De crimes et d'autres

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Critique bienvenue ! Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers [...] ; tant que les trois  [+]

Image de Printemps 2021
Lorsque l’homme réintégra sa cellule après l’heure de promenade, plusieurs crachats maculaient sa chemise, dont une manche était déchirée. Ses mains échappaient en mouvements convulsifs à son contrôle, elles semblaient vouloir lacérer le visage, arracher des mèches de cheveux blanchissants, étreindre la gorge, détruire le corps auquel elles étaient rattachées. Cependant, ses jambes le menaient de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, encore et encore. Et encore et encore.

Finalement, il se laissa tomber sur la chaise et se raidit, couvert d’une sueur froide. L’heure du dîner passa sur son engourdissement hébété, puis la nuit tomba sur son silence insondable. Il était comme un vieux chêne, dépouillé, dur et sans souplesse ; il ne pouvait ployer, mais se briser.

Une tempête dévastatrice faisait rage en lui, le souffle du désespoir remuait des souvenirs sombres et rampants ; des images amères tourbillonnaient en colonnes menaçantes ; des bourrasques hurlantes s’engouffraient dans ses certitudes les plus enracinées et les ébranlaient.

Il cacha son visage dans ses mains rugueuses pour se protéger de l’abîme ouvert à ses pieds et qui l’attirait, une plainte s’échappa de ses lèvres pincées, son échine se courba, son torse s’inclina et sa tête alla s’abattre contre la surface de la table devant lui.

Gémissements, spasmes et frissons agitaient celui qui ne tentait pas de se redresser. En prison, la vie d’un condamné pour viol sur mineure n’en est plus une. Et si les gardiens conservent une certaine retenue professionnelle, les autres incarcérés donnent libre cours à leur mépris légitime, ainsi qu’au sentiment moins noble de dominer quelqu’un tombé encore plus bas qu’eux sur l’échelle sociale.

Le visage portait des sillons profonds. L’esprit se rabougrissait sous le souffle fétide du lieu de correction. Le cœur desséché ne battait plus que dans sa fonction musculaire. L’âme tourmentée se contorsionnait dans son corps fibreux marqué peu par l’âge, mais beaucoup par un crime infâme et le sceau d’un jugement terrible.

Il se retrouva dans son lit sans savoir comment, tira par-dessus sa tête la couverture, semblant d’écorce pour se protéger contre l’opprobre dans laquelle il trempait et qui diffusait dans son être terreur sur terreur.

Au milieu de cette épouvante, une espérance fugace pointa, aussitôt emportée par l’ouragan intérieur. Elle réapparut néanmoins à travers l’esprit émoussé de l’homme qui, maintenant, pressentait par intervalles sa présence. Elle se fit plus vivace et finit par s’imposer à lui. C’était le miroitement d’une échappatoire : la fuite de cette réalité vers une autre, qu’il envisageait pour la première fois de sa vie comme non seulement désirable, mais aussi inéluctable. Il aspirait au dernier des sommeils, celui qui l’arracherait à ce cauchemar.

Un semblant de délivrance vint. Un assoupissement le prit sous son aile et le déposa bien loin de là.

... Il était redevenu l’enfant qu’il avait été jadis, à l’autre bout de son existence. Il se trouvait dans un grand parc familier, dans une allée gravillonnée menant à un manoir élégant, et devant lequel était dressée une table. Les adultes y étaient assis et son grand-père présidait. Il y avait aussi une chaise vide, la sienne. Mais pour l’instant, il avançait sous les pergolas de roses palpitantes, entre les chênes centenaires, les buissons de buis adroitement taillés et les massifs de fleurs. Les pétales des lys s’amplifiaient à son toucher jusqu’à cacher le ciel et leur parfum exquis emplissait l’air d’une fragrance bleutée. Des parterres de corbeilles d’argent frissonnaient doucement. Il s’approcha des iris, tira avec application sur une feuille et l’arracha avec un petit crissement végétal. Et le rêve s’acheva...

Il était acculé dans le fond d’un couloir, un bras tordu derrière le dos par un codétenu sous méthadone, deux autres lui enfonçaient des coups-de-poing dans les parties sensibles, pour lui apprendre à marcher droit en croisant des fillettes.

Laissant derrière lui la douleur et le noir, il s’endormit à l’infirmerie.

... Il était dans son parc, à dos d’escargot, une chevauchée sereine qui laissait dans l’herbe une longue trace argentée et scintillante. Des papillons de taille extraordinaire battaient de leurs ailes immenses et faisaient onduler les corolles des tulipes sur leurs tiges. Plusieurs libellules voletaient au-dessus de l’étang, dont les eaux entre les nénuphars reflétaient ces éclairs bleutés. Il se laissa glisser de sa monture pour s’envoler sur les ailes d’une coccinelle, qui l’emporta devant le vieux mur d’enceinte du parc. Là, entre ces pierres chauffées par le soleil, des lézards se prélassaient, des scarabées brillants se promenaient de leur démarche lente, des abeilles unissaient leurs bourdonnements et se perdaient au milieu du chèvrefeuille...

Il était dans les douches quand ils vinrent à plusieurs. Le peu qu’il lui restait, ils le lui prirent.

Cette fois, le coma vint le cueillir et l’emporta loin de la lumière froide des néons et du rouge du carrelage ruisselant.

... Il suivit un lapin brun dans les galeries de son terrier, où une myriade de petits lapereaux le mena par une sortie de secours dans la tiédeur de la nuit ; devant lui s’étendait le parc, tacheté de vers luisants et illuminé de lampions. Autour de chaque source de lumière virevoltaient des insectes, formant un nuage d’étincelles dorées. Il eût pu effleurer les étoiles en tendant un peu le bras, tant la voûte céleste était proche. Des chauves-souris facétieuses étaient suspendues tête à l’envers dans les glycines, qui arboraient à présent des grappes noires et violettes. De l’autre côté de la haie de lilas, des cascades de notes s’échappaient de la fenêtre du salon : sa grand-mère jouait un Andante au piano...

Il était à l’hôpital carcéral où il avait été transféré. Les organes fonctionnaient encore dans ce corps décharné, mais comme à contrecœur. Soir après soir, il s’évadait de la réalité. Cet hiver fut son dernier. Le sommeil éternel l’emporta une nuit, sans que son âme opposât regrets, remords ou résistance.

C’était une semaine avant que n’éclata une affaire gênante. Un magistrat accusé de viol sur mineure et n’entendant pas se faire condamner, une enquête avait été menée avec diligence. Il en était ressorti que la prétendue victime était psychiquement instable et avait à son actif une longue liste d’accusations mensongères du même genre. Ces affaires anciennes furent donc à nouveau déroulées pour innocenter quelques condamnés à tort. Un cas ne connut pas de réhabilitation. L’homme étant mort pendant qu’il purgeait sa peine, il ne se trouva personne pour faire valoir ses droits ; aucun procureur ne s’en donna la peine et celle qui eût pu prétendre au titre de veuve avait demandé le divorce après la première visite au parloir. Ce dossier fut oublié et enseveli sous d’autres dossiers poussiéreux, en attendant sa destruction réglementaire.
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Etienne Mutabazi · il y a
Merci pour ce beau texte.
Mes voix

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de l air · il y a
L'erreur judiciaire qui meurtit doublement le condamné, triplement dirons-nous par la nature odieuse du crime reproché. Le "coupable " un homme de bonne famille qui ne supporte plus sa couronne d'épines, les autres condamnés qui le jugent à leur tour par vengeance d'être là, par conviction, par désespoir...
Pour compléter le tableau noir les rêves roses et bleus d'un paradis perdu mâtinés de cauchemars de chauve-souris menaçantes et la femme qui quitte le bateau... Ouf !
Bonjour Safia
J'ai lu les commentaires et vous y mentionniez Kafka, on y est, en plein ! C'est bien étudié et décrit, (parfois un peu trop notamment les réminiscences de l'enfance ) vous essayez d'être la petite lumière qui rappelle que d'autres souffrent en silence de cette double peine et pour tout ça bravo.

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LaNif · il y a
Un texte prenant...
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Marie Guzman · il y a
la mort comme un soulagement à une vie d'enfer ...l'injustice couplée à la barbarie des humains ça donne ce gâchis énorme de vies déshumaines merci pour ce très beau texte
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Vrac · il y a
On n'en sort pas de ce texte, on le relit sans cesse, comme se suivraient des jours tous pareils. L'innocence surgit dans le rêve, mais ne passe pas cette monstrueuse barrière qui la sépare du réel : comment prouver son innocence, parfois ?
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LaNif · il y a
Oui ! Les rêves ne sauveraient-ils de rien ?
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Zutalor! · il y a
Quelle histoire, mais quelle histoire !
En bon "brocanteur paisible" amateur des sujets les moins dérangeants possibles, je dirais bien : "Âmes sensibles s'abstenir". Mais ce ne serait pas rendre justice à son auteure.
Alors, simplement, je vous dis "bravo" pour l'avoir menée à son terme, poésie des rêves comprise.

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Safia Salam · il y a
Merci Zut, c'est juste très gentil.
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Blackmamba Delabas · il y a
Je ne sais si vous l'avez fait consciemment, mais votre texte scindé en deux parties; le rêve, la poésie et ce retour à la dure réalité de la vie carcérale violente et abrupte...
Pour info, cela fait quelques décennies que l'administration pénitentiaire ne mélange plus les droits communs avec les pointeurs, pédophiles et autres détraqués sexuels ...

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Safia Salam · il y a
Merci pour votre passage. Oui, plus ou moins fait exprès, le scindage : normalement, on se réveille pour échapper au cauchemard, ici le personnage s'endort pour y échapper.

Tenez, ici un témoignage sur la réalité de la vie en prison :

Il y a une hiérarchie entre les prisonniers : tout en haut, les tueurs de policiers, gendarmes. Ensuite, les braqueurs. Et à la fin, ceux qui sont rentrés pour un viol et, encore pire, un viol sur mineur. On les appelle les « pointeurs ». Ces derniers sont la pire espèce. Ils sont insultés, criblés de crachats, frappés par des dizaines de détenus… Y compris même parfois des détenus eux aussi concernés par ce genre d’affaires ! Quand on est catalogué « pointeur », il faut éviter de croiser les regards de ceux qui ne cherchent que ce prétexte pour mal vous parler et vous agresser, verbalement et physiquement. C’est pour cela que beaucoup de détenus ne sortent quasiment jamais de leur cellule. Mais en même temps, si un jour vous sortez et que vous croisez quelqu’un, il peut vous dire : « Je ne t’ai jamais vu, toi ? Tu sors jamais ? T’es un pointeur. »

https://oip.org/temoignage/le-code-des-detenus/


Il y a la loi, les directives, les consignes, et puis la réalité, le manque de moyens financiers, de personnel, etc. qui fait que les lois ne s'appliquent pas, ou pas dans chaque établissement pénitentiaire de la même façon.

Bonne soirée à vous et merci encore !

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Mireille Bosq · il y a
Une fiction en guise de leçon de morale, d'avertissement. Moi aussi je suis révoltée de savoir qu'en prison, des hommes qui sont loin d'être des anges en jugent d'autres.
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Safia Salam · il y a
Merci Mireille pour votre lecture. Votre compassion fait du bien. Bonne soirée.
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Brune Hilde · il y a
J'ai d'abord pensé à Festen avec cet enfant "bien né"... et puis la double, voire triple peine.
Il est dur ce texte surtout avec les douceurs de l'enfance en contrepoint. Sa solitude est pesante, mais finalement il ne compte plus pour la société, et d'ailleurs tu le déshumanises en le privant de prénom. Mais il s'en fout, on lui a déjà tout pris.
Tu sais appuyer où ça fait mal, mais ça je l'avais déjà noté.

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Safia Salam · il y a
Merci Brune pour ton passage.
Déshumaniser est le mot juste, c'est la prison qui veut ça. C'est quoi un homme qui n'a pas le droit d'aller chercher un livre dans la bibliothèque sans autorisation ? Qui n'a pas le droit de parler à sa famille sans autorisation ? Qui a pas le droit de gérer ses finances lui-même ?

On leur apprend à renoncer a beaucoup de choses en prison, surtout à la dignité. Fouilles corporelles, c'est pas que dans les films...

Bonne soirée Brune, merci encore.

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F. Gouelan · il y a
Une descente en enfer dont seule l'âme peut s'évader.
Le dernier paragraphe remet tout à sa place.

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Safia Salam · il y a
En effet, merci Françoise pour votre passage, bonne soirée !

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