Daughter

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Mon 1er livre : "La dérive des continents", un recueil avec 17 histoires, chez Chemin Faisant  [+]

J’aime m’acheter plein de jolies robes pour être belle et désirée, pour satisfaire mon public chaque soir renouvelé.
Ces automobilistes qui ralentissent à ma vue en m’éblouissant de leurs phares et de leur aile métallique effleurent mon étoffe fleurie.
Bien sûr, ils veulent surtout connaître mes tarifs et ce que je propose, mais c’est toujours plaisant d’être élégante.
En plus, ça les rassure que je sois féminine, ils n’aiment pas passer pour des homosexuels.

Certains me traitent comme une princesse, d’autres comme une grosse chienne, mais pour chacun je me donne à fond.
Ils en ont pour leur argent et je suis toujours ce qu’ils veulent que je sois.
L’étudiante dévergondée et désobéissante, la maîtresse impavide devant leurs perversions, la banquière revêche qui cache bien son jeu ou la jolie étrangère perdue dans les mots d’une langue qu’elle ne maîtrise que partiellement.

Quand revient le petit matin, je regagne mon studio et j’enlève ma robe pour filer sous la douche où le maquillage outrancier s’écoule le long de mon corps meurtri par la nuit.
Ma perruque de Marilyn au sol semble une bête dorée en train d’agoniser d’être ainsi privée de la lumière de mon lampadaire fétiche.
Mes talons hauts me paraissent soudain beaucoup moins vertigineux, la réalité est en train de reprendre le dessus.
Alors, pour prolonger ma métamorphose de quelques heures, je file me coucher en m’écroulant sur la couette.

Nous somme jeudi, et je sais que ce soir j’aurais la visite de mon client le plus assidu, un septuagénaire retraité de l’éducation nationale qui a toujours regretté de ne pas avoir pu fonder une famille et avoir un fils ou une fille.
Il me paye à chaque fois 500 euros pour que je passe quelques heures chez lui, et je n’ai jamais craché sur 500 euros, même quand pour la première j’ai posé mes fesses sur le siège arrière de sa voiture.
Il a insisté pour que je mette ma ceinture et, en bonne petite fille, je me suis exécutée.
Il m’a tendu une sucette et j’ai croqué dedans comme Lolita l’aurait fait.

Il est en retard ce soir, ce n’est pas dans ses habitudes.
Ah, enfin la Volvo qui vient et maintenant que je suis un peu plus grande à ses yeux, j’ai le droit de m’asseoir devant.
Il tapote plusieurs fois machinalement ma cuisse de sa main avant de repartir en n’oubliant jamais comme à chaque jeudi qu’il me récupère de mettre un nouveau CD de musique classique.
Faut bien faire mon instruction, il veut que sa fille soit une mélomane avertie.
Pendant le trajet, il veut savoir quelles sont mes intentions pour la prochaine rentrée universitaire et ce que je compte faire cet été.
Il est tellement fier de moi, j’ai décroché mon baccalauréat et, en récompense, il peut me filer les clés de son appartement à la mer si je le souhaite.
Je pourrais y aller avec quelques copines, fréquenter des garçons, pourquoi pas, puisqu’il est permissif et suppose que c’est de mon âge après tout, en plus il me promet même de ne pas m’embarrasser d’une visite surprise.

Son salon est impressionnant, il y a de la culture dans tous les coins : des livres, des vinyles, des films d’auteur en DVD, des peintures, surtout des aquarelles joliment encadrées, des journaux en veux-tu en voilà et, évidemment, des encyclopédies.
Chaque fois, il aime me lire un chapitre d’un roman comme je le suce.
Quand il plaque une main sur ma perruque, c’est que la lecture est sur le point de s’achever.
Il apprécie ensuite que nous passions à table pour déguster une de ses recettes maison, ce soir c’est lasagnes à la façon de sa défunte mère comme elle a appris à les faire dans sa Sicile natale.
Il sourit, et me dit que je suis un quart italienne, ce qui ne l’étonne guère tant je suis volubile pour des futilités. Mais en papa gâteau, il me passe tous mes caprices en me couvrant de cadeaux : il m’a acheté un téléphone dernier cri, un ordinateur portable avec une résolution incroyable et, cette fois, il a pensé que je méritais quelque chose de spécial, comme toute bachelière qui se respecte, alors quelle ne fut pas ma surprise quand il m’a tendu une clé.

J’ai d’abord pensé à l’appartement en bord de mer, mais non, il a posé ses mes mains sur mes yeux et m’a guidé jusqu’à son garage où une voiture de sport n’attendait que ma venue.
« Oh que oui je suis contente », je n’avais jamais eu de voiture jusqu’à présent, et devinant également son émoi à travers son pantalon, j’ai simplement remonté ma robe, baissé ma culotte et me suis penchée en posant mes coudes sur la carrosserie abritant le moteur qui brillait de mille feux.
« Bonne fille, bonne fille », qu’il répétait à chaque flux et reflux, cette fois forcément ça allait durer plus longtemps, avant de gémir en posant sa tête sur mon dos.

Il y a vingt ans.
Je suis un lycéen timide et introverti, un lycéen qui ne fait jamais de vagues et presque désolé d’être seulement en vie.
Cette année, c’est la terminale, un cap infranchissable selon moi mais je peux compter depuis mon entrée en seconde sur l’appui sans faille de mon professeur de français qui cette année enseigne la philosophie.
Il a toujours été de mon côté, m’a toujours soutenu et appuyé, même et surtout quand ma mère voulait que je quitte le bahut pour entrer à l’usine.
Comme elle m’avait toujours élevé seule, il lui semblait qu’il était plus que temps qu’à ma façon je m’occupe d’elle. En faisant des études pour avoir un bon métier qui lui garantirait des vieux jours dignes.
Mon professeur préféré l’a convoquée en ma compagnie pour lui stipuler à quel point j’avais des aptitudes insoupçonnées, notamment pour écrire et les langues, c’en était même presque écoeurant de facilité, et il fallait que j’aille à tout prix en faculté de lettres.
Il lui a promis qu’ainsi j’arriverai à me trouver un boulot correct, honnête et noble, et qu’à titre personnel, il ne serait pas peu fier que je prenne un jour le relais en devenant à mon tour professeur.
Ma mère a été convaincue et émue comme il m’a tendrement pincé la joue en nous promettant à tous les deux de ne jamais me laisser tomber avant de nous noter sur un bout de papier son adresse personnelle.

Maman est morte début juillet, je ne savais plus ce que je devais faire, alors j’ai pensé à aller le voir pour lui demander conseil.
Mais il était absent, je suppose ses vacances d’été près de la Méditerranée.
Les factures commençaient déjà à s’entasser, sans parler de celles en retard, et il fallait bien que je règle les frais d’obsèques.

En triant les affaires maternelles, j’ai trouvé deux robes fleuries dans un placard, une paire de talons hauts, et une perruque dont, comme le reste, j’ignorais l’existence.
Un passage par la salle de bains et du rouge à lèvres bon marché appliqué grossièrement, j’ai attendu, en fumant cigarette sur cigarette, que la nuit tombe avant d’aller me poster sous le lampadaire - deux rues plus loin - déserté récemment par le gérant du camion pizza parti les préparer dans une enseigne sans doute beaucoup plus rentable.
Ou tout du moins plus régulière dans les revenus de fin de mois.

Quand sa Volvo s’est arrêtée il y a quatre semaines, moi je l’ai instantanément reconnu.
Pas lui, et depuis je suis sa fille.
Avant, j’aimais m’acheter plein de jolies robes.
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