LE CAS DE MADAME LUNEAU (D'après Maupassant)

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Charles Dubruel grand-père, passionné de littérature et particulièrement de Maupassant  [+]

Le juge appelle l’affaire
Céleste Césarine Lemaire,
Veuve Isidore Luneau
Contre Hippolyte Romain,
Quincailler et sacristain,
Un homme brun, grand,
L’air simple mais portant beau.

Céleste semble avoir trente ans.
Enceinte, charpentée en lutteur,
Elle gonfle de partout son tailleur
Étroit et collant.
Elle a des hanches énormes supportant
Une poitrine débordante par devant,
Et par derrière, des omoplates
Rondes comme des jattes.


Le juge de paix attaque la question :
-Hippolyte Romain, votre réclamation ?
-Il y aura bientôt neuf mois
Que madame Luneau, est venue chez moi
Se plaindre de la stérilité de son mari.

Le juge de paix :
Soyez plus explicite, je vous prie.

Hippolyte :
Son mari ne lui ayant pas donné d’enfant
Elle m’a demandé :
-Tu voudrais pas participer, mon chou ?
Je ne lui fis pas de difficultés
Vu qu’elle me payait cent francs.
Or la chose, depuis ce jour, étant conclue,
J’ai beau réclamer mes sous
Elle me refuse mon dû.

Le juge :
Voulait-elle adopter un de vos enfants ?

Hippolyte :
Mais non, elle en voulait un de mon sang
Ou si vous préférez : un neuf.

Le juge, ahuri :
Vous m’avez bien dit : « un neuf ? »

Hippolyte :
Oui. Un enfant que nous aurions
Comme si nous étions
Elle, ma femme et moi, son mari.

Le juge :
Vous me surprenez, là.
Dans quel but vous a-t-elle proposé cela ?

Hippolyte :
Huit jours avant notre rendez-vous
Mourait le pé Isidore, son époux,
Laissant tout son bien aux siens
Et pour elle, rien.
Comme la chose l’a désolée,
Vu la fortune du pé, elle est allée
Trouver un homme de loi
Qui lui a dit que si elle enfantait
Dans les dix mois
Qui suivaient le décès de son mari,
De tout l’argent elle héritait.
Je me mis donc en état de la satisfaire.
Six semaines après, elle m’a appris
Que nous avions réussi notre affaire.
Alors, je lui ai demandé les sous promis.
Elle refusa et me traita d’abruti.

Le juge :
Madame, pourquoi ne le payez-vous pas ?
Mme Luneau :
Je dis que cet homme est un bêta
Et jure sur la tête de mon mari
Qu’il ment. Mon enfant n’est pas de lui.

Le juge :
De qui serait-il si ce n’est pas le sien ?

Mme Luneau :
Je n’en sais rien
V’là mes témoins. Demandez-leur.

Le juge :
Vous pensez que Romain n’est pas le géniteur ?

Mme Luneau :
J’appris, après lui avoir proposé cent francs,
Qu’il n’était pas même le père de ses enfants,

Hippolyte :
C’est des menteries.

Mme Luneau :
Non. Tous les gars du pays
Ont rencontré sa femme. C’est un fait.
M’sieur le juge de paix.
Alors j’ai visité Albert Mérat,
Un de mes témoins qui m’jura :
‘‘M’dame Luneau à vot’ disposition ’’
Comme il connaissait ma situation
Il ajouta que j’avais tort de donner
Cent francs à Hippolyte,
Vu, qu’ ce pauvre aviné
N’avait pas fait plus, je le cite,
Que les autres qui ne réclamaient point.
Demandez donc à mes aut’ témoins,

Ces hommes sont appelés à la barre par le juge
Ils sont timides, gênés, crispés.
Le juge :
Trévat Aimé,
Avez-vous lieu de présumer
Être le père de l’enfant
Que Mme Luneau porte dans son flanc ?

Aimé Trévat :
Oui, m’sieur.

Le juge :
Célestin-Pierre Virieux,
Etes-vous le père de l’enfant
Que Mme Luneau porte dans son flanc ?

Virieux :
Oui, assurément

Les quatre autres témoins
Retournèrent dans leur coin
Après avoir déposé identiquement.

Le juge :
Les nommés Trévat
Et cetera, et cetera...
Sont déboutés, faute d’arguments.
Et il est estimé
Que Romain est bien évidement
Le père du fils réclamé
Par Madame Luneau, partant,
La Cour la condamne à deux cents francs
De dommages-intérêts

Hyppolyte sortit tout guilleret.
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