Danse avec moi

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Anglophone de naissance, francophone de plume et de cœur, j'ai la langue qui fourche parfois. Ou faut-il dire qu'elle le fait exprès ? Merci pour vos lectures et vos commentaires  [+]

Vendredi matin, Paris, Boulevard de Clichy.

Six heures : l’heure à laquelle le cri aigu d’une sirène s’élève jusqu’au deuxième étage de l’immeuble. Il se penche au bord de la fenêtre de la pièce où dort Ève.

Or, Ève ne dort plus à cette heure-ci. Bien avant que son réveil ne sonne, elle laisse volatiliser de plein gré les bouts de rêves du dernier stade de sommeil, le sommeil paradoxal. Le matin, c’est l’occasion de se dégager du poids de la nuit, prévoir la journée à venir.

Soixante-sept : le nombre de jours qu’elle habite cette chambre de ce deux-pièces. « Et toi, Ève, tu vis où maintenant ? » Vivre, le mot est trop fort. S’habiller, se déshabiller, travailler les dossiers, dormir. S’y investir le moins possible. Attendre.

Quatre-vingt-dix : le nombre de jours d’essai fixés par son employeur, un cabinet de conseil dans un quartier d’affaires. Tous les matins, elle s’y rend pour faire ses preuves. Tel un matelot face à un banc de marsouins, Ève fait tout pour garder le cap. Vingt-trois : le nombre de jours qui lui restent avant la fin du contrat. D’ici là, il ne faut pas chavirer, ne pas couler à pic et se laisser emporter par le courant sous-marin jusqu’au banc somnolent de son pays natal, à des années-lumière de la France, là où l’indéterminé prime sur le déterminé. En France, c’est tout à faire le contraire. Avec un contrat solide, elle ne tanguera plus, elle pourra jeter l’ancre à Paris, planter les pieds dans la terre ferme.

Jojo, son compatriote, camarade d’enfance, lui a ouvert son appartement. Si elle trouvait les eaux trop difficiles pour naviguer seule, le lit aussi lui serait ouvert. « Quand tu voudras. » Vrai touche-à-tout, Jojo s’improvise, à tour de rôle, chauffeur, musicien, gardien de nuit, plongeur, et, plus récemment, modèle. Ainsi subvient-il à ses besoins essentiels depuis cinq ans, tout en s’accordant du temps libre pour goûter aux plaisirs de la ville.

Ève ne veut pas de son lit ; elle préfère contempler les dépliants qui lui font miroiter des PEL, des PEA, des PERP. Se réfugier pour de bon dans tout l’abécédaire de la vie française, comme si elle y avait sa place depuis toujours. Tout comme son nom de famille, version francisée de l’original, à consonance neutre et facile à écrire, qui lui servira de sésame dans un monde qui n’a pas de temps à perdre. Quant à son prénom, elle l’a choisi après des heures de recherche sur des forums de futures mamans pour son côté passe-partout religieux. Une Ève est solide et volontaire, elle n’a pas de temps à perdre non plus. Passer la nuit avec Jojo, avec ce bohème, même une seule fois, lui coûtera trop. Non, elle ne flanchera jamais. Elle patientera encore vingt-trois matins et autant de sirènes d’ambulances avant de se lancer à la recherche d’un appartement bien à elle. Ce sera dans un quartier de la capitale où les résidents évitent les activités qui les conduisent systématiquement aux urgences. Un quartier sans sex-shops, ni cabarets, ni bars.

Ève se lève, se dirige vers la penderie. Sept : le nombre de tailleurs qui s’y trouvent dedans, tous discrets, de couleurs sobres. Elle a passé des après-midi entiers à fouiller les dépôts-ventes pour dénicher des tenues de marque. Pour le bureau, elle a adopté une allure réservée, un style bien adapté à ce monde dominé par les hommes. Ève a conçu un système de rotation pour éviter des répétitions. Aujourd’hui c’est numéro trois : le tailleur marron, pas encore porté cette semaine. Après le chemisier blanc, le foulard, et les talons hauts, elle hésite devant l’imperméable. Les rayons de soleil qui éclaire la pièce la décident de s’habiller léger.

Cinq : le nombre de dossiers déjà rangés dans la serviette en cuir. Tout est là, prêt pour la réunion de dix heures. Parler aux clients et les convaincre, c’est son point fort, non seulement par la voix, mais aussi par les gestes : en particulier ce bruit sec quand elle ferme la serviette avant de faire passer les dossiers auxquels elle a consacré des heures de ses soirées parisiennes. Les tête-à-tête avec des copines, les weekends en amoureux, ce sera pour plus tard.

Trois : le nombre de félicitations qu’elle a déjà reçues de son directeur pour sa prévoyance et son interprétation aiguë des statistiques. Devant toute l’équipe, en plus. Zéro : le nombre de chances qu’elle aurait eues de démontrer ses compétences dans la capitale de son pays natal, même après des années d’études et la maîtrise d’une langue étrangère. Là-bas, il y a bien d’autres obstacles à la réussite. Elle se félicite d’avoir pu rassembler de petites économies et une partie de celle de ses parents pour changer le cours de son destin. La serviette en cuir était leur cadeau de départ, une offrande d’un prix élevé, celui de la bénédiction et de la reconnaissance.

Elle marche sur la pointe des pieds le long du couloir sinueux jonché de poussettes et de jeux d’enfants. Quarante-deux : le nombre de pas jusqu’à l’escalier. Cinq : le nombre de portes le long du couloir. Ève ne voit jamais les voisins. Matin et soir, elle traverse le vacarme de leurs télés, de leurs maladies, de leur musique, de leur cuisine, des cris de leurs bébés, de leurs disputes, et parfois de leurs ébats amoureux. Jamais de visage. Ses allées et venues sont étrangères aux rythmes familiaux.

Dans la rue, elle lance un regard dans la vitrine de la brasserie située en bas de son immeuble, Le French Béret. Malgré les invitations répétées de Jojo, elle n’a jamais mis les pieds dans cet endroit toujours rempli de monde, où le menu propose avec fierté à toute heure son plat du jour invariable : bifteck-frites et crème brûlée. A travers la porte ouverte, Ève aperçoit des noctambules joyeux en train de savourer les derniers pichets de « wine from the country » sous les lumières jaunes d’un faux style Tiffany. Ils rient, c’est possible, mais elle ne les entend pas. Elle marche droit vers le métro, ses talons claquant sur le bitume, ses yeux rivés sur le trottoir afin d’éviter les flaques d’urine. Les éboueurs commencent à peine à entamer leur travail sur ce boulevard où les bars crachent leurs habitués encore ivres, en sueur, et parfois même en sang. La rue est déserte. Il va faire beau : elle a bien fait de ne pas s’encombrer de l’imperméable.

A l’approche de la bouche de métro, elle le voit venir, cet homme, un habitué du quartier. Jojo le connaît, lui parle dans leur langue maternelle. Ils passent des soirées à charmer les touristes qui fréquentent le French Béret en chantant des ballades grivoises de différents pays. Des chansons plus ou moins inventées selon l’humeur de Jojo. Cet homme se dirige vers elle, semblant l’avoir choisie. Pourquoi elle ? Des milliers : le nombre de pas qui devraient la séparer, elle, de cette forme chancelante, de ces cheveux ébouriffés, de ces vêtements débraillés, de cet être qui a baissé les bras. Un gouffre, non ? Mais ce matin, pas plus de sept ou huit, de ce fait elle sait exactement à quel instant leur collision aura lieu. Dans quelques secondes au plus.

L’homme l’aborde, bloque son passage. Lorsqu’il se penche vers elle, son corps dégage une odeur de sueur et d’alcool, l’odeur de la défaite. Lorsque leurs corps sont proches, Ève sent bouillir sa colère. Elle doit échapper à cet accrochage. Trop tard, l’homme effleure sa joue, l’enlace, pose sa tête sur son épaule. Il est chétif ; elle sent ses os à travers le vieux costume. Doucement, il se met à dodeliner comme un enfant qui danse la valse sur les pieds d’un adulte.

« Danse avec moi » marmonne-t-il dans cette langue qu’elle connaît, qu’elle ne parle plus sauf au téléphone. A Jojo, elle ne parle qu’en français. « Mon ange, juste un moment. Une petite danse. »

Electrisée, Ève se raidit. Cette berceuse, elle la reconnaît. Une vague de fureur envahit toutes les molécules de son être. D’un mouvement brusque, elle s’arrache de son étreinte, prend la serviette en cuir dans les deux mains, s’en sert pour le repousser. Les bras encore tendus, l’homme trébuche sur le trottoir et tombe. Allongé sur le dos, un filet de bave dégoulinant de sa bouche, sa berceuse tourne au gémissement enfantin.

Ève examine le revers de son tailleur. Deux: le nombre de taches de salive sur le tissu. Elle aurait dû prendre l’imperméable. Il va falloir remonter chez elle se changer.
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