De l’importance du silence

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CLANG ! Sa main sursaute légèrement alors qu’il porte la tasse de café à ses lèvres. Quel était donc ce bruit ? Cela devient tellement difficile d’apprécier tranquillement ces instants et cette migraine qui le lance... « Peut-être qu’un petit chocolat m’aidera... » dit-il à voix basse en saisissant un magnifique coffret en bois sculpté. Une odeur délicieuse s’en échappe à son ouverture et il s’empare de la confiserie la plus appétissante. Il lui faudra bien ça pour garder la forme ce soir.

CLANG ! Il tend l’oreille... Le chocolat commence à fondre dans sa bouche. Il se lève d’un coup de son fauteuil, tourne en rond autour de son bureau comme s’il faisait les cents pas, tourne sur lui-même et de plus en plus vite. Droite, gauche, droite, gauche, la main en l’air dans une valse invisible. Il affiche un sourire satisfait. Apres quelques instants, un peu rougeaud, il s’arrête. L’âge et les responsabilités provoquent de l’embonpoint mais la grâce naturelle, ça ne disparaît pas comme ça !

CLING ! La soirée s’annonçait vraiment bien sans ce bruit ! CLANG ! Un bruit métallique, au début distant mais qui maintenant lui transperce l’oreille, comme si, comme si... il ne trouve pas. Est-ce une cloche ? CLONG ! Non, le timbre lui semble trop irrégulier et le rythme trop rapide. Mais quoi donc alors ? CLANG !

Il réfléchit du mieux qu’il peut mais il faut reconnaître que ce n’est pas facile dans ces conditions. Ce bruit envahit son espace vital, c’est une agression à laquelle il n’a aucun moyen d’échapper et son mal de tête empire rapidement. CLING ! Les mains sur les tempes il tente de se couvrir les oreilles, sans succès. C’est du calme qu’il lui faut ! Il explose :
— Assez ! MAIS ASSEZ !! C’est insensé, on ne s’entend même plus penser !
CLANG !
Il tapote furieusement sur la petite sonnette située sous son bureau. Quelques secondes passent puis le bruit d’une clé dans une serrure se fait entendre, un cliquetis, le froissement d’un tissu et un petit homme s’affiche soudainement dans l’encadrement d’une porte jusqu’alors camouflée. CLANG !
— Monsieur ?
— Julius, vous entendez ce bruit ?
CLONG !
— Oui Monsieur.
— Qu’est-ce donc ? Avez-vous la moindre idée de ce qui pourrait en être à l’origine ?
CLING ! Il tend l’oreille, c’est un son familier, mais pourtant lui non plus n’est pas capable de le reconnaître.
— Non Monsieur.
— Julius, une fois identifié veuillez trouver un moyen de le faire cesser.
— Bien Monsieur.

Le petit homme repart à reculons, la tête baissée, et disparaît de nouveau dans les méandres des couloirs. CLANG ! Et ce bruit qui s’amplifie ! « ASSEZ ! ». Furieux, il se précipite à la fenêtre mais ne voit rien. Le haut mur de pierre et les arbres dissimulent le monde extérieur et c’est bien de là-bas que provient ce bruit insupportable. CLUNG !
— Mais enfin ! Qui donc peut faire autant de bruit ? Les gens sont d’un sans gêne, vraiment !

Dans la rue, sous les murs du palais, le cortège affamé est maintenant passé et Igor ferme la marche. L’hiver est rude, il n’y a plus une miette, la pénurie est là... et dans son dos, la police charge. CLANG ! Il frappe de toutes ses forces contre une poubelle, CLANG ! Dérisoire tentative pour alerter ses compagnons de misère. Seul, il est rapidement submergé par une vague casquée et l’orage s’abat sur lui en une pluie de bâtons et de coups. En sang, le crâne fendu mais toujours vivant, il est jeté dans un fourgon. Pas besoin de ticket, l'aller simple pour l’enfer de la prison politique est gratuit.

A l’étage du palais, notre amateur de chocolat se redresse soudainement, le regard alerte, il retire les mains de ses tempes, tourne la tête l’oreille tendue, et souri. « Enfin ! » Le silence est revenu.
Sa migraine s’estompe. Il n’y a plus de temps à perdre, un pas en avant un pas en arrière, il virevolte. D’une poussée franche il quitte son salon et se dirige vers la grande salle où ses ministres et de rares privilégiés n’attendent plus que lui.

Maintenant qu’il est là, le bal présidentiel va enfin pouvoir commencer.

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