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De la vigne au riz

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Jean traversait le monde d’Est en Ouest. Il revenait du Vietnam où sa fille habitait depuis qu’elle avait épousé un diplomate en fonction dans ce pays. Cela faisait un an qu’il ne l’avait pas vue. Bien sûr, ils se téléphonaient ou s’envoyaient des mail, moyen beaucoup plus pratique et beaucoup moins onéreux lorsqu’on se trouve à l’autre bout de la terre.
La dernière fois qu’il avait vu sa fille, elle l’avait serré si fort qu’elle l’avait presque étouffé. Elle quittait la France, sa mère, son frère et son père pour une durée indéterminée. Et même si l’amour l’attendait en Orient, c’était à regret qu’elle laissait tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’à présent. Elle allait vers le bonheur mais aussi vers l’inconnu. A vingt-cinq ans, elle avait l’âge de voler de ses propres ailes. En repensant à ce terrible départ, Jean sentait ses yeux s’embuer. Le temps passe si vite. Il aurait bien allumé une cigarette. Il regarda par le hublot, la nuit envahissait tout. L’homme assis à côté de lui s’était assoupi. Le ronronnement des moteurs berçait les voyageurs. Jean ferma les yeux, lui aussi, mais le sommeil ne venait pas.
Il était une heure du matin. Jean était hors du temps. Il n’avait pas dormi depuis son départ, à peine somnolé quelques minutes. Les heures étaient interminables, la chaleur étouffante malgré la climatisation. Après le décollage, on leur avait servi des rafraîchissements. Puis il s’était mis à lire. Il rapportait tout un tas de documents sur le pays, qu’il avait amassés pour son fils. Il parcourait les livrets et les prospectus. Il découvrait encore le Vietnam qu’il quittait. C’était sa première visite. Le séjour avait été trop court. Il regrettait de n’avoir pu pénétrer le cœur de cette région. Il finit par ranger ses documents dans son sac, tenta d’allonger ses jambes, se renversa sur son siège et, les paupières baissées, chercha le sommeil.
Les bruits assourdis lui parvenaient comme de très loin. Une torpeur bienfaisante s’emparait de lui, petit à petit. Un engourdissement entre la veille et le sommeil... Une turbulence le secoua trop brutalement. Son cœur s’accéléra. L’homme à côté de lui marmonna quelque chose que Jean ne comprit pas. Décidément, le voyage serait long. Il se mit à penser à sa fille qu’il avait embrassée quelques heures auparavant.

Trois mois plus tôt, il avait répondu à un courrier électronique. Chaque semaine, il attendait ses longs courriers. Il connaissait tout de sa vie dans ce pays lointain. Elle donnait toujours d’innombrables détails sur ses activités, ses découvertes et les sentiments qu’elle nourrissait pour le peuple vietnamien si différent des Européens. Elle terminait immanquablement son courrier par « je t’attends ». Finalement, il s’était décidé, sans réfléchir, à faire le voyage. « Apprête-toi à venir me chercher à l’aéroport. A bientôt. Papa. »
Il avait fallu s’organiser. Prendre deux semaines de vacances quand on dirigeait un domaine viticole n’avait pas été simple. Il était heureux de l’avoir fait.
D’abord, il s’était renseigné sur les vols et les tarifs les plus avantageux, encore très chers pensait-il. La fête du Têt ne lui avait pas facilité les choses. Il prit un premier vol pour Paris, traîna dans l’aérogare à l’heure du déjeuner. A quatorze heures, il décollait pour Ho Chi Minh. Quitter son village avait été difficile mais prendre l’avion, partir pour l’étranger... l’angoisse qui le tenaillait ne l’avait pas quitté depuis Marseille. Le voyage avait été long et pénible.

Jean se retourna et regarda au fond de l’appareil. L’avion était bondé. Les gens dormaient ou somnolaient, la tête abattue sur le dossier, dans une position inconfortable. On ne pouvait regarder le paysage. Tout était noir. Jean se leva. Il enjamba les pieds de son voisin et marcha jusqu’au bout de l’allée, se tenant aux sièges pour garder l’équilibre. Enfermé dans les toilettes, il s’aspergea le visage. Il sortit un mouchoir en papier de sa poche et, s’approchant du modeste miroir, tapota son front puis ses joues. Il croisa son propre regard et, s’approchant davantage, fixa son reflet. Des images se superposèrent à son portrait. Son esprit était encore au milieu des champs de riz qu’un voile de brume venu du fleuve obscurcissait. Janvier était déjà bien avancé. Le niveau de l’eau dans les rizières était bas. Le riz avait pris cette belle couleur d’or sombre. Le vent venait du nord ouest. Il avait pris naissance au-delà des reliefs boisés, dans l’étendue infinie de la Chine. Le souffle surmontait les crêtes en se rafraîchissant, roulait sur Hanoï, effleurait le Cambodge, et, enfin, séchait le delta du Mékong. Puis il allait se perdre plus loin, en mer de Chine. Jean ne connaissait pas les effets de ce vent d’orient, cette fraîcheur attendue. Caressés par l’air courant, les célèbres chapeaux pointus à larges bords émergeaient des champs comme des buttes au milieu des plaines. Bras couverts et jambes nues, les femmes au visage clair travaillaient sans relâche, répétant inlassablement depuis des millénaires les mêmes gestes. Le soir, le pays était en effervescence. Les pagodes, les temples et les maisons étaient éclairés. Jean s’était plu au milieu des nuits luisantes. Les lanternes pareilles à des étoiles descendues du ciel l’avaient rempli d’une joie confuse. Il avait aimé les ténèbres illuminées et grouillantes, les processions interminables et les gâteaux en forme de lune. Il n’avait pas prévu une telle fascination. Quelqu’un heurta la porte des toilettes. Jean passa la main dans ses cheveux. Puis il sortit et rejoignit péniblement sa place. Il descendit son sac du casier et le posa sur ses genoux. Il s’enfonça dans son siège et se mit à feuilleter les précieux documents. Mais il n’arrivait plus à se concentrer. Il était là dans cet avion. Il ne pensait plus à rien. Plutôt, il pensait au vide qui l’attendait. A sa vie qui n’avait plus de sens. Sa femme ne l’attendait plus depuis longtemps. Le matin, elle ne lui disait même pas bonjour. Il avait l’impression d’être invisible. Alors, il finit par ne plus la voir non plus. Ils vivaient comme si l’un et l’autre n’existaient pas.
—Vous étiez au Vietnam pour affaires ?
La voix de son voisin venait de briser ses pensées.
—Non, pas du tout.
—Voyage d’agrément alors ?
Jean ne répondit pas.
—Mon nom est Pierre Guignard. J’avais compris que vous étiez français. J’ai passé quinze jours à Hanoï pour affaires. Beaucoup reste encore à réaliser dans ce pays ; de quoi faire fortune pour un homme entreprenant.
—Je ne suis pas un homme entreprenant, répondit Jean.
Un silence.
—Je suis marié et j’ai deux enfants, continua l’homme. Et vous ?
—Je ne crois pas que ma vie soit très intéressante pour un inconnu, rétorqua Jean, en détournant les yeux. Il replongea dans ses catalogues.
Il était six heures quarante cinq lorsque l’appareil atterrit à Roissy. Son voisin se leva ; il ne lui adressa pas un signe de tête. La descente s’effectua dans le calme. Tous, pourtant, attendait ce moment avec impatience. Jean avait deux heures devant lui pour le transfert à Orly où, enfin, il décollerait pour Marseille.
En arrivant à Marseille, il prit un taxi qui le conduisit au domaine. C’était juste après l’heure du déjeuner. La maison était vide...

*

On était à la fin de l’été. En ce dimanche de septembre, Jean était heureux. C’était le matin, la nature s’éveillait. Il se leva, versa le café dans une tasse, ajouta une cuillerée de sucre et mélangea. Il sortit, fit quelques pas sur la terrasse. Il entendait déjà les sarcelles qui pataugeaient dans les vasières. Un groupe de canards jaillit des roseaux au loin et s’éleva rapidement dans un vol puissant. Les oiseaux disparurent à l’horizon.
Jean était parti. C’est en un moment de désarroi et de tristesse que l’idée lui avait traversé l’esprit, comme une certitude. Son fils était grand, alors, un jour, il avait tout quitté. Parce qu’il était devenu sage. Ce départ lui était apparu comme une évidence. Depuis, il s’était retrouvé. Il savait où il était. Il était un homme à l’intérieur de lui-même.
Plongé dans ses pensées, il n’entendit pas sa fille.
—Tout va bien Papa ? demanda Aline.
—D’où viens-tu, de si bon matin ?
—Ferme les yeux maintenant, ordonna la jeune femme.
Jean ferma les yeux comme elle le lui demandait.
—Tu ne triches pas ? Ils sont bien fermés ?
Aline prit la main de Jean, tourna la paume vers le ciel. Les précieux grains dégringolèrent au creux de ses doigts. Cette sensation ne ressemblait à rien de ce que Jean avait pu ressentir jusqu’alors.
—Je crois que tu as réussi ta plus belle récolte Papa.
Jean gardait les yeux fermés. Il pensait qu’il ne fallait pas les ouvrir, faire durer encore ce plaisir. Il écrasa les minuscules billes entre ses doigts et les laissa filer une à une de son poing fermé tel le sablier qui égraine le temps. Une image lui revint à l’esprit ; s’il n’était pas allé au Vietnam trois ans plus tôt, il ne serait pas là ce matin. Il n’aurait jamais pris cette décision de tout recommencer, ailleurs. Il rouvrit les yeux mais ne fit aucun mouvement. Il songeait à tout ce qui s’étendait autour de lui, les rizières, les étangs, le delta du Rhône.
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Agnes Leroux · il y a
Une belle émotion m'a submergée à la description des paysages et du vent d'orient. Chute surprise bien amenée. Bravo Sylvie !
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MissFree · il y a
Une belle histoire, les voyages nous mènent parfois beaucoup plus qu'on ne le pense!
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