Dans nos petits sacs de peau

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui ... [+]

Six heures du matin. Mon corps émerge de l’inconscience. Je m’interroge. Qui suis-je ? Où en suis-je ? Que va-t-il m’arriver ?

De plus en plus souvent, cette image s’impose, qui cerne et résume mon identité, ma banalité travestie en « je » pompeux : qui suis-je ? Juste un petit sac de peau ! Ni plus ni moins. Et c’est cette « enveloppe remplie » qui va dans quelques instants s’animer, remuer, se lever...

Etrange habitacle, à la fois très doué et aussi très limité. Quelques orifices du sac permettent de communiquer avec l’extérieur. Le plus indispensable d'entre eux sert à absorber de la vie sous forme d’air impalpable. Vie essentielle ! D’autres orifices permettent d’évacuer quelques déchets, surtout de bon matin. Passons. Deux orifices, situés de chaque côté d’un ordinateur central sis en une gangue ovoïde, permettent d’écouter la rumeur du monde et le babil des autres petits sacs de peau en mouvement appelés bipèdes. Défaut de ces orifices latéraux : à l’inverse des yeux, que les Poètes — espèce supérieure des bipèdes, malheureusement sans pouvoirs et souvent persécutés — nomment « miroirs de l’âme », les capteurs latéraux, eux, ne sont pas équipés de volets roulants. Ils captent donc tout , sans discernement : le vacarme de la vie et un flot d’inepties dénommé conversation. Mais il faut noter que ces capteurs latéraux, malgré leurs défauts, ont la capacité suprême d’accueillir et de savourer un autre air sonore appelé musique. Ses ondes sont capables de s’infiltrer par les fissures et les blessures jusqu’au tréfonds du sac de peau, celui que les Poètes dénomment âme. Cet air stéréophonique (parfois hélas gâché par des ogresses wagnériennes) est une source de plaisir et de réconfort ineffables. Plus bas, deux autres orifices procurent un plaisir spécifique, plus ou moins intense, plus ou moins délicat hélas ! car de putrides déchets se mêlent scandaleusement aux frissons de la Volupté. Avec l’absence de paupières aux oreilles, un autre vice de fabrication qui devrait faire rougir de honte le Dieu Créateur – s’il existe. Passons bis.

Bref, il y aurait encore beaucoup de choses à noter (un roman de 1000 pages ou une encyclopédie en 20 tomes à peine suffirait !) à propos de ce fourre-tout corporel qui, à six heures et quart du matin, commence à bouger et va se mettre inexorablement en mouvement. Lassante banalité. Insondable mystère. Immense gratitude. (Et une pensée émue pour tous les Vincent Lambert dont l'enveloppe oripeau n'invite pas au voyage mais pèse plus lourd qu'un sarcophage ! ) Evidence : une nouvelle journée. Certitude : un jour de plus en moins ! Egalement pour les milliards d' autres petits sacs de peau qui, sitôt revêtus, obstinément, confusément, instinctivement, sur la surface de notre planète bleue, s'en vont chaque matin au turbin sans jamais savoir ni pourquoi ni comment ! Foule innombrable de chrysalides à deux pattes...

Ce matin, enfermé dans mon sac de peau, avant qu’elle ne s’étire (près de 2 m² tout de même !), j'ai senti se former un sourire intérieur, doux et humide, en forme de constat amusé autant que décalé. Ce sourire a un goût de larmes mais l’homoncule qui s’éveille ne perçoit pas distinctement si ce sont des perles de mélancolie ou de bien-être. Car il s’agit d’une obscure clarté : chaque être humain est un prématuré dévoré de rêves et malhabile à vivre. Un génial rescapé. Peut-être une semence d’Éternité ?... Qu’importe ! L’heure n’est plus aux rêves ni aux élucubrations puisque un impérieux « 6h 30 » vient de m’être signifié au moyen d’une odieuse stridulation.

Courage ! cher petit sac.

Avanti ! Il faut tenter de vivre...

Merci à ma vieille peau.



Boulogne-Billancourt, ce 29/05/19, entre 6 heures et 6 heures trente.

Sur un thème voisin (le cerveau : prodige !), voir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/hymne-paienne-aux-super-neurotransmetteurs
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