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De l'autre côté du miroir

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Pauline Esse

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Roy marchait en fixant ses baskets. Il avait pris cette habitude. Ça lui donnait l’illusion qu’il savait où il allait. En tous cas, il allait là où ses pieds le menaient. Ce fut comme cela que Roy se retrouva sans s’en rendre compte devant la grande porte de la bibliothèque. Il y allait rarement. Roy ne lisait pas de livres. De toute façon il ne savait pas quoi lire. Néanmoins, il n’avait rien de mieux à faire, et il entra.

Roy s’assit à une table, et commença à observer le gens. Les garçons de l’âge de Roy étaient tous en bandes. Ils parlaient fort. Roy les enviait. Lui, il était bien trop timide pour aller vers les autres. Les autres ils savaient ce qu’ils voulaient faire plus tard. Ils voulaient être footballeurs, rock stars, scientifiques, artistes, politiciens... Roy, lui, n’en avait aucune idée. De toute façon il n’était bon à rien. Il était moyen partout. Roy avait 14 ans, mais il était le plus grand de sa classe. Il avait tellement grandi ces derniers mois que tous ses jeans étaient trop courts.
-Tien, mais c’est Roy ! Eh, Roy !

Roy ne se retourna pas tout de suite. La voix de David Fendle était reconnaissable entre mille autres. Il prit une profonde inspiration et essaya de se donner un air aussi sûr de lui que possible.

-Qu’est-ce que tu me veux ?

-Ça alors, Roy ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Cet air sympathique n’était qu’une façade. Roy connaissait bien David. Il semblait amical, mais n’avait qu’un but dans la vie : rendre insupportable celle de Roy.

-La même chose que tout le monde ici, lire !

-Non ! Tu sais lire, toi ?

Roy ne savait pas quoi répondre et baissa les yeux. David ricana.

-Dis-moi, Roy, avec qui tu y va, au bal de fin d’année ?

Celui-ci fut pris au dépourvu.

-Ça ne te regarde pas.

-Oh, laisse-moi deviner. Avec personne, n’est-ce pas ?

-Non... Je... J’y vais avec quelqu’un... Bafouilla Roy.

-Et avec qui ?

-Avec moi !

La fille qui avait prononcé ces mots sortait d’on ne sait où. Elle s’avança et posa une main sur l’épaule de Roy.

-Il vient au bal avec moi, reprit-elle, n’est-ce pas ?

-Hein ? Euh... oui, oui, acquiesça Roy.

David serra les dents. Il était évident qu’il n’y croyait pas une seconde, mais il n’osait rien dire.

-Vous avez compris ? Lança sèchement la fille, alors maintenant, retournez jouer à la marelle et laissez-nous !

David resta figé un moment, puis battit en retraite et disparu derrière des étagères. La fille retira sa main de l’épaule de Roy qui se détendit enfin.

-Bon débarras ! Dit-elle.

-Merci... Fit Roy timidement.

-Ce n’est rien. Je l'aurais chassés de toute manière. Moi c’est Alice !

Elle tendit une main amicale à Roy qui la serra brièvement.

-Roy.

Alice s’assit à une table et y posa une pile de livres qu’elle commença à feuilleter. Roy, qui ne savait pas trop comment se comporter, l’observa un moment avant de demander, désignant les ouvrages :

-De quoi ça parle ?

-De la mort, répondit-elle sans lever les yeux.

-De la... ?

-...Mort, oui.

-C’est intéressant ?

-Assez, même si ce n’est pas exactement ce que je cherche...

-Et c’est quoi que tu cherches ?

Elle haussa les épaules.

-Je ne sais pas. Mais en tout cas ce n’est pas ça.

Roy commençait à être embarrassé. Alice était très jolie, penchée sur son livre. Il resta là, à l’observer sans bouger pendant un bon moment. Lorsqu’elle referma le dernier ouvrage de la pile, Elle sembla étonnée de retrouver Roy dans la même position que celle dans laquelle elle l’avait laissé.

-Je vais devoir y aller, fit-elle avec un sourire désolé.

Elle se mit à ranger les livres à leur place. Roy osait à peine respirer. Il voulut lui proposer de l’aider, mais lorsque l’idée lui vint, Alice avait déjà achevé son travail.

-Tu peux me raccompagner chez moi, si tu veux, lui glissa-t-elle.

-Ah, euh... oui, si tu veux, répondit Roy précipitamment.

Le trajet se passa dans le silence le plus total. Roy aurait aimé lui demander beaucoup de choses. Pourquoi la mort l’intéressait, si c’était loin chez elle... Mais il n’était pas très doué pour les conversations, alors il se contenta de marcher en fixant ses baskets, comme d’habitude. Ils s’arrêtèrent à une animalerie, d’où Alice ressorti avec une douzaine de petits rongeurs dans un carton.

-Qu’est-ce que tu compte en faire ? Demanda Roy, étonné.

-Les manger !

Roy sursauta.

-Tu veux les manger ? S’exclama-t-il.

Alice éclata de rire.

-Mais non ! C’était une blague, voyons ! Tu verras tout à l’heure ce que je veux en faire.

Ils arrivèrent très vite en bas de la maison d’Alice. Celle-ci souleva le paillasson, et ne trouvant rien, elle poussa un long juron.

-Je crois que mon père est rentré, déclara-t-elle.

Elle semblait tracassée.

-Roy ? Je peux te demander un petit service ?

Elle lui tendit la boite en carton avec les rongeurs.

-Il faudrait que tu me les gardes pour ce soir. Mon père me tuerait s’il apprenait que j’en ai encore récupéré.

-Comment ça « encore » ?

Alice se mordit la lèvre et ne préféra pas répondre. Roy se saisit de la boite tout en se demandant quelle excuse il pourrait donner à ses parents.

-Merci ! Fit Alice, reconnaissante.

Elle déposa un baiser sur la joue de Roy, qui faillit faire tomber la boite de surprise.

-Demain après-midi, tu es libre ? Demanda-t-elle.

Roy bredouilla un « oui » tout en essayant de reprendre ses esprits.

-Parfait ! Alors tu viens ici avec les rongeurs à 17h. Mon père sera au travail.

-O... Ok.

-Faut vraiment que je monte, ou alors je vais passer un sale quart d’heure. Salut, et encore merci.

-Salut.

Elle hésita une seconde, puis entra. Elle lui lança un dernier regard avant de refermer la porte.

Lorsque Roy pris le chemin de sa maison, il se sentait étrange. Si léger. Il ne regardait même pas ses baskets. Il regardait autour de lui. Il regardait les gens, et il souriait. Le soir, dans son lit, il ne pensait plus qu’à Alice. Roy se dit qu’il devait être amoureux.

***

Roy se tint devant la porte où ils s’étaient quittés le lendemain à 17h pile. Il sonna et Alice ouvrit la porte presque aussitôt.
-Tu es venu ! Dit-elle avec enthousiasme, tu as amené les rongeurs ?

-Heu... Oui, oui. Ils sont là.

Il ouvrit une poche de son cartable et Alice pu apercevoir une petite tète blanche dépasser.

-Quand je me suis réveillé, expliqua Roy, ils avaient fait un trou dans le carton. Je suis arrivé en retard au collège parce que j’ai passé une demi-heure à les chercher dans ma chambre. Je me suis fait passer un savon par mes parents à qui je n’avais rien dit. Ma mère a la phobie des souris et ça l’a terrorisée qu’il puisse en rester une qui se balade dans la maison. Du coup, j’ai dû les amener avec moi au collège. En plus je me suis pris un zéro parce qu’elles ont grignoté mon devoir de français.

Roy dû s’arrêter de parler pour reprendre son souffle. Alice le regardait avec de grands yeux ronds.

-Bah dis donc... T’es pas bavard, mais quand tu t’y mets...

Roy se sentit rougir. Alice pouffa avant de se rendre compte qu’ils étaient toujours sur le pas de la porte. Elle l’invita à entrer et lui fit visiter la maison. Certaines pièces étaient très sombres, et un désordre ambiant régnait dans la majeure partie de la maison. Des portes étaient closes. Alice n’avait pas le droit d’y pénétrer. Puis elle partit dans la cuisine pour chercher de quoi faire un gouter. Roy se retrouva seul. Il éprouva l’envie de se sauver en courant. Il ouvrit la poche de son sac et en sortit une petite souris au nez rose pale. Il se changea les idées en la caressant.

-Toi aussi tu te demandes ce que tu fais là, pas vrais ? Lui demanda-t-il.

Elle le chatouilla avec ses moustaches. Alice arriva derrière lui avec un plateau bien rempli. Ils montèrent dans sa chambre.

La chambre d’Alice était propre et toute simple. Deux qualités très importantes, d’après Roy. Les murs étaient blancs, et son lit orange et rose. Un grand et magnifique bureau d’acajou occupait tout un coin de la pièce. Roy s’y sentait bien mieux que dans le reste de la maison. Ils s’assirent sur le lit. Alice lui tendit un paquet de gâteaux.

-Tu va me le dire, maintenant ?

-Pardon ?

Il tenait toujours la petite souris au creux de sa main. Il lui donna une miette de gâteau qu’elle dévora avidement, et la souleva de façon à la mettre sous le nez d’Alice.

-Qu’est-ce que tu comptes en faire ?

Alice resta un instant interdite.

-Tu veux le savoir ?

-Oui.

-Alors donne.

Elle voulut prendre la souris, mais Roy, saisit d’un doute, recula sa main. Il alla en chercher une autre dans son sac.

-Prend plutôt celle-là, d’accord ?

Alice l’attrapa délicatement et la posa sur le bureau. Et tâta dans un coin et ouvrit un tiroir caché d’où elle sortit un petit bocal. Elle retira le couvercle. Le bocal contenait manifestement de la nourriture pour rongeur, car quand elle déposa une granule devant la souris, celle-ci se jeta dessus et l’englouti tout rond. Roy observa quelque secondes, se demandant ce qu’il était censé remarquer. Soudain, le rongeur s’allongea doucement. Il ferma les yeux, et cessa de respirer, tout simplement. Stupéfait, Roy regarda ce qui était autrefois un rongeur en bonne santé et plein de vie. Il espérait qu’Alice n’ai rien voulu de tout ça.

-Mais, Qu... Qu’est-ce que tu lui as donné !?

Alice le regarda d’un air grave pour bien lui montrer qu’elle ne plaisantait pas.

-Un poison mortel.

Roy était sidéré. Comment avait-elle pu faire ça ? Et pourquoi ?

-C’est moi qui l’ai inventé, continua-t-elle, Tu as vu ? Il est mort sans même s’en rendre compte. C’est presque au point.

Roy eu envie de se donner des claques. Il était tombé amoureux de la seule fille de la ville qui concoctait des poisons mortels pour passer le temps.

-Presque au point pour quoi ? Demanda-t-il.

Alice détourna le regard.

-Alice, si tu comptes tuer quelqu’un, tu dois me le dire.

-Non, ne t’inquiète pas, répondit Alice en esquissant un sourire, je ne vais pas commettre de meurtre.

Roy commençait à paniquer. Il poussa un juron et enfouit sa tête dans ses mains.

-Qu’est-ce que tu as ?

-Pourquoi fais-tu ça ? S’emporta-t-il.

-Ça te choque ?

-Oh, non, pas du tout. C’est tout à fait normal, tout le monde prépare du poison chez soi, et regarde des petits rongeurs agoniser !

-Pourquoi tu t’énerves ?

-Parce que je viens de débarquer dans la maison d’une dingue qui manipule du poison !

Alice parut blessée, et Roy se dit qu’il était peut-être allé trop loin.

-Pardon, je... C’est pas ce que je voulais...

-Non, c’est moi qui m’excuse, trancha Alice, j’ai cru que tu pouvais être différent. Quelle idiote je suis.

Roy se sentit soudain coupable de l’avoir traitée ainsi. Il la jugeait sans la connaitre. Il baissa les yeux, honteux.

-Alors d’après toi il « agonisait », hein ? Enchaina Alice.

L’émotion était perceptible dans sa voix.

-As-tu seulement déjà vu quelqu’un agoniser ?

-Pourquoi la mort t’intéresse-t-elle ?

-Tu ne la trouves pas fascinante ?

-Ben... Non. C’est plutôt une chose triste.

Alice le regarda dans les yeux et Roy eu l’impression qu’il venait de la décevoir.

-Ah... Tu trouves que c’est triste. Et pourquoi, à ton avis ?

-Je ne sais pas, admit Roy.

-Tu ne sais pas ? Eh bien je vais te le dire, moi ! Tu trouves la mort triste parce que ça te fait peur ! Tu es comme tout le monde, Roy ! Vous en avez tous peur ! Et pourquoi ? Parce que vous ne savez pas ce qu’il y a après ! Vous avez peur de tout ce que vous ne connaissez pas ! C’est pour ça que vous vivez vos petites vies insignifiantes dans votre coin sans vous poser de questions, et que dès que quelqu’un est différent, ça vous terrorise, alors vous le rejetez, et le traitez de dingue !

Elle avait craché ces mots comme du venin. Roy ne savait quoi dire ni penser. Il venait de se demander pourquoi la mort était considérée comme triste et n’avait pas trouvé d’autres réponses que celles fournies par Alice. Il se rendit compte que la souris blanche était toujours dans sa main.

-Tu pourrais la laisser en vie, s’il te plait ? Je ne peux pas l’emmener chez moi, mais je ne veux pas qu’elle meurt.

Alice acquiesça. Roy déposa la souris sur le bureau et alla chercher son sac.

-Je crois que je vais y aller, dit Roy, pas la peine de m’accompagner, je sais où est la sortie.

-Non, Roy, attends ! Désolée pour ce que j’ai dit. J’ai été dure avec toi.

-C’est rien, et c’est moi qui m’excuse.

-Demain même heure, hein ? Demanda-t-elle avec espoir.

-Demain même heure.

***

Lorsque Roy revint, le lendemain, il se promit d’être aussi calme et patient que possible. Il s’en voulait toujours d’avoir perdu son sang-froid la veille. Alice l’invita à monter et ils prirent un gouter en parlant de tout et de rien. Pendant un bon moment, il ne fut pas une seule fois question du sujet de leur dispute. Roy retrouva sa petite souris blanche qu’il décida de baptiser... Souris.

-Quelle originalité ! Fit remarquer Alice.

-Que veux-tu ? Tout le monde ne peut pas avoir une imagination aussi développée que la tienne...

-Alors, c’est quoi ton truc, dans la vie ?

-Hein ?

-Qu’est-ce qui t’intéresses ?

-Absolument rien.

« À part toi » pensa-t-il, mais il n’eut pas le courage de le dire.

-Et toi, qu’est-ce qui t’intéresses ?

-A part la mort, tu veux dire ? J’aime beaucoup dessiner. Je n’ai jamais montré mes dessins à personne. Ma psy a vu un croquis que j’avais oublié de cacher. Je l’ai tout de suite regretté.

-Pourquoi ?

Elle chercha ses mots

-Les adultes veulent toujours persuader les autres que leur point de vue est le meilleur, surtout s’ils ont des diplômes. C’est comme ça, dans la vraie vie. On te demande de croire ce qu’on te dit sans réfléchir. Si on te dit que cette personne est folle, tu dois la considérer comme telle.

-Moi je sais que tu n’es pas folle. Tu me montreras tes dessins ?

Alice le regarda en souriant.

-Un jour, peut-être.

Roy choisit cet instant pour aborder le sujet délicat entre elle et lui.

-Où as-tu trouvé tous les produits que tu as dans ton tiroir ?

Alice se leva et sortit le tiroir en question. Il était rempli de fioles et de petits bocaux divers. Sur des étiquettes étaient écrit des noms incompréhensibles et à moitié effacés.

-Je les ai chourés.

-Où ça ?

-Au labo de mon père. Il est chimiste. Je connais tous ces produits par cœur. Je voulais créer un poison doux, rapide et indolore. Ça n’a encore jamais été fait. La plupart des poisons rapides sont trop violents, mais j’ai presque réussi.

-Et ta mère, elle fait quoi dans la vie ?

-J’ai pas de mère.

Le ton d’Alice signifiait clairement que la discussion était close. Roy laissa planer le silence quelques secondes avant de demander :

-Mais à quoi ça va te servir ton poison ?

Alice détourna le regard.

-Si... Si j’en ai assez de tout ça, au moins il sera prêt.

Roy ne sut pas quoi répondre. Il avait peur de dire une bêtise.

-Non, tenta-t-il, faut pas... Faut pas que tu te suicides.

-Et pourquoi ?

-C’est... pas bien.

Alice soupira bruyamment et leva les yeux au ciel.

-Roy, par pitié, oublie une seconde toutes les conneries qu’on t’a mises dans la tête à ce sujet ! La mort n’est pas une chose grave ! C’est une chose naturelle ! Et mettre un terme à sa vie, ce n’est pas « mal » !

-Pourquoi tu veux mourir, tu n’es pas heureuse ?

-Si. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas à cause de tous ces cons qui me regardent comme si j’étais un monstre. Je... Elle chercha ses mots... Comment dire... Je veux simplement savoir ce qu’il y a après. C’est mon rêve ! Tu comprends ?

Roy ne comprenait absolument pas que l’on puisse vouloir la mort par curiosité.

-Pff... Ecoute Roy, je suis persuadée qu’il existe quelque part un monde magnifique, un pays des merveilles, et que ma mère, qui s’est tiré une balle dans la tempe alors que j’avais huit ans, m’y attend. Elle a simplement pris de l’avance. Elle me parle en rêve. Plus le temps passe, et plus je m’approche du but. Je ne veux pas laisser passer ma chance.

Pendant une minute, Roy n’osa prononcer le moindre mot. Alice se rendit compte de l’heure tardive et lui demanda de partir. Son père allait bientôt rentrer. Ils se donnèrent rendez-vous le lundi suivant, Roy partait pour le week-end à la campagne.

En rentrant chez lui, Roy demanda à ses parents :

-Maman ? C’est grave d’avoir envie de mourir ?

Sa mère le regarda avec de grands yeux ronds, puis le prit dans ses bras.

-Tu sais, Roy, si tu as des problèmes, tu peux m'en parler, à moi, ou à ta psychologue, tu la vois demain.


-Mais non, maman ! Ca va très bien, je t’assure !

Il commençait à croire que c’était Alice qui avait raison.

***

-Alors, depuis quand as-tu ce désir d’en finir avec la vie ? Tu peux tout me dire, tu sais ? Je suis ton amie. Tu n’as aucune raison de me mentir.

La psy qui se tenait en face de Roy était tout ce qu’il y a de plus détestable. Le sourire qu’elle arborait avait tout d’une façade. Bien que d’aspect extérieur assez banal, Roy la devinait intérieurement si laide qu’il en avait envie de vomir.

-Mais enfin, c’est un malentendu, rien d’autre ! Quand est-ce que vous allez enfin le comprendre ?
-Tes parents m’ont pourtant assuré que tu leur avais parlé de suicide. C’est exact ?

-O... Oui... Enfin non. Il... Il ne s’agissait pas de moi...

Roy se rendit compte qu’il venait de dire une grosse bêtise.

-Ah ? Et de qui s’agissait-il ?

La Psy, l’œil pétillant, était pendue à ses lèvres. Il comprit que s’il voulait un jour sortir de cette pièce, il allait devoir lui raconter.

Roy hésita un instant, après tout, que faisait-il de mal en disant la vérité ? Alice arriverait bien à se débrouiller. En plus il ne connaissait pas son nom de famille. Rien ne disait qu’ils penseraient à elle. Il devait y avoir bien des Alices en ville. Néanmoins, ça l’embêtait, tout de même, de vendre le secret de sa meilleure amie.

-Il s’appelle David, déclara-t-il, David Fendle.

***

Alice éclata de rire. Roy venait de lui raconter l’épisode de la psychologue.

-Et qu’est-ce qui va lui arriver, demanda-t-elle, à David ?

-On s’en fiche !!!!

Ils rirent de plus belle. Au bout d’un moment, Alice reprit son sérieux.

-Tu as bien fait de ne pas leur dire que c’était moi. Ils auraient eu une bonne excuse pour me mettre sous haute surveillance. Ils auraient fouillé ma chambre et s’ils trouvent la moindre preuve je suis mal.

Roy ne lui demanda pas de détails. Souris sortît d’un creux de la couette et se glissa dans sa main.

-Salut, toi ! Je t’ai manqué ?

Souris passa sous sa manche et remonta le long de son bras pour ressortir par son col. Ses moustaches chatouillaient le cou de Roy.
-C’est bientôt le bal de fin d’année... Fit-il remarquer à Alice.

-Dans trois jours, précisa-t-elle.

-Tu y va avec quelqu’un ?

Alice le regarda d’un air entendu.

-Non, pourquoi ? Tu veux me proposer d’y aller avec toi ?

-Ben ouais...

-Tu sais Roy, ç’aurait été avec plaisir, vraiment, si je ne détestais pas les bals de fin d’année au point de vouloir me sauver en courant.

-Ah... Ok.

Roy était un peu déçu. Il avait dû rassembler tout son courage pour lui faire sa demande.

-Et qu’est-ce que tu dirais de « pas y aller » avec moi ? Objecta-t-il.

-Quelle bonne idée !

***

Ils s’étaient donné rendez-vous le soir du bal, chez elle. Roy avait beaucoup pensé à elle, ces derniers jours. Elle comptait plus que tout pour lui. Il tenait à elle et ne voulait surtout pas qu’elle en finisse. Pour rien au monde il ne voulait la perdre. Il fallait qu’il la convainque. Il voulait lui changer les idées, la rendre heureuse. C’est tout ce qu’il demandait.

Quand il sonna, personne ne vint lui ouvrir. La porte était ouverte. Roy entra, et monta directement à la chambre. Lorsqu’il y pénétra, Alice était allongée sur son lit, méconnaissable. Elle était maquillée comme une star, avait relevé ses cheveux, et portait une très belle robe. Elle ne bougeait pas.

-Non ! Cria Roy, non pas ça !

La pièce était remplie de bougies et il dût les enjamber pour la rejoindre. Il la secoua de toutes ses forces.

-Alice ! Non, tu ne peux pas me faire ça ! Alice !!!

Au moment où il allait lui faire du bouche à bouche, elle ouvrit les yeux.

-Tu es déjà là ?

Roy poussa un soupir de soulagement. Alice se releva doucement. Elle désigna sa robe.

-C’est celle de ma mère.

Elle faisait tourner une petite fiole entre ses doigts.

-Je voulais que tu sois à mes côtés, ajouta-t-elle.

Roy compris immédiatement son intention. Il fit tomber son sac par terre et s’écria :

-Non ! Non, tu ne peux pas faire ça ! Je t’en empêcherais !

Alice parut étonnée de sa réaction.

-C’est mon choix. Pourquoi veux-tu m’en empêcher ?

-Je ne veux pas que tu meurs ! Je ne veux pas te perdre. J’ai besoin de toi... Je t’aime.

Roy avait prononcé ces deux derniers mots le plus bas possible. Il espérait Qu’Alice ne les ai pas entendus. En guise de réponse, elle l’attrapa par le col de son t-shirt et l’attira à elle pour l’embrasser. Les cheveux de Roy se dressèrent sur sa tête. Lorsqu’Alice décolla ses lèvres des siennes, elle avait glissé au creux de sa main une petite fiole semblable à celle qu’elle faisait tourner entre ses doigts.

-Viens avec moi.

Elle avait dit ces mots très sérieusement. Ça ne sonnait pas comme un défi, mais comme une demande sincère. Roy avait perdu l’usage de la parole. Il était terrorisé à l’idée qu’il allait mourir aujourd’hui. Car à l’instant même où il était entré dans cette pièce il avait su que sa vie s’achèverait ici. C’était inéluctable.

-Je ne peux pas, murmura-t-il, je ne peux pas mourir...

-C’est ce mot qui te fait peur Roy. Allons, on ne va pas mourir, on va juste... Passer de l’autre côté du miroir.

Roy observait le liquide bleu à travers la fiole. Ses mains tremblaient.

-Ce sera rapide ? Demanda-t-il.

-Tu ne t’en rendras même pas compte, assura Alice.

Roy s’assis à côté d’elle.

-Tu es sûre de vouloir que ça finisse ici et maintenant ?

-Roy, la mort n’est pas une fin, voyons ! Tu es irrécupérable ! En tout cas pour répondre à ta question, oui je suis sûre de moi. Si je ne le fais pas ce soir, je le regretterais toute ma vie.

Roy commençait à se détendre. Après tout ce qui l’attendait était une mort comme n’importe qui aurait souhaité. Mourir auprès de celle qu’on aime était plus que séduisant. Souris sortît de sa cachette située sous le lit, et grimpa le long de sa jambe.

-Tu veux venir, toi aussi ?

Il lui tendit une granule empoisonnée. Elle hésita un instant, puis la mangea. Elle le chatouilla une dernière fois de ses moustaches et ferma les yeux. Roy se tourna vers Alice.

-C’est à nous maintenant. Tu es prête ?

-Oui. En route pour le pays des merveilles.

Elle vida sa fiole et Roy l’imita. Pendant quelques secondes il ne se passa rien. Soudain, la confiance qu’il avait l’instant d’avant le quitta. Il se sentit faiblir.

-Tu as peur ? Demanda-t-il à Alice.

-J’ai un peu le trac, reconnu-t-elle, tu restes avec moi, hein ?

Elle prit sa main et Roy la serra fort tandis qu’il sentait son corps s’engourdir.

***

Il rouvrit les yeux. Il était mort. Alice lui tenait toujours la main.

-Comment te sens-tu ? Lui demanda-t-elle avec un grand sourire.

-Bien. Très bien, même. C’est bizarre, je ne m’imaginais pas la mort de cette façon. Je pensais qu’on remarquerait plus la différence.

Alice éclata de rire.

-Ce que tu as bu, gros béta, c’était juste de la menthe à l’eau !

Roy mit un petit moment avant de se rendre compte de sa stupidité. Elle s’était jouée de lui ! Elle avait tout mis en scène ! Roy comprit qu’il était toujours vivant. Une immense joie l’envahit, puis il se sentit ridicule de s’être fait avoir aussi facilement. Alice, qui sentit sa gêne, se pencha vers lui et l’embrassa.

-C’est la première fois que quelqu’un meurt pour moi, lui murmura-t-elle.

-Je ne suis pas réellement mort...

-Tu y as cru. Pour moi le reste n’a pas d’importance.

Elle se leva et s’étira. Elle était sublime.

-Bon on reste ici à faire les zombies sur ma console ou tu préfères m’emmener au bal ?

Roy se leva à son tour et prit sa main.

-Allons danser.

Alors qu’ils sortaient de sa chambre, Souris se releva subitement.

-Tiens, elle s’est réveillée, allez viens, Souris !

La petite souris obéit immédiatement et, en longeant la jambe de Roy, se plaça sur son épaule.

-Alice ? J’ai changé d’avis.

-Ah bon ?

-Oui. Finalement t’es vraiment barge comme fille !

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Didier Betmalle · il y a
Bravo Pauline, quelle merveilleuse histoire, écrite avec une fluidité remarquable. C'est vif, drôle, émouvant, vos personnages sont attachants et criants de vérité. Derrière cette façade aisée et évidente l'écriture révèle une profondeur et une audace étonnantes pour se coltiner avec des sujets douloureux et familiers. J'aime cette force et cette intelligence émotionnelle. Je vous adresse ma chaleureuse admiration.