6
min

Dans sa tête

Image de Marie Casanova

Marie Casanova

119 lectures

4

Dans sa tête...Côté pile

"Elle vient de rentrer, toujours le même bruit de porte, toujours à la même heure. Son parfum la précède à chaque fois. Je ne m'en lasse pas de son parfum, le même depuis que je la connais. Elle le portait déjà, ce fameux soir au théâtre où elle m'a fait tourner la tête et le coeur, où ma vie a radicalement changé. C'est comme une signature olfactive et si quelqu'un d'autre venait à utiliser le même, je le verrais comme un affront. Seule ma femme a le droit d'en asperger sa peau et ses foulards. Aaah, ses foulards...je me suis déjà surpris à enfouir mon nez dedans et à me remplir de ses senteurs. À chaque fois, une palpitation venait surprendre mon coeur endormi. C'était mon shoot, mon adrénaline, mon remède au blues. Qu'est-ce que je l'aime mon Amélie. Cela fait dix ans maintenant que je ne vis que pour elle et par elle. Elle m'a donné deux magnifiques petites filles qui sont mon rayon de soleil. Deux et quatre ans mes princesses. Emilie et Juliette. J'adore quand leurs rires d'enfant viennent chatouiller mes tympans. Elles sont la gaieté incarnée, la bonne humeur personnifiée."

Amélie posa rapidement ses affaires sur la chaise et s'assit près de son mari. Comme à son habitude, elle lui prit doucement la main et la caressa de la pulpe de son pouce :

"Bonjour mon chéri, tu vas bien ?"

Et dans un flot de paroles continues, elle parla de sa journée, de ce qu'elle avait fait, de ses envies, simples et réalisables, de son quotidien sans heurts ni fantaisie. Un peu morne pour tout dire. Le ton qu'elle employait était monocorde et l'enjouement y avait, depuis longtemps, disparu.

"J'aime bien, quand tu me parles. Je ne te réponds pas parce-que je ne vois pas trop quoi ajouter mais le son de ta voix est une mélodie à elle-seule. Et ta main est toujours aussi douce."

Puis, elle se tut, pensive. Le silence envahit l'espace. Le pouce continuait ses caresses dans un geste mécanique. Soudain, elle ricana. Oh, comme il était triste ce ricanement.

"Mais à quoi pense-t-elle ? Sûrement au mal que je lui ai fait...Comme je m'en veux ! Je suis vraiment un crétin ! Comment ai-je pu lui faire ça ? À elle mais aussi aux filles ! J'ai tout foutu en l'air en une fraction de seconde... par vanité. La crise de la quarantaine ça s'appelle...Pffff, tu parles d'une connerie ! Je suis bien avancé maintenant. Mon avenir est fichu. J'ai tout gâché."

Le silence, lourd comme une chape de plomb, fut brisé par un petit frappement à la porte.

"Je reviens", murmura Amélie en se levant.

"C'est encore Lui, je le sais bien. Je ne peux pas t'en vouloir ma chérie, je ne peux plus vivre égoïstement. Je dois te laisser vivre ta vie et sans moi, ce sera nettement mieux. Tu pourras enfin avancer de nouveau. Je vais m'en aller et malgré tous tes efforts pour me retenir, tu sais très bien qu'il n'y a pas d'autres issues. Je ne peux plus gâcher davantage vos vies à toi et aux filles. J'ai fait le con, j'en paie le prix fort, c'est normal."

Elle rentra et reprit la main de son mari, un peu plus tendrement encore.

Son pouce essuyait sur son passage les larmes qui s'échouaient sur la main de son époux.




Dans sa tête... côté face.

La première fois qu'elle avait arpenté ce couloir, elle n'avait pas fait attention à la peinture bleue flambant neuve qui en ornait les murs. Elle courait jusqu'à la chambre 412, là où son mari venait d'être admis. Il sortait de longues heures d'opération. Le platane contre lequel il venait de s'exploser ne lui avait laissé aucune chance. Elle lui avait dit que la moto lui faisait peur, qu'elle ne voulait pas qu'il en fasse. Mais têtu et déterminé, il ne l'avait pas écoutée et s'était offert une bombe sur roues. Il roulait vite, trop vite et il n'avait pas vu la plaque de verglas, traîtresse.
Lorsqu'elle entra dans la chambre ce jour-là, elle étouffa difficilement le cri qui surgit de sa poitrine. Son mari gisait sur un lit, branché de toutes parts. Des hématomes déformaient son visage. Un énorme pansement partait du sommet de son crâne et enveloppait une grande partie de sa joue droite. Des tuyaus le reliaient à des machines qu lui permettaient de respirer. L'encéphalogramme ne montrait qu'une activité limitée. Les signaux sonores étaient réguliers et formaient un bruit de fond agaçant.
Amélie se précipita sur son mari et l'inonda de ses larmes. Comme elle avait eu peur ! Mais le voir là, toujours en vie, atténuait un peu ses angoisses.

"Il est dans le coma, annonça le neurochirurgien qui venait d'entrer. Nous ne savons pas quand il se réveillera...s'il se réveille un jour.
- Bien sûr qu'il se réveillera !! Il ne peut pas nous laisser, il a une famille qu'il aime et qui l'aime ! Il est fort et ne nous abandonnera jamais !!
- Puissiez-vous avoir raison. Ses fractures sont multiples et ses organes ont bien souffert aussi. Nous avons fait le nécessaire pour tout remettre en état de marche. Maintenant, il a besoin de se retaper. Son cerveau doit suivre le mouvement à présent..."
Amélie ne l'écoutait que d'une oreille distraite. Elle regardait la machine dont le soufflet insufflait l'air indispensable au corps de son époux. Oui, elle le savait, il vivrait et reviendrait vite à la maison.

Amélie ne court plus dans les couloirs. Elle connaît par coeur les moindres petites imperfections de la peinture qui commence à s'écailler.
Elle entre dans la chambre 412 et salue son mari, comme tous les jours depuis maintenant 12 ans. Les bips sonores n'ont jamais cessé de briser le silence, seconde après seconde. Elle prend la main qui dépasse des couvertures et la caresse avec le même amour qu'au début.

"Bonjour mon chéri, tu vas bien ?"

Le médecin qui s'occupait de Cyril lui avait dit qu'elle devait lui parler, chaque jour, dans le but de le stimuler. Elle s'était exécutée, d'abord avec entrain puis par habitude.

"J'ai vu Caro aujourd'hui, elle a changé de coupe de cheveux, ça lui va bien. Elle se remet difficilement de son divorce mais c'est une battante, elle va remoner la pente. Jessica t'embrasse et me dit qu'elle devrait passer te voir ce week-end. Maman est fatiguée en ce moment, elle ne sort plus tellement..." Elle continue d'évoquer des faits simples, dans une mélopée continue. Puis elle se tait.

"Entends-tu seulement ce que je te raconte ? Où en es-tu dans ce cerveau qui ne marche plus ? J'aurais tellement de choses à te dire mais j'ai peur de te faire du mal...Comment te dire qu'Emilie voit un psy pour dépression ? Elle est malheureuse, tiraillée entre son amour pour toi et le désir de vivre plus librement, loin de l'hôpital. Elle s'en veut de s'imaginer une vie différente. À 14 ans, elle a d'autres envies. C'est pour cela d'ailleurs qu'elle n'est plus revenue te voir pendant quelques semaines, jusqu'à hier. Elle a besoin de souffler. Quant à Juliette, tu serais surpris ! Elle est amoureuse !! Notre sage Juliette a un petit copain, son tout premier. Tu serais maître de tes sens, tu aurais déjà bien fait comprendre au bonhomme que c'est ta fifille et qu'il n'avait pas intérêt à faire le moindre faux pas sous peine de représailles !"
Elle ricana à cette idée.
"Comme j'aurais aimé que tu sois là pour vivre tout ça. Tu as raté tellement de choses ces dernières années. Je sais que le temps n'a plus d'emprise sur toi vu que ta mémoire est foutue et qu'elle ne retient que ce qu'elle veut. Si ça se trouve, tu ne te souviens même plus de moi, ni de tes enfants."

On frappe à la porte de la chambre. Son coeur se brise. Elle sait qui c'est et pourquoi.

"Je reviens" murmure-t-elle dans un souffle.


Dans leurs coeurs

"Madame Laurin... commence le neurochirurgien.
- Je sais...ça fait plus de dix ans...
- Oui, c'était le délai que nous nous étions fixés. Nous lui avons même laissé deux ans de plus...mais il faut se rendre à l'évidence : il ne se réveillera jamais. Ses organes ne fonctionnent plus et ne se relanceront jamais. Son cerveau est mort..."
Elle sanglote. Elle sait tout ça, et même si cette situation devient difficilement supportable, elle a gardé une petite flamme d'espoir au fond d'elle.
"Ok, finit-elle par dire. Allons-y...Non, laissez-moi encore dix minutes avec lui, s'il vous plaît..."

Elle rentre à nouveau dans la chambre et reprend doucement la main de son mari. Des larmes lui échappent malgré elle.

"Pardon mon amour, gémit-elle, pardon. Nous avons tout essayé pour te ramener parmi nous mais cela n'a pas marché. Je dois te laisser prendre ton envol, te libérer de tous ces tuyaus qui te relient sur cette terre à laquelle tu n'appartiens plus. Egoïstement, j'ai voulu te garder auprès de moi, au prix de souffrances pour toi et pour nous. Pardon de t'avoir infligé ça. Je t'aime tellement. Tu as été l'homme de ma vie et tu le seras à jamais. Les filles n'ont pas eu la force de venir ce soir. Elles t'ont dit adieu hier mais là, elles sont chez maman. Et de toute façon, je voulais être seule avec toi, une dernière fois...". Elle ne peut en dire davantage, étouffant ses pleurs et ses cris dans les draps blancs qui recouvrent son mari.

"Quoi ?? De quoi t'excuses-tu ?? C'est à moi de te demander pardon ! Pardon de vous avoir abandonnées, pardon d'avoir échoué en dépit de tous vos efforts pour me ramener vers vous, pardon pour tout le mal que je vous ai causé. Merci d'avoir fait de ma vie un enchantement. De là où je serai, je pourrai veiller sur vous. Fais ce que tu as à faire mon amour, ne recule pas, ne crains rien. Tout va bien se passer. Je vous aime. Je t'aime."

La porte grince à nouveau. Des murmures et des sanglots se font entendre. Des pas se rapprochent du lit.

Puis c'est le silence dans la chambre 412, pour la première fois en 12 ans.
4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un seul commentaire pour ce texte qui m'a arraché des larmes, je n'en reviens pas. Cette déclinaison de "Parle avec elle" d'Almodovar par le pourtant avec sensibilité mais sans sensiblerie) d'un sujet grave. Le principe des deux points de vue séparés qui s'unissent à la fin fonctionne parfaitement. Et c'est surtout le ton, si difficile à trouver mais ici toujours juste, qui impressionne. Magnifique
·
Image de Nelly F.
Nelly F. · il y a
;-)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur