Dans un souffle

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J'aime écrire, raconter, mais surtout, donner du rêve, de l'espoir, de l'envie... Que sais-je encore. Tant que je peux, le temps d'une histoire, emmener tout le monde avec moi, ça me suffit  [+]

Une fumée épaisse recouvrait le village.
Le sifflement des bombes se dissipait à peine. Les dernières explosions retentissaient encore, çà et là, au hasard des rues jonchées de débris. Le nuage soulevé par le souffle des déflagrations crevait, pour retomber lentement en une poussière âcre.
Au fur et à mesure, je voyais émerger sa silhouette fantomatique au milieu du désastre. Rudement mis à mal, mon vieux compagnon n’allait pas bien. Pas bien du tout . Ah ! il avait bien joué au plus malin au début, quand les choses avaient commencé à mal tourner. Moi, je ne disais rien, mais au fond, je n’en menais pas large. J’aurais plutôt eu tendance à vouloir me faire tout petit. Lui, au contraire, pavoisait :
- « Je suis encore debout, je suis encore debout ! »
Et moi de répondre :
- « Mais tais-toi donc, bougre d'idiot, ils vont nous repérer ! »
Il ne la ramenait plus maintenant, le pauvre vieux. Ça, on pouvait dire qu’ils me l'avaient salement amoché ! Un miracle qu'il ne se soit pas encore écroulé. Moi, ça allait, les dernières échauffourées m'avaient certes un peu secoué, mes jambes en tremblaient encore et mes oreilles bourdonnaient, mais ce n’était pas grave, je n’avais rien de cassé. Lui, en partie éventré, exposait aux vents brûlants ses entrailles, révélant ici une cage d'escalier à ciel ouvert envahie de gravats, là, une chambre, dont le lit recouvert des décombres de l'étage supérieur n'offrirait plus le repos à personne.
Mon cher ami ! Le voir dans cet état me brisait le cœur. On avait presque le même âge, tous les deux. Il était même un peu plus jeune que moi. Je l'avais vu grandir. Pierre après pierre. Étage après étage. Très vite, il m'avait fièrement dépassé de plusieurs têtes. Quand j’étais parti de chez mon père, que je n’avais nulle part où aller, il m'avait accueilli chez lui. Nous ne nous étions plus jamais quittés depuis. On avait passé tant de bons moments ensemble ! Je lui avais présenté celle qui deviendrait ma femme ; elle l'avait tout de suite adoré. À la naissance de nos quatre fils, il était là. Il nous avait assurés de sa protection, jour après jour. Ma chère épouse n'était, hélas, plus de ce monde. Et pour mon fidèle ami et moi, le temps était désormais compté. Un inéluctable compte à rebours absorbait le temps qu’il nous restait à vivre.
Courageux, il s’accrochait, mais je savais qu'il souffrait. Je l'entendais grincer et gémir. Chaque nouvelle offensive sonnait le glas de sa splendeur passée. Son corps, criblé d’impacts de multiples projectiles faiblissait, s'affaissait. Un genou à terre, le géant résigné attendait l'estocade.
J’étais à son chevet. Ou bien lui au mien... À vrai dire, je n’en savais rien. Assis sur un coin de mon lit, je regardais les vestiges de ma vie éparpillés autour de moi, pulvérisés par l'artillerie. Mes yeux irrités par la poussière embrassèrent avec tendresse cette pièce qui m’entourait, ses quelques rares bibelots encore épargnés - mais pour combien de temps ? - et les souvenirs me revinrent. La tapisserie des murs, les coussins moelleux du sofa. Les rires des garçons, leurs disputes de jeu. La douce voix de ma Louisette, toujours un refrain aux lèvres. L’odeur des épices et les éclats de voix qui montaient de la rue les jours de marché. La douceur de vivre orientale.
La vie, quoi.
Je me levai dans un sinistre craquement de vertèbres - bon sang, ce qu’elles me faisaient souffrir, celles-là - pour ouvrir le tiroir de la table de nuit. Si je n’avais pas encore cassé ma pipe, j’avais récupéré la mienne. J’avais même recommencé à la fumer. Au diable ma santé, et les quintes de toux qui me secouaient la poitrine à chaque bouffée. C'était comme la cigarette du condamné ; un paradoxe qui me raccrochait à l’existence. Après l’avoir bourrée d’une menue pincée de tabac ; on n’en trouvait presque plus ; je l’allumais à la flamme de mon vieux Zippo, avant d’aller ouvrir la fenêtre pour cracher la fumée et mes poumons dehors, réflexe de l’époque où ma Louisette me chantait une tout autre chanson dès que j’avais la pipe au bec ! Comme je voudrais qu’elle soit encore là pour m’engueuler comme elle savait si bien le faire ! Et même si c’était parfaitement inutile face à une vieille tête de mule comme moi !
Il avait fallu que ma femme décède pour que je réalise enfin qu’elle me remontait les bretelles par amour. Et moi, dans ma fierté d’homme si mal placée soit-elle, je n’écoutais rien. Pire, je continuais, par défi. J’aurais dû la prendre dans mes bras, tant qu’il en était encore temps, et la remercier de m’aimer comme ça.
Le vieux tourne disque à manivelle chiné sur un souk complétait, avec mon lit, l’inventaire de mon mobilier. L’électricité avait cessé de fonctionner depuis bien longtemps, j'arrivais tant bien que mal à écouter mes quelques disques. La musique, totalement libre dans cet espace sans limites, ondulait et résonnait entre les murs béants, les fenêtres aux vitres brisées et les rideaux décrochés. Les lourdes tentures chiffonnées me rappelaient les jupons de ma Louisette tiens, quand elle dansait. Je la revoyais encore, les joues rouges, les cheveux décoiffés, grisée de jeunesse :
- « Fais-moi valser encore mon Marcel, fais-moi valser ! » me criait-elle dans les oreilles.
Je m'exécutais et l'emportais dans des tourbillons de plus en plus rapides, juste pour l'entendre rire. Je l’aurais fait valser jusqu’à en mourir d’épuisement, pourvu qu’elle soit heureuse. J'aurais exaucé tous ses vœux.
J’étais sûr qu’aujourd’hui encore, si elle était là, Louisette voudrait danser, pour conjurer le sort. Pour tromper l’attente avant l’inévitable.
Brave Louisette... Comme je l’avais aimée, moi aussi !
Elle était la seule à avoir su briser ma carapace pour atteindre mon cœur, la bougresse ! La mort me l'avait arrachée bien trop tôt.

J’errais depuis au milieu de mes souvenirs perdus. Je parlais tout seul, restais des heures le regard perdu dans le vide.
Mon ami mourant et moi, nous écoutions. Nous attendions. Sans peur. Nous savions la fin proche. Après toutes ces années de connivence, nous partirions ensemble, comme nous avions vécu. Jusqu’au bout, je resterais avec lui. Il pourrait compter sur le vieux fou que j’étais, comme j’avais pu compter sur lui. Lorsque ses forces l'abandonneraient, alors mon jadis fier et bel immeuble deviendrait débris.
Et je deviendrais poussière.
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