De corde et d'acier

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Lauréat
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Aux auteurs qui m'Ont écrit et/ou demandé leur soutien...Je suis désolée ; en exode entre deux pays et un ou deux tsunami dans ma vie m'ont éloignée.Je reviens bientôt  [+]

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Le voyage ou les départs, c’était ainsi qu’il concevait sa vie aujourd’hui. Cela datait en fait de cette rupture irrévocable opérée entre lui et toutes ses attaches, des années auparavant. Il avait coupé le lien, le tissu invisible qui relie les humains à leur famille, leurs racines. Certains, toute leur vie durant, tissaient, raccommodaient ces liens ; lui les avait tranchés, fendus, sectionnés : il descendait d’une grande famille de forgerons yoruba.
Ses mains burinées, ciselées frappaient le bureau devant lui. C’était la seule partie de son corps où la noirceur profonde subsistait, stigmate de la forge. Il déroula son corps râblé, atypique du fait de la proéminence de ses épaules et de ses bras disproportionnés, et s’approcha de la vitre de la boutique devant laquelle une affiche avait été collée : « Bordeaux port négrier, exposition au musée d’Aquitaine. » Cela le fit sourire.
Voyager, partir, c’était sa retraite à lui qui avait commencé à travailler si jeune et fourni tant d’efforts sédentaires pour faire oublier sa couleur par l’excellence de son art. Charly était coutelier, d’origine béninoise (Yoruba), mais ça, plus personne ne le remarquait (lorsqu’on a du talent, un statut social élevé, plus question d’être soumis au racisme ou au délit de faciès !). Il avait choisi son prénom, Charles, persuadé qu’un prénom chrétien faciliterait son intégration ; cela lui avait permis en même temps de souscrire à une tradition superstitieuse de son pays, à savoir que le prénom avait une influence magique sur la personne, et qu’il fallait le cacher afin de se préserver d’éventuelles attaques malveillantes. Son vrai nom était Shango, en référence au dieu du tonnerre yoruba, directement lié à Ogun, dieu du fer et de la forge. Ici, il était Charles ou Charly, coutelier de renom, bel homme fort et tanné, car son expansion lui permettait de voyager partout dans le monde.
La boutique de coutellerie bordelaise avait toujours eu du succès en dépit de la concurrence (japonaise, entre autres), mais les produits à la mode, produits d’appel type couteaux en céramique, l’ennuyaient, ils représentaient selon lui des gadgets ; il ne voulait pas cautionner cela. Selon lui, un coutelier devait proposer bien davantage : un travail traditionnel, une forge artisanale, des matériaux exceptionnels, une lame extraordinaire. On lui avait tout enseigné, il avait été initié à des gestes ancestraux, à des pratiques mêlant le savoir-faire et le sacré. Il en était convaincu : peu de gens au monde pouvaient fabriquer, travailler une lame comme il le faisait. Il avait donc osé le pari de l’excellence, de la rareté, et cela portait ses fruits, même si cela avait pris du temps. Il admirait quelques créateurs de katanas – des maîtres japonais qui se cachaient du monde – ou de rares détenteurs du secret de la fabrication du kriss indonésien en alliage météoritique, mais à part ces derniers, Shango-Charly ne vénérait que ses ancêtres et la tradition qu’il avait reçue en héritage en matière de coutellerie. C’était tout ce qui subsistait de Shango. Il travaillait néanmoins avec ces maîtres, avec lesquels il avait établi un contact privilégié du fait de leur passion et de leur savoir ancestral communs. Ainsi, il proposait à ses meilleurs clients des pièces uniques, sur mesure.
Des bénéfices substantiels découlèrent de la création de sa propre marque et de son succès dans ce produit rare : la lame sur mesure.
Un portefeuille international de clients richissimes, amateurs de lames, en était la conséquence. Plus question, donc, d’être assigné à la boutique. Ainsi, il se payait le luxe de voyager, de parcourir le monde pour se distraire, mais aussi de créer et de délivrer ses commandes spéciales, des lames travaillées à la demande. Il les façonnait parfois à l’étranger et les livrait ensuite en main propre, car à ce stade, le couteau devenait précieux objet d’art ; aussi rare qu’un diamant.
Les futurs acquéreurs ne se contentaient pas toujours de l’excellence de la lame, de sa rareté, de sa beauté ; ils imposaient parfois de la sertir ou d’y ajouter des ornements, pierres précieuses et autres fioritures coûteuses, ce qui ajoutait à leur valeur. Mais cela, Charly ne le faisait que pour satisfaire leurs critères esthétiques ; lui, ce qu’il aimait, c’étaient les lames.

Il devait rappeler Sandro, qui le harcelait pour le rejoindre au Maroc, où il avait loué une villa en juin afin d’y passer des vacances. Son ami de toujours – un ancien client – savait qu’il avait une lame à livrer au Maroc, et sa situation financière lui permettait de louer une villa juste dans l’espoir d’y retrouver son ami et d’y passer du bon temps. Charles en avait très envie, c’était son seul ami, et la plupart de ses voyages se faisaient en solitaire. Mais il était stressé, car en retard : déjà le 1er mai, la lame commandée par un membre de la famille royale marocaine devait être livrée dans moins d’un mois !
Le précieux objet devait se constituer d’acier de Damas (Wootz) composé d’un alliage de fer et de nickel météoritiques, d’une soie pleine, moirée et dotée d’une ténacité et d’une ductilité extrêmes. Un voyage à Java afin de trouver le matériau adéquat, en fragment d’astéroïde, s’imposait. Il consulta les vols disponibles et prit son billet pour le lendemain.
Il appela ensuite Sandro :
— Charly, tu viens quand, alors ? On commencera par faire la fête à Marrakech, chez une amie qui a un riad somptueux. Mais à Marrakech, l’été, il fait vite cinquante degrés, alors ensuite, on partira à Essaouira, la belle climatisée, O.K. ?
— Oui, écoute, je te promets, mais laisse-moi l’esprit libre pour finir. Je décolle pour Java demain, je ne serai plus joignable. Je vais chez mes amis forgerons, et autant te dire qu’il n’y a pas de wi-fi, là-bas. Je te tiens au courant en arrivant au Maroc !
Ils se saluèrent. Charly était comblé. Parfois, il le reconnaissait, un être auprès de lui manquait, mais il n’était pas question d’être trop proche d’une femme ; il faudrait évoquer Shango et retisser ce qui avait été tranché.

Bahija portait mal son prénom qui signifie « joie » chez les Imazighen. Elle aurait préféré l’exotique Beija brésilien, le beija-flor*, dont les couleurs et le chant l’auraient emportée ailleurs, mais elle portait ce vieux prénom arabe, comme un faix.
Déjà, petite, la noirceur de ses yeux immenses et de ses cheveux s’opposait au rayonnement supposé par le port de ce prénom. Bahija était ténébreuse, énigmatique. Elle arborait une mine résignée pendant qu’elle concassait des noix d’argan pour les touristes venus visiter la coopérative sur la route de leur destination de vacances : Agadir. Astreinte hebdomadaire imposée par sa mère, davantage pour être certaine de passer un moment avec elle plus que pour la punir ou l’obliger. Elle le savait et elle aimait bien revenir voir sa mère, mais quel cinéma ! Quelle mascarade ! Dire que sa mère avait exécuté ces gestes toute sa vie devant une troupe de touristes avides d’une authenticité irrémédiablement perdue.
De la joie, pourtant, elle en avait eu, petite, lorsqu’elle avait vécu dans sa campagne aux arganiers. La vie de sa famille, alors, était rythmée par la récolte de l’argan pour en extraire l’huile précieuse, esthétique ou cosmétique.
Puis il y avait eu l’école et la découverte de la musique. Son maître les avait initiés à l’oud, le luth marocain, et, très vite, son oreille, son sens de la mélodie, sa dextérité, l’avaient démarquée des autres enfants. Elle avait été envoyée au petit conservatoire d’Essaouira – ville la plus proche de son village – et avait commencé à apprendre la musique écrite. Elle était douée : au luth, quand elle jouait, il semblait que Dieu avait frôlé ses doigts avant de frotter les cordes ; l’entendre vous ravissait.
Au départ, elle avait incarné tout l’orgueil de son père, jouant des concertos classiques composés par de grands noms de la musique ; elle était sa fierté. Ses parents l’encourageaient, ils avaient même déménagé à Essaouira pour se rapprocher du conservatoire où elle passait tout son temps. Toutefois, son père mettait quelques restrictions, déjà ; par exemple, elle ne devait jouer devant des assemblées mixtes que s’il était avec elle, elle ne devait jamais toucher d’autres instruments (car s’il ne pouvait que convenir, à l’instar de tous ses auditeurs, qu’elle avait un don, une grâce époustouflante, elle le devait selon lui en partie à l’instrument béni de Dieu).
À à peine seize ans, elle avait été remarquée, et un musicien de renom, de passage dans sa ville pour le festival des Alizés, subjugué par son talent, lui avait proposé un visa pour venir étudier la musique en France. Et cette proposition qui aurait pu métamorphoser son destin, celui de toute sa famille, avait au contraire cristallisé toutes les peurs viscérales, les préjugés, les limites de sa famille, de sa tradition. Son père lui avait interdit et la France et la musique. Sa mère aurait accepté, mais elle n’avait pas droit de veto, et le caractère cruel et arbitraire de l’opposition paternelle avait été vécu si violemment par la jeune fille qu’elle était d’abord devenue extrêmement taciturne. Mais à l’adolescence, cette peine, cette rage, s’étaient mues en un caractère insoumis, impétueux, rebelle. Tout ce qui émanait d’elle était affront à son père, à la tradition.
Aujourd’hui, le patriarche, rongé par les regrets, savait qu’il avait perdu sa fille bien plus certainement qu’il ne l’aurait perdue s’il l’avait laissée partir. Elle avait appris le métier de cuisinière et s’en était allée loin, le plus loin que lui permettaient ses finances et les lois de son pays, dans une grande ville, Casablanca, afin d’y travailler dans un hôtel. Elle s’était dépêchée d’y trouver un partenaire sexuel, dont elle savait qu’il ferait un piètre mari ; mais elle était belle, et il demanda sa main. Son père, affaibli et dépassé par ses erreurs, n’osait plus vraiment s’opposer à elle du moment qu’elle restait dans le droit chemin tel qu’il l’entendait, tel que leur culture le dictait.
C’était seulement une fois mariée qu’elle s’était exercée à devenir la femme la plus sombre et détestable qu’il fût afin que son mari – qu’elle savait ne pas être vraiment amoureux – se lassât vraiment ou voulût la répudier, ce qui entraînerait un divorce. Si divorcer dans son pays, pour une femme, n’était pas chose simple et pouvait la marquer au fer rouge, cela signifiait pour elle s’émanciper : de son père, de son mari, de la tradition. Or le mari n’était effectivement pas amoureux, et bien qu’elle fût belle, il ne souhaita pas même garder cette furie en seconde épouse. Ils divorcèrent donc. Son père pleura beaucoup ; il avait honte et, dans un accès de rage, il la renia.
Bahija la rebelle, libérée, était revenue à Essaouira pour rester proche de sa mère et de ses sœurs, peut-être aussi pour achever son père de honte. Elle était cuisinière dans un riad dont le nom paraissait lui être plus prédestiné, Afya (qui signifiait l’ombre, l’obscurité), ainsi nommé car la rue n’y laissait pas percer le soleil, mais conservait un charme mystérieux. La journée, elle cuisinait des plats marocains pour touristes et la nuit, elle tapait.
Au toucher délicat, à la douce mélodie, la caresse subtile qu’imposaient les cordes du luth, elle avait voulu substituer la grossièreté apparente, l’ingrate harmonie et les limites de son homologue le luth-tambour, l’instrument à cordes des descendants de Bilal, les Noirs, les profanes, les Gnawa : le guembri.
Une fois dépassée la provocation exutoire que cela représentait au début, elle s’était prise de passion pour ce culte ; il lui semblait communier avec quelque chose de la noirceur de son être et de l’extase de la musique. Entourée de tous ces hommes, pour la plupart noirs, elle se sentait à l’unisson. Unique femme hormis la Mqadama, gardienne du culte, dans ce monde découpé en castes et misogyne, elle s’était fait reconnaître, petit à petit, son talent forçant le respect de ses confrères, qui assistaient, chaque soir, à ses prouesses à la zaouïa* Sidna Bilal, sanctuaire de la confrérie gnawa d’Essaouira.
Elle était la seule à permettre une amplitude mélodique au guembri, pouvant le frapper de la façon habituelle, rythmée, qu’imposaient les transes des lilas gnawas, mais aussi le contraindre à se lamenter, à pleurer comme une harpe. Et parvenir à cela avec le guembri relevait du génie. Reconnue par un maître gnawa de grande réputation à Essaouira, on lui permettait de jouer, mais elle devait toujours être vêtue comme les hommes. Qu’à cela ne tienne, c’était un moindre mal : les coquetteries des représentants de son sexe l’ennuyaient au plus haut point.

Lorsque Charly arriva à Rabat, il était escorté par des officiers de la Garde royale venus l’attendre à l’aéroport afin de garantir sa sécurité et de lui éviter les tracas liés au port d’un tel objet de valeur, d’une telle arme potentielle. La promenade en escorte lui rappela le caractère dangereux que pouvaient revêtir ses activités. Toutefois, il était satisfait de son travail : la lame était très résistante, flexible à la fois, superbe.
Une fois son talent célébré par son hôte, une fois le somptueux bijou métallique encensé, il se fit inviter à dîner dans l’un des plus beaux palais du monde arabe. La variété des parfums, la délicatesse des mets, le luxe des lieux, s’opposaient à la simplicité du petit village javanais dans lequel il avait passé les vingt derniers jours. Il ne savait pas réellement ce qu’il préférait ; peu importait, il avait la possibilité des deux, et cela ne lui déplaisait pas. Si ses riches clients avaient su d’où il venait, lui, Shango, Yoruba ! Jamais ils ne lui auraient confié ces responsabilités, donné ces privilèges.
Sandro avait sommé son ami de ne pas tarder à Rabat : Charly prit donc congé le lendemain et retrouva son ami dans un restaurant branché de Marrakech. Ils firent une fête de tous les diables qui dura vingt-quatre heures de consommations diverses, entre autres féminines. Ils avaient constaté combien de voiles faussement pudiques pouvaient être levés à une certaine heure de la nuit, lesquels voiles étaient certainement plus garants d’une certaine paix pour les femmes qui, une fois coiffées de ces derniers, pouvaient s’habiller plus à leur guise. Écrasés par leurs excès de la veille et par la chaleur de Marrakech, ils s’enfuirent vite vers la petite ville au bord de l’Atlantique.
Peu habitués à la cité du vent, tranquille et sauvage hors saison, ils ne remarquèrent pas le flot de voitures et de cars touristiques se pressant afin d’arriver à temps pour l’ouverture d’un festival musical réputé mondialement.
Sandro avait déniché une perle, une des rares villas en première ligne de mer. Ils prirent une douche, s’installèrent et burent une bière en terrasse en assistant à un coucher de soleil rendu psychédélique par les résidus de leur nuit blanche. Ils s’endormirent très tôt jusqu’au lendemain en fin de matinée et se réveillèrent affamés. Ils partirent donc en quête d’un repas. La médina fraîche, accueillante, n’avait rien de l’agressivité commerciale de celle de Marrakech. Après une visite au port, ils empruntèrent des ruelles plus sombres et se retrouvèrent devant le riad Afya, dont le nom leur plut. Ils entrèrent déguster une pastilla aux fruits de mer.
Le plat était excellent, et ils en abusèrent. Au moment du thé, un énorme coup de fatigue se fit ressentir, et Charly voulut aller aux toilettes s’asperger un peu le visage d’eau. Il gravit les marches de l’escalier exigu en céramique bleue, verte et blanche, passa devant les cuisines. Il croisa une silhouette, une chevelure, un regard qui le toucha. Celui de l’une des cuisinières, la seule à ne pas être voilée. Accoutumé à ressentir une attirance pour les yeux clairs, il fut étonné lui-même d’être happé par ce regard-là, sombre, noir, immense, torturé. Il sourit au regard qui le fixa farouchement, ce fut lui qui baissa les yeux. De retour à sa table, il se versa du liquide vert foncé, se brûla les lèvres, mais ne s’en plaignit pas, de même qu’il ne se plaignit pas de s’être fait éconduire.
— Oh, regarde ! C’est le festival Gnawa à partir de demain, je ne le savais même pas ! Il y a une fusion entre un célèbre groupe gnawa et Pat Metheny, c’est mon guitariste de jazz préféré. Ça promet d’être grandiose ! Avec deux ou trois coups de fil, je pourrais même avoir un passe V.I.P. ! s’égosilla Sandro excité, en tenant une affiche.
— Ouais… Bof, tu sais, moi, les festivals… Tout le monde collé-serré avec tout ce que ça implique, ça me branche moyen, répondit Charly.
— Ah bon ! Monsieur n’aime pas être collé-serré ! Ben dis donc, j’espère que t’as pas été filmé à Marrakech !
— Oh ! ça va ! Tu peux parler, repartit Charles, amusé. Écoute, prends ton passe et on verra bien. Ce qui m’inquiète, moi, c’est que je ne peux même pas rentabiliser ma visite par quelques boutiques de couteliers. Il n’y en a pas ici : les armes blanches sont interdites… À l’intérieur des terres, peut-être ? On pourra louer un véhicule et aller se perdre un peu, une fois ton festival passé ?
Sandro lui demanda de lâcher un peu ses couteaux, lui conseilla une librairie, et ils se séparèrent. Pendant que son ami allait se procurer le fameux passe, Charles s’acheta un livre sur les épopées d’un guerrier maure et alla s’allonger sur le sable qui, pour une fois, n’était pas trop malmené par les vents réputés de la ville. En fait, Charles ne pouvait avouer à son ami qu’il abhorrait toute forme de musique traditionnelle et que la perspective d’un concert gnawa l’enchantait peu. Bof… Pat Metheny, c’est du jazz. Un concert face à la mer, c’est pas si mal ! se rassura-t-il.
Le lendemain, les rues étaient bondées, il n’était plus envisageable de passer à côté du festival : dès le matin, et alors qu’ils trempaient leur pain dans l’amlou* traditionnel pour leur petit-déjeuner en terrasse, ils virent transhumer la cohorte de mélomanes s’engouffrant dans la médina.
— Effrayant, dit Charles.
— Oh ! arrête ! Toi et tes aéroports internationaux, le flux de personnes ne te fait pas peur ! De toute façon, on a deux passes V.I.P., on sera pas dans la foule !
— O.K. ! O.K. ! Mais je t’ai dit, à condition qu’ensuite on se taille à l’intérieur des terres !
— Oui, oui, oui ! coupa court Sandro.
La journée fila, entre la promenade sur le port bleu, la découverte de galeries d’artistes et la dégustation de délicieuses grenades acidulées achetées aux marchands ambulants.
Le soleil se coucha, cédant la place aux vents pour annoncer l’ouverture du festival, et ils se préparèrent pour le concert. Il avait lieu sur la place Moulay-Hassan, juste à côté du port, place qui offrait la journée l’un des plus beaux points de vue sur le port, les falaises et les rochers surplombant la mer, ce soir assaillie par la foule survoltée : des balcons de cafés, en passant par les panneaux de signalisation, chaque espace avait été investi par le public afin de pouvoir assister au spectacle.
Ils franchirent – un peu gênés du privilège – les barrières de sécurité derrière lesquelles les V.I.P. étaient protégés de la foule jalouse s’agglutinant sur les protections de fer. L’ambiance était bonne. Tous attendaient dans cette sorte de cacophonie décibélique et cette énergie tremblante qui précèdent un concert.
Les minutes passèrent, et un présentateur obséquieux vint faire un discours en arabe à l’oratoire, déçu. Un voisin bilingue leur expliqua que le concert devait être annulé pour des raisons de sécurité, il était reporté au lendemain soir. Une rumeur d’insatisfaction traversa la foule, vite ensevelie sous des refrains gnawas entonnés par plusieurs groupes.
Charles n’osait pas révéler son absence de déception. Ils attendirent quelques instants le désengorgement de la place et se dirigèrent vers un restaurant dont on avait fait l’éloge à Sandro, à l’entrée de la vieille ville. À quelques mètres de l’enseigne, d’un édifice ancien faisant office de khanqa*, jaillissait une mélopée lancinante ; des personnes pénétraient dans le lieu avec leur passe.
— Viens, on va voir ! proposa Sandro, avide de trouver une façon de rebondir.
Charles rétorqua que ça ne lui disait rien.
— Allez, quoi ! Si tu veux aller chercher tes lames avec moi, tu me dois ça ! Viens !
Il l’entraîna en lui prenant la main.
La salle était somptueuse, le plafond très haut s’ouvrait sur une coupole, voûte sexpartite en verre à travers laquelle on percevait une constellation d’étoiles. Ses proportions gigantesques, à la mesure de l’écho qu’elle renvoyait, firent se sentir Charles tout petit. Il était nerveux. La musique jouait ses rythmes récurrents. Elle emplissait l’espace de son leitmotiv infini, ricochait sur les murs de pierre et repartait en écho au fond de la salle.
Là, une scène accueillait des hommes noirs, vêtus de gandouras* aux couleurs éclatantes, coiffés de sortes de bonnets rouges sertis de cauris*, qu’ils faisaient tournoyer au-dessus de leur tête. L’un d’entre eux, plus en avant, jouait d’un instrument méconnu de Charles, à la fois luth et instrument à percussion, sur lequel il frappait. Mélodie grave, basse.
Charles observait les musiciens et, comme au restaurant, fut littéralement saisi par le regard d’un des musiciens aux percussions. La peau était plus claire que celle des autres musiciens, cannelle. Le regard noir, tourmenté. Il se souvenait de ce regard et, même sous le déguisement, reconnut la jeune femme.
Les crotales frottés, percutés les uns contre les autres, s’appliquèrent à scander la mélodie, susurrant peu à peu la transe au public.
Le maître-musicien, après un solo magnifique, donna son instrument à celle dont le regard brûlait Charles. La foule vit un jeune homme ténébreux au visage fin qu’elle présuma le fils du maître. Difficile de faire mieux que lui, de ne pas laisser l’ambiance retomber. Mais la sombre et ténébreuse se leva, dans son costume d’homme, prit l’instrument avec la dignité du guerrier attrapant son épée, et ses doigts avaient commencé ; commencé à frapper la corde à la manière d’une contrebasse, dans un rythme obsédant.
Puis le guembri, sous les doigts de la sulfureuse virtuose, devenait tambour, la peau de chameau tapée, puis les cordes pincées le rendaient harpe, frottées, le faisaient violon et encore guitare électrique, puis de nouveau doucement pincées, il redevenait harpe ou luth. Les autres musiciens, sceptiques et perdus, regardaient le maître, subjugué, qui leur fit signe de continuer de l’accompagner.
Et de peau, les doigts se firent baguettes métalliques, dagues décrochant les notes une à une sans jamais délier la mélodie, cisaillant l’air, déchirant les harmonies. Elle les caressait, les tordait, dépeçait la musique et les temps, et revenait vous hanter de la mélodie première. Ses doigts acérés élaguaient, fendaient. La foule en liesse s’était levée. Et Bahija, volant la première place à son maître, de ses doigts guerriers sur les cordes, de ses dix petites épées, avait caressé, flirté, abattu, balafré, fauché ; chamboulé tout, les gammes et les temps, le rythme et la mélodie. Elle avait tout bousculé de l’ordre ancestral des choses, du rituel gnawa, de la place de la femme et du déterminisme social qui l’avaient ligotée. Elle exultait. Elle ne regardait plus le public, elle était au-delà ; mais une silhouette s’était détachée, celle d’un homme fort à la peau foncée, qu’elle avait déjà croisé et qui l’avait troublée.
Et la ferraille entrechoquée tapait, cinglait, affûtait, psalmodiant, lancinante, rappelant les sons de la forge. Réminiscences enfantines, cultes orishas et vodouns, il y a longtemps, très longtemps dans son enfance. La peau frappée des tambours… Catharsis sublime. Et dans cette extase, Charles eut une vision. Dans ces cordes et dans ces doigts métalliques qui les pressaient à fendre la mélodie sans la rompre, il y avait le secret, le secret de la femme brune qui l’attirait tant et le secret de la pérennité du lien que lui, longtemps auparavant, avait tranché.
Et Bahija le regarda, de ses yeux torturés et passionnés, et alors Shango sut, il sut qu’elle serait sa joie, sa félicité, sa promise, sa dulcinée.

__

* Beija-flor : Colibri, en portugais.
* Zaouïa : Oratoire musulman.
* Amlou : Préparation culinaire marocaine à base d’huile d’argan, d’amandes ou de cacahuètes.
* Khanqa : À l’origine, lieux destinés à abriter les spécialistes et savants religieux, l’équivalent des couvents pour les chrétiens. Ces établissements ont été ensuite réservés aux soufis.
* Gandouras : Tunique sans manches portée sous le burnous au Maghreb.
* Cauris : Coquillage du groupe des cyprées (ou porcelaines), qui a servi longtemps de monnaie à diverses populations, notamment en Afrique noire et en Asie.

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