De l’art subtil et complexe de favoriser l’apparition de l’amour

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J’avais été assigné à l’atelier de Madame C., je ne savais quasiment rien à son sujet si ce n’est que c’était à elle qu’échéait la gestion de toutes les choses relatives à l’amour.
J’eus quelque mal à trouver son atelier, c’était une petite cabane nichée entre deux arbres immenses au fin fond de la Forêt des Sentiments.
Je frappai deux petits coups, la vieille porte s’ouvrit en un grincement discret.
« Oui ?
- Bonjour, on vient de m’assigner à...
- Ah ! Depuis le temps que je réclame un apprenti ! Vous avez des qualifications particulières ?
- Euh... C’est que je viens tout juste de...
- Parfait ! Je n’ai que faire de ceux qui croient déjà savoir s’y prendre ! Venez, asseyez-vous ! Vous prendrez bien une tisane ?
-Euh... Bien sûr. »

Je m’assis sur le banc qu’elle m’avait désigné et posa ma besace sur la grande table. L’intérieur de la cabane semblait bien plus spacieux que ne le laissait présager l’extérieur. Presque tous les murs étaient recouverts d’étagères épaisses en bois massif. A droite des livres, des parchemins, des documents divers ; à gauche des centaines et des centaines de bocaux contenant des poudres diverses, des liquides, des artefacts ; au fond des rangées entières de bouquets de plantes séchées suspendues au-dessus d’un grand établi ainsi qu’une petite porte par laquelle disparut Madame C. Elle revint bientôt deux tasses fumantes à la main.

« On a dû vous dire que ma spécialité à moi c’est l’Amour. Que cela soit bien clair : il n’est nullement de mon ressort de créer l’Amour, le lien amoureux. Cela, c’est à la charge de chaque individu. Mon rôle, notre rôle, c’est de favoriser les conditions de son apparition, en particulier lorsque les circonstances sont adverses. Je crée des enchantements, des sortilèges, qui éveillent les sens engourdis, éclaircissent les esprits assombris, fluidifient les humeurs coagulées et dissolvent les présomptions hâtives. Un sortilège bien calibré sait où se rendre et qui le nécessite. Un sortilège mal conçu mourra sans trouver de cible, échouera à provoquer les sentiments souhaités ou créera des émotions indésirables, nocives parfois. Si vous l’acceptez et si je vous en juge apte, je vous apprendrai par le menu toutes les subtilités de cet art complexe. Pour l’heure une petite démonstration »

Elle se leva promptement, saisit un sac en toile suspendu près de son établi, se dirigea vers la porte et me fit signe de la suivre. Nous marchâmes silencieusement dans la forêt jusqu’à sa lisière. Elle défit alors le cordon qui fermait le sac et des dizaines de petits papiers noués en leur milieu s’envolèrent comme autant de blancs papillons. Elle en saisit un au vol, y noua un petit fil à coudre rouge et me tendit la bobine ainsi qu’une petite paire de ciseaux.

« Suivez-le, lorsqu’il arrivera à destination coupez le fil et observez. »

Le papier voletait prestement si bien que je dus me mettre à courir derrière pour ne pas me laisser distancer. Bientôt j’arrivai en ville, près de l’Université. La cadence du petit papillon s’accéléra encore. Il prit la direction de la grande bibliothèque. Je dus m’arrêter de courir pour ne pas provoquer le courroux des bibliothécaires perdant ainsi de vue le billet qui zigzagua entre les rayons. Je suivi le fil rouge au sol. En levant les yeux je me rendis compte que le papier s’était posé sur l’épaule d’un des étudiants qui assis devant un des vieux pupitres en bois s’appliquait studieusement. Je reconnu à sa carrure et à ses longues boucles brunes Alphonse. Mon cœur s’accéléra, je ne courrais plus pourtant. Ainsi donc l’Amour attendait Alphonse au tournant, mon ami de toujours, Alphonse. Un sentiment étrange et complexe me submergea, j’étais sans aucun doute heureux pour lui, certainement, mais en même temps je sentais poindre en moi quelque chose d’inattendu qui ressemblait à de la tristesse peut-être. Je restai un certain moment immobile, irrésolu à couper le fil qui reliait la bobine dans ma main au billet sur son épaule. Alphonse soudain se retourna. Enfin, pour la première fois je pris conscience de la tendresse de son regard. Clac ! firent les ciseaux en coupant le fil.

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