DE L’OMBRE ASSASINE AU CARABIN GEANT

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J'aime écrire en prose et en vers. J'ai un vrai culte pour les mots rares qui m'obligent à m'enrichir en me ruant sur le dictionnaire; Je n'ai pas peur des textes osés qui me révèlent plus qu'il  [+]

« Tragique journée » pense Démosthène en réintégrant ses pénates. Les pansements qui lui entourent le bassin le font atrocement souffrir. Bien plus que la plaie, artistiquement recousue par cet énorme monstre qui sent alternativement la charogne, l’éther et l’eau de toilette de qualité. Il faut dire que, pour un géant, il a la douceur d’un ange. Vraiment, l’expérience ne vaut pas d’être revécue. « Docteur Cohen » lui dit Marcel avec respect. Cela veut sans doute dire que le carabin a quelque talent. Démosthéne ne sait! Il a vécu ces dernières heures dans un état second.
Il y a d’abord eu l’ineffable plaisir de la fuite. Depuis bien des années il regardait le chemin bas, si accueillant, depuis le jardin. A chaque séjour sur le mur d’enceinte, longue et large avenue méritant la promenade, il envie la liberté de ceux du dehors qui musardent paisiblement en cet endroit ombragé et frais. Il faut dire que la large vallée encaissée qui s’offre aux regards est très belle depuis ce point de vue. Dans le lointain, de nombreux cubes bleu clair, où l’on parque les pauvres des villes, barrent l’horizon. Plus bas dans la combe, un îlot de hangars rouges peuplé d’engins kaki s’étale le long d’une sente où circulent de bruyants serpents métalliques illuminés la nuit. Sous les vertes frondaisons, la rivière coule majestueusement. Quelques rares maisons émaillent le paysage. Chaque jour, depuis que « la famille » a emménagé dans cet endroit, il sacrifie à ce rituel. Après l’esclavage de la rue des ajoncs, où il passait le plus clair de son temps enchaîné dans une étroite courette, il ne rêve que de vengeance et de fuite.
Ce jour là, c’en est assez! Démosthène a définitivement pris sa décision, malgré tous les risques de l’entreprise. Posément il jette un dernier regard sur la modeste maison grise, enchâssée entre deux pimpants édifices du début du siècle, la grande terrasse et cet incroyable jardin ou rien ne pousse sauf deux carrés d’herbe rase séparés par une grande allée. Il regrette déjà l’ombre du grand figuier et la fraîcheur du petit banc en pierre où il aime somnoler. Quitter cet univers où il est si heureux lui est difficile. Le goût de l’aventure n’aurait pas suffi! La hargne accumulée pendant ces cinq cents jours d’esclavage vient au secours de sa détermination. Les dés sont jetés.
Il se replie sur lui même « tel un félin ». Il faut dire qu’en matière de félidés son expérience se limite au chat de la voisine et aux minuscules images animalières véhiculées par la « boite lumineuse et bruyante ». Il se demande, d’ailleurs, comment Eliane, Marcel et les enfants peuvent passer autant d’heures, vautrés sur des coussins, à contempler ce bizarre ustensile luisant dont le bruit aléatoire est ennemi de la sieste.
Bref, il bande ses muscles et concentre toute son énergie au point qu’il lui semble s’envoler dans les airs à la première détente. Le choc sur la terre battue est rude. Il évite la blessure au prix d’un « roulé-boulé » dont la perfection technique l’étonne. Il reprend rapidement son équilibre et constate avec surprise que ses quatre membres fonctionnent normalement. Il reste un instant assis sur son postérieur, un peu groggy, mais absolument ravi.
Enfin ça y est, il a atteint cet étroit chemin qui va l’emmener vers « l’aventure et les contrées insoupçonnées »... L’orgueil de cette affirmation le surprend. Il a déjà parcouru ce chemin avec Marcel, musardant dans les fourrés, débusquant quelques animaux bizarres. Le plus fascinant en est un petit batracien à la peau de satin dont le coassement aigu l’intrigue. Tenté à plusieurs reprises par un contact plus proche, il s’est abstenu. Sa tête ressemble trop à ce reptile du Gévaudan qui l’a si cruellement piqué quelques années auparavant.
Après quelques minutes de repos, il s’engage d’un pas alerte dans cette étroite sente glissant vers la rivière. Il est surpris de ce qu’il ressent maintenant. Du haut du jardin le paysage était magnifique! Ici un grand mur et un parapet élevé empêchent toute vision. Il a hâte d’être au bord de la rivière où il sait combien le spectacle est fascinant. Il descend le chemin en courant. A l’intersection, il hésite quant à la conduite à tenir. A droite, le long alignement de murs en pierres sèches le rebute. Il se décide pour le chemin de gauche, dominé par cet énorme ouvrage métallique qui traverse la rivière pour rejoindre l’autre rive.
Un gros oiseau noir et blanc le regarde narquois. Il se jette sur lui pour montrer sa supériorité. Le volatile ne demande pas son reste et s’enfuit « comme son nom l’indique ». Dans l’excitation du moment il accélère le pas. Quelques minutes plus tard, il débouche sur la rivière au pied des piles du pont. Il est surpris par les odeurs contrastées du lieu: curieux mélange de senteurs florales et aquatiques.
Au large, plusieurs alevins bondissent hors de l’eau en autant de « flops » sonores. Le site réverbère les bruits à la perfection. Sur l’autre rive, une barque verte à demi remplie d’eau étonne par son absolue immobilité. Le courant est à peine perceptible. Démosthène se sent ridiculement petit au milieu de cette nature prolifique et verdoyante. Le ciel est réduit à sa plus simple expression, ruban bleu tâché de blanc, si haut placé qu’il faut dresser la tête pour l’apercevoir.
Cette douce quiétude est soudain déchirée par un violent fracas mécanique. En haut des piles, dans la cage d’acier, un monstre de fer se déplace dans un vacarme sinistre. Lorsque le bruit s’éloigne, notre héros est attiré vers une courte sente épaulée par un long parapet de pierre qui va en s’élargissant. Il la gravit en quelques foulées. A droite, d’élégants escaliers s’élèvent jusqu’en haut de la vallée. Ils surplombent le trou béant et noir où a disparu le monstre. Prudemment, Démosthène choisit le chemin inverse qui s’engage sur une étroite passerelle accrochée à l’édifice métallique, quelques mètres au-dessus de la rivière.
Etrange sensation sur ces planches glissantes et disjointes où le regard est sans cesse attiré vers le vide! A mi distance de la rive, un bref coup d’oeil vers l’aval confirme les risques de l’entreprise et les raisons du vertige qui l’assaille. En bas, une barque plate et noire emporte un pêcheur au fil de l’eau. Il est sérieusement temps de mettre fin à l’expérience qui n’a que trop duré! En quelques foulées il gagne la terre ferme.
L’autre rive semble différente, plus aérée. La chaleur de ce début d’été y est plus présente. Démosthène prend le temps de musarder dans le taillis environnant. Il observe avec curiosité un autochtone occupé à jeter de l’eau à plein seaux sur une de ces luisantes maisonnettes vrombissantes qui servent aux humains à se déplacer. Il se souvient bien de leur utilité lorsque Marcel et Eliane le font monter à bord de l’une d’entre elles (rouge au demeurant) pour aller découvrir de nouvelles contrées: les marais de Camargue, les plages charentaises, les montagnes pyrénéennes, les grands causses... Par contre, il ignorait que celles-ci soient contraintes à la désagréable obligation du bain. « Elle n’a même pas le réflexe de s’ébrouer, pense-t-il. C’est pourtant la seule manière de dégoûter les humains de prolonger l’expérience! »
Prudemment, Démosthéne contourne l’indigène à distance respectable et déboule rapidement sur la large piste noire qui barre le chemin. Il n’aime pas la sensation collante de son revêtement en été. Citadin, il y est habitué puisque les rues des villes sont couvertes du même tapis souple et parfois gluant.
La suite se passe comme dans un rêve... Une ombre noire vrombissante, un grand choc, un vol plané vers le talus herbeux se succèdent. Démosthéne a l’impression que le temps s’arrête. Il reste là de longues minutes, sonné et confus. C’est la deuxième fois qu’une « maison à roues » l’agresse pareillement. Sans doute a-t-il violé le territoire de celle-ci. La douleur n’apparaît que lorsqu’il essaye de bouger. Il se demande ce qui lui est arrivé. Impossible de se remettre debout. La souffrance est à son comble.
Il se traîne vers la première maison qui lui paraisse accueillante. La propriétaire des lieux, sans doute attirée par ses cris de douleur, s’approche de lui et risque une caresse apaisante. Elle l’aide doucement à se glisser jusqu’à la fraîcheur du carrelage de la cuisine. Soulagé, il s’évanouit quelques instants.
Lorsqu’il revient à lui, il saisit les bribes d’une discussion entre Marcel et son hôtesse. Ils ont une voix soucieuse. « Ce n’est que sa deuxième fugue en dix ans... Quel gâchis!... Une voiture sans doute... Tiens tu te réveilles petit père... Il va falloir que tu m’aides à te transporter à la clinique... » Marcel fait preuve de son habituelle maladresse. Il essaie de porter Démosthène jusqu’au véhicule rouge mais ne réussit qu’à réveiller la douleur. « Quel imbécile », pense ce dernier, en se glissant de toute son énergie sur le plancher des places arrière.
Douleur... nouvelle inconscience... odeurs mélangées où l’éther domine, lorsque le souffle du « bon docteur » Cohen lui caresse doucement le museau. Nouvelle sensation de piqûre... et puis le néant.
« Tu es une bonne bête... sage! » Cette voix lui rappelle quelque chose? Bien sûr, l’assistante du docteur qui l’a si souvent ficelé pour permettre à la gens médicale de lui faire subir toutes sortes de sévices! Elle est occupée à nettoyer la plaie à l’endroit ou siégeait jadis son membre arrière gauche. Une fois emmitouflé de pansements le voilà dans les bras de Marcel. « Tu seras le plus beau des tripédes », dit celui-ci. Il faut dire qu’il a le sens de la formule! Le gigantesque carabin prodigue ses conseils barbares: comment nettoyer la plaie; que faire pour l’empêcher d’arracher ses pansements... Il ferait mieux de se taire!
Le retour à la maison se fait dans des conditions confortables, vautré sur les coussins du véhicule rouge; ce qui est normalement interdit.
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Fabregas Agblemagnon · il y a
j'ai pas trop aimé la fin de l'oeuvre mais ça m'a plu quand même. vous pouvez lire ma nouvelle si vous voulez (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Emile · il y a
Désolé, mais c'est une histoire vécue! Je ne peux changer la réalité...
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Alain Lonzela · il y a
Encore une fois, un univers très particulier, mais le point de vue de l'animal est une idée amusante...

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