. Elle avait le souvenir d’un ailleurs, d’une rencontre avec une autre elle-même, qu’elle voulait retrouver.

Maître, je vous prie de bien vouloir m’excuser de vous avoir appelé par votre prénom. Vous ne parveniez pas à revenir de notre séance d’hypnose. Pensez-vous pouvoir défendre mon dossier et faire valoir le fait que je n’ai jamais voulu pratiquer illégalement la médecine ?
Je suis simplement une guérisseuse d’âme. Je révèle la vraie nature des gens.

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Corinne Duprat · il y a
J’ai adoré cette intrigue captivante.
Une suite peut-être ?
Merci

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Mar Ia Nne · il y a
Bravo ... écriture fluide. J'ai été transporté. Merci
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Stéphanie Besnier · il y a
Bravo ! Cette nouvelle est top, j'ai beaucoup aimé !
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Isabel Garcia Lepaumier · il y a
bravo Karine et félicitations !!!!
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Céline VAN OVERBERGHE · il y a
Bravo Karine ! T'es au top J'ai adoré Fin super sympa J'attends mon exemplaire dédicacé...
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Isabelle Isabella · il y a
J’ai été complètement prise dans votre histoire et captivée par cette découverte d’un autre soi-même ! Il y a tant de paramètre que l’on cache où ignore simplement de soi, c’est fascinant, bravo et merci.
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Nanou Dumel · il y a
Curiosité piquée le style est sympa les descriptions font travaillées l imagination
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Marina Welcklen · il y a
Bien écrit et intriguant j'adore
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M. Iraje · il y a
Une écriture hypnotique pour une chute qui l'est tout autant.
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Leanne Grams · il y a
J’adore. Quelle belle écriture!

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