6
min

Danse macabre

Image de Marie-Françoise

Marie-Françoise

32 lectures

4

Perdu. Perdu dans cette ville inconnue. La partie haute de la cité entourée de remparts ne lui permet pas de garer sa voiture. Le nez sur le pare-brise, il cherche un parking. Une place sur le quai près du port se libère.
Il sort prestement, arpente les alentours, sur le qui-vive, scrute les passants, se retourne en permanence. Lève la tête à la recherche des plaques de rues. Malgré les brusques coups de vent qui manquent de le déséquilibrer à chaque pas, il continue. Retient son chapeau de la main gauche, agrippant de l’autre une sacoche en croco.
Un blouson trop petit et trop court au col relevé accentue sa silhouette trapue, au cou large et généreux tel un taureau prêt au combat. Des cheveux bruns s’échappent d’un chapeau mou rabattu sur les yeux. De sombres lunettes en écaille rouge achèvent de les dissimuler. Un pantalon blanc moulant ceinturé d’une boucle grotesque découvre des mocassins bicolores à glands, démodés et poussiéreux.

Il se retrouve face au débarcadère, se tourne vers les gréements, suit avec sa tête le balancement des mâts, leur voilure danse dans le vent. Un panneau signale l’hôtel Hélios. D’un pas assuré franchit le seuil, suit le flot des clients les portes de l’ascenseur viennent de se refermer. Il se plante devant.

Deux escarpins noirs à talons aiguilles s’extraient élégamment d’une petite Clio rouge qui vient de stationner au bas de l’immeuble sis 1 rue Faidherbe. La silhouette fine, élancée, vêtue d’une simple robe noire très ajustée, se penche pour récupérer sac et bagage. Elle empoigne sa pochette trop brusquement, toutes les partitions s’échappent sur la chaussée. La jeune femme hausse les épaules en secouant la tête, ramasse le tout nerveusement et presse le pas.

La pâleur de sa peau contraste avec la couleur sombre de son vêtement. Une bourrasque de vent rabat la portière, ses longs cheveux bruns se plaquent sur son visage. Elle se recoiffe d’une main distraite. Décolle une mèche de ses lèvres entrouvertes, soulignées d’un rouge bordeaux. Enfile son manteau, un bonnet couleur chair, en laissant retomber quelques boucles vaporeuses sur ses frêles épaules, s’enroule dans son écharpe. Ainsi emmitouflée, ses yeux verts rivés sur le portable, la jeune femme remonte la chaussée sur cinq cents mètres.
L’hôtel est situé près de la mer, les mouettes tournoient en nombre, se posent sans crainte, envahissent les moindres recoins de la ville, recouvrent copieusement de leurs déjections les pauvres bancs que l’hiver a condamnés à la solitude. Elle pénètre dans le hall de réception. Hésite devant les escaliers de service puis se dirige lentement vers l’ascenseur. Les portes se séparent, laissant échapper une nuée de touristes.


O pauvre ! Prends-en plein les mirettes mec, te voilà seul dans l’ascenseur avec une superbe gonzesse ! N’y a que James Bond qui tombe sur des nanas qui ont la classe. C’est dar comme au ciné. Pas mal gaulée la poupée en plus. Belle carrosserie, quel châssis ! Sa robe est trop longue, le décolleté pas assez plongeant sur les airbags. Hé mam’zelle quand c’est beau faut le montrer ! Ça me change des tapineuses qui racolent à la rue Tubaneau à Marseille.
Il me la faut celle-là, j’en ai pas dans ma panoplie des comme ça. C’est un morceau de choix ! Avoir une greluche pareille à portée de paluches, mamma mia ! Seule, pas maquée, pas de bagouse, pas tartinée. Mais qu’est-ce qu’elle fout ici ? C’est pas mon job qui m’fait rencontrer des meufs aussi canon.

J’ vais lui lancer mon œillade de tombeur. Lui crier : salut ma poule chui ton homme, ramène ton cul. Humm ! J’adorerais qu’elle me piétine avec ses talons aiguilles. Mon ex, Cindy, s’ pavanait devant les clients au bar du port avec ses jupes ras des fesses et sa paire de grolles dorées et scintillantes. Elles étaient à talons compensés...
Le plaisir ne sera pas l’ même, j’aime avoir mal et j’ crois bien qu’avec celles-ci ce serait l’ pied. J’ouvre la lourde de ma piaule en slip panthère, elle apparaît dans un bikini rouge, perchée sur ses pompes noires, bandante, j’ la jette sur le pieu et...
Comment j’ vais la pécho ? Si j’ lui dis: salut ma cocotte mon blase c’est Doumé, chui tueur à gages. Elle va s’tirer vit’ fait.
Rouler des pectoraux et jouer des biceps ça l’ ferait p’t-‘être. Ces filles-là aiment le muscle à donf. J’ lorgne l’étiquette de sa valise : N. Judith Bernstein. Ça m’dit quequ’ chose...

Je m’étouffe, j’ai peur de rester coincée. Oh la la je déteste les espaces confinés. L’angoisse monte. Le danger déclenche toujours dans ma tête un morceau de Saint-Saëns. En plus je ne suis pas seule, il faut que je tombe sur ce vieux plouc qui ne me lâche pas des yeux. Je n’ose plus faire un geste, même enlever ma veste ressemblerait à un striptease. Je rêve ou il a l’œil lubrique. Tu veux ma photo gros porc ?

Son doigt garni d’une énorme chevalière noire avec un diamant au centre, vient d’appuyer sur le bouton du 9ème. Ouf nous ne descendrons pas au même étage. Ce geste dégage son poignet, une monstrueuse montre en or apparaît. Mais quelle horreur ! Avec ce look, qu’est-ce qu’il fait ? Musicien de rue, DJ, videur de boîtes de nuit ? Oups, j’ai comme une nausée, je ne supporterai pas son eau de toilette jusqu’au cinquième. Je suis sûre que c’est pour masquer son odeur de transpiration aigrelette. Beurk beurk. Dieu qu’il s’est aspergé ce type ! Je suis mal. S’il s’approche, qu’est-ce que je fais ?

Sainte Judith, toi qui as sauvé le peuple hébreu, pardonne-moi mais j’ai bien envie de flanquer mon poing dans la gueule de ce vicieux. Avec ses lunettes rouges, identiques à celles de Nathan, il m’horripile. Son col relevé, son feutre enfoncé, c’est sûr il se camoufle. Un rendez-vous galant incognito peut-être ?
Nathan aussi a dû se cacher avec sa minette dans des hôtels luxueux. Lui au moins il prend soin de son apparence pour elle, plus que de moi ces derniers temps. Pour impressionner sa bimbo, il troque son costume strict de parfait businessman contre jeans, tee-shirt moulants et Nike colorés. Le con à son âge, ridicule !!!
Ahhh ! Que se passe-t-il ? Ce soubresaut violent de l’ascenseur m’achève, les portes s’entrouvrent, délivrance. Plus tranquille, je peux enfin respirer, La Danse Macabre cesse de paralyser mon cerveau. Ciao vieux satyre.

Judith se dirige rapidement vers la chambre 501, la moquette amortit ses pas, ses talons s’enfoncent légèrement. Elle se retourne quand même plusieurs fois, inquiète à l’idée que le type de l’ascenseur puisse la suivre.
Se précipite sous la douche, il faut qu’elle se lave, se nettoie, se frotte, se purifie, se déleste. Ces regards insistants et libidineux l’ont salie, les mauvaises pensées l’ont envahie. Les répétitions n’ont lieu qu’à seize heures, j’ai largement le temps de me reposer. Finalement ce n’est pas une bonne idée ce moment de calme, mes pensées tournent en boucle. Nathan, Nathan qu’as-tu fait de notre couple ?

Jeunes étudiants enthousiastes, nous étions si complices, partagions la même passion. C’est la personne qui a illuminé ma vie. Nous nous sommes connus lors du concert de Lang Lang à la Philharmonie de Berlin. Le lendemain, nous avions visité ensemble le Palais du Reichstag, nous quitter si vite était trop difficile. Maintenant cela semble si aisé presque salutaire, nos chemins divergent et je m’en fiche. Il se décidera même à devenir père pour les beaux yeux de cette fille, qui sait...
Judith essuie une larme, non ce n’est pas le moment pour cette émotion-là. Je dois avancer dans ma vie, continuer à m’investir follement dans mon travail. L’heure tourne, il est temps de descendre à la salle de répétition mise à disposition par l’hôtel au rez de chaussée. Elle claque la porte de sa chambre, se dirige vers ce maudit ascenseur, ouf cette fois je suis seule. Les instruments s’accordent déjà.
La jeune femme s’installe, règle la hauteur du tabouret, se réchauffe les doigts, pianote une série de gammes. Le chef n’est pas encore en place pour la répétition générale. Les partitions de Chopin « Etude n°12 », de Ravel « Pavane pour une infante défunte » et juste en dessous « La danse macabre » de Saint-Saëns trônent sur le pupitre du piano, un Steinway& Sons quart de queue en laque blanche. Elle récupère sa barrette, relève la tête pour s’attacher les cheveux, elle est prête quand soudain son visage s’affaisse. Dans l’encadrement de la porte, à moitié dissimulée par la tenture verte, une vision cauchemardesque. Le satyre.


Attiré par les sonorités émanant d’un des salons du bas, Doumé s’est approché subrepticement de la porte.
- Oh putain ! La pianiste c’est la gonzesse de l’ascenseur.
Il se laisse bercer par le morceau, fond littéralement de plaisir en écoutant cet ensemble de musiciens.
Flash ! Un éclair, une vision. Son esprit vient de faire un lien avec un événement qui remonte à vingt-huit ans alors qu’il débutait dans le métier. Il se rappelle précisément la date puisque c’était son premier contrat le 14/10/90 à New York.
Les articles de journaux révélaient à l’époque que le compositeur, chef d’orchestre et pianiste Léonard Bernstein apparaissait dans la liste officielle du FBI, comme un individu suspecté d’être affilié à une organisation communiste. Il était soupçonné de glisser des messages codés dans les textes latins de sa nouvelle œuvre. Cet humaniste engagé inquiétait les services du Renseignement Intérieur... A sa mort il a laissé trois orphelins dont une petite dernière Nina.
Ce pourrait être cette N. Judith rencontrée dans l’ascenseur. Un frisson le parcourt, il prend la réalité de son job en pleine face. Un haut le cœur le fait courir aux toilettes sur fond de Camille Saint-Saëns....
Une petite fille en pleurs à Central Park, serrant son nounours dans ses bras, faute de tenir la main de son papa le hantera désormais nuit et jour.
-Je crois bien qu’il est temps de raccrocher et de t’affranchir, tu deviens trop sentimental en vieillissant, mec.
Le silence fait alors résonner les vides intérieurs d’une vie remplie de morts. La musique réussira-t-elle à conjurer le maléfice ?

4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Epicurien78
Epicurien78 · il y a
Eh bien, chère MF, vous en avez de l'imagination ! Seriez-vous mélomane, voire musicienne, pour avoir imaginé une telle intrigue autour de Bernstein et de sa petite dernière ?
J'ai beaucoup ri en découvrant la première interjection que vous placez dans la bouche de Doumé (un bandit Corse, c'est sûr, avec ce prénom ! :)) : Ô Pauvre ! Voilà qui m'a immédiatement fait voyager de nombreuses années en arrière, dans mes vertes années provençales... Ô Peuchère, Ô Bonne Mère, j'ai cru entendre mon grand-père et certains de mes oncles... :))

·
Image de Marie-Françoise
Marie-Françoise · il y a
je suis heureuse qu'il vous ait plu et fait rire ce texte, il m'a sorti de ma zone de confort et j'y ai mis tout mon cœur et mon humour décalé "avé l'assent pardi té" en référence à mes années passées à Marseille...je me suis donnée à fond dans le vulgos enfin un peu....
·