... de l'Orient Express

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Image de Hiver 2017
Elle monta à bord du Simplon-Orient-Express en la gare de Slavonski Brod, ville Croate de la Yougoslavie des années trente, située à mi-chemin entre Belgrade et Zagreb.
Elle ne dut sa place dans la voiture Constantinople-Trieste-Calais qu’à la providence : L’Orient Express effectua, ce jour-là, un arrêt aussi long qu’inattendu pour – dit-on - évacuer un passager victime d’un malaise brutal. Aussi puisqu’il lui fallait regagner Londres plus tôt que prévu, saisit-elle l’opportunité de voyager dans le train de nuit le plus prestigieux d’Europe.
L’employé des wagons-lits, un Français, installa les malles de sa cliente dans la couchette numéro 2 vacante, l’invita à le héler au moindre tracas puis, affable, lui souhaita une bonne traversée, avant de disparaître. En retour, la dame Anglaise usa envers le gentleman en uniforme de cette courtoisie subtile attribuée couramment aux ressortissants Britanniques et se promit de ne point abuser de ses services.
Un coup de sifflet péremptoire raisonna sur le quai, ordonnant à des bielles, à des pistons inactifs de se remettre immédiatement en mouvement. Le paysage hiémal, agreste, commença à défiler sans que l’Anglaise ne s’en soucie, trop occupée à admirer les parois lambrissées, les ronces d’acajou, les appliques en bronze dépoli...
Un luxe dont elle se passait le reste du temps, il faut l’admettre. Mais qui la subjuguait hic et nunc.
Plus tard, après qu’elle se fût appropriée l’espace qui serait sien durant de longues heures, la vieille dame décidément charmée par l’ambiance feutrée du Pullman, continuant sa visite yeux écarquillés, pénétra dans le wagon-restaurant afin d’y commander une boisson chaude et d’y faire la connaissance des autres voyageurs.
Assis à une table, un homme de petite taille, replet, la face barrée d’une moustache un brin ridicule mais qu’il portait avec un visible orgueil, lui adressa un bref salut puis, affectant un air préoccupé, se replongea dans l’étude d’un dossier sans aucun doute igné. L’Anglaise ne put s’empêcher de sourire devant la fatuité affichée du personnage. Certainement pas un Anglo-saxon ! Plutôt un Français. Voire un Belge.
Hormis ce personnage déplaisant, les autres voyageurs lui firent bonne impression. Il y avait là réunis – elle l’apprendrait au fil des conversations - un comte de nationalité Hongroise accompagné de sa femme, un médecin Grec, une Suédoise directrice d’un hôpital d’Istamboul, une princesse d’origine russe... puis une Allemande, puis des Américains et bien entendu des Anglais. Tous gens de bonne éducation et fréquentables. Il va sans dire.
Le colonel Arbuthnot, de retour des Indes ainsi qu’il le précisa, s’inclina devant elle et lui présenta l’une de ses amis, Anglaise également, miss Mary Debenham. L’autorité naturelle de l’officier en permission produisit un bel effet sur la vieille dame. Elle sympathisa rapidement avec ses compatriotes tout autant qu’avec les autres occupants qui, tour à tour, vinrent lui tenir compagnie. Bien qu’il y eût une distinction notoire de classes sociales entre les personnes, plus une diversité de nationalités, elles semblaient gommées dans cet espace-là. Et la fraternité, fut-elle momentanée, entre des individus que rien ne reliait entre eux, réjouit la dernière dame montée en voiture à Brod, ville Croate de la Yougoslavie des années trente !

L’Anglaise ne rata rien des villes, des gares traversées. Trieste, Venise, Milan. Lausanne, Bâle...
Après trois jours d’un périple mémorable, le train bleu mythique rejoignit Paris. Gare de l’Est, l’on dut se quitter. Il fut exprimé des formules de salut sincères et touchantes sur un quai blasé par autant d’adieux que de retrouvailles... Elle, poursuivit jusqu’à Calais avant d’attraper sa correspondance pour Londres en compagnie du colonel Arbuthnot et de miss Debenham. Ils se séparèrent de façon définitive à Londres.

Revenue dans son petit village de St. Mary Mead, la digne vieille fille retrouva ses habitudes, ses habitués. Tous l’assaillirent de questions jusqu’au tourment, voulurent savoir comment c’était déroulé le voyage. Quelles fâcheuses anicroches rencontrées, quels problèmes insolubles surmontés, quel malfaisant stoppé net dans son action, quelle sombre machination contrariée...
Miss Marple regarda son monde et, désappointée, confessa qu’elle revenait bredouille de cette expédition-là.
- Que diable aussi voudriez-vous qu’il arrivât dans l’Orient Express ? s’excusa-t-elle.
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