Dans le miroir

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Romain S'pet c'est un bonhome qui a appris à se nettoyer l'esprit en écrivant et qui finalement y a prit goût. Romain S'pet c'est un mec qui parle de lui à la troisième personne, parce que ça  [+]

Image de Été 2013
Elle est partie en criant. Toujours en criant. A hurler de la sorte, ces gens là doivent penser mieux se faire entendre. Ces gens là, ce sont ceux qui s’énervent et ceux qui braillent quand ça ne va pas. Et surtout ceux que je ne comprends pas. Elle a dû me dire – m’hurler – quelque chose dans le genre grand sermon moralisant « Reprends-toi ! Tu ressembles à rien ». Dans le style. C’est toujours dans ce style. Ça fait longtemps que je n’ai pas écouté. J’ai été interpellé par une phrase. « Regarde-toi donc dans un miroir ». Je ne suis pas certain. Dans l’à peu près de l’excitation. Dans le brouhaha de l’affrontement. Dans le pourpre des oreilles qui s’échauffent. Dans l’étirement jusqu’à rupture des nerfs. Et dans l’absence d’écoute de ma part. Absence quasi-totale. Pas totale. Pour preuve, je l’ai entendue cette phrase. Elle a même résonné dans ma tête. Elle avait raison. En quelque sorte. N’exagérons rien. Dans le miroir, je pourrai y avoir un œil extérieur. De moi. Sur moi. De nous. Ce qui m’entoure et ce qui nous étouffe. Le couple. La vie à deux. Et savoir s’il avait raison, Léo. Le couple, est-ce vraiment l’ennemi ? La plénitude dans la solitude. Un convaincu et le prêcheur autour d’un verre.
Elle a éructé l’injonction à faire face au miroir, et me l’a jetée au visage la glace accusatrice. Présomption d’innocence zéro. Elle est forcément accusatrice la glace. Elle vous renvoie malgré vous ce que vous ne voulez pas. N’est-ce pas là une accusation, certes sournoise, mais une accusation en bonne et due forme ? Alors j’ai tendu la main. C’était la main ou le visage. Il s’est brisé. Dans ma paume. Un morceau est resté sous la peau. Je crois. J’ai mal. Donc un morceau doit y être. Je n’ai pas vérifié. Il y a la douleur. Ne pas la déranger, elle pourrait s’énerver, et s’exprimer encore plus, la douleur. J’ai mis un gros bandage. C’était vraiment pas beau. Il y avait du sang et ça n’arrête toujours pas de couler. J’ai bandé tout ça. Vite fait bien fait. Cacher pour oublier. Comme la misère. Un voile blanc et tout va bien. J’ai mal quand même. J’ai rassemblé les morceaux et je les ai recollés. Les morceaux du miroir, pour notre couple c’était foutu. Il est étrange ce miroir en ellipse qui me montre dix reflets de moi. Pas foutu de me montrer une fois en entier. Sur le côté, un morceau manque. Logé dans ma main ? Pour sûr. Sous la peau. Dans la chair. Et sur ces dix visages, on dirait des cernes. Mais on ne distingue pas grand-chose dans ce miroir de fortune qu’elle avait sortit de son fourre-tout à main. Telle une porte fermée sur le néant. Sur le point de s’ouvrir. Derrière le miroir, le néant ? C’est la réponse ? Peut-être. Je l’ai balancé par la fenêtre. Comme elle me l’avait balancé au visage. J’ai compris alors que j’étais sa fenêtre à ce moment là. Son ailleurs. Son extérieur. Celui qu’on ne veut pas forcément voir. Ou pas tout le temps. Et quand c’est tout le temps, c’est trop. J’étais de trop. Alors on y balance ce qui est en trop. Elle m’a lancé les mots, les peines et le miroir. Je ne sais pas lequel fut le plus piquant. Sur le trottoir, en bas de mon ailleurs, ma poubelle de ce que je ne veux plus voir, là où j’ai oublié le miroir cassé, allégorie d’un amour, se font entendre des cris ou des jacassements. Il n’y a bien souvent pas beaucoup de différence. Curieux, et j’aurais mieux fait de m’en abstenir, je me penche et observe la source du râle. Quelle est-elle ? Un homme, carrure impressionnante, un boxeur ou un garde du corps. Un videur peut-être. Avec deux amis, comme lui. Le mètre quatre vingt dix fait d’humilité et les cent-dix kilos sans cholestérol. Du beau. De la belle bête. Celui qui râle a le miroir planté dans le crâne et il regarde maintenant en l’air, tandis qu’un coulée de sang lui traverse le visage. En me remarquant penché ainsi à mon balcon, il tire les conclusions qui sont à tirer et me menace du poing dans un bramement de gnou femelle en chaleur. Je retourne à l’intérieur alors que lui et ses deux amis s’enquièrent de trouver, il semblerait, l’entrée de l’immeuble et pour sûr me déloger.

Au creux de ma main, le blanc vire au rouge. Ce n’est pas excellent. Mais on fait aller. Trouvons un vrai miroir. Rien de très glorieux s’annonce aujourd’hui. Suivons les conseils de la demoiselle partie, peut-être en ressortira-t-il quelque chose.

Dans le silence, au coin d’une commode, j’en déloge un au sol qui reflète le parquet et le bas des mûr. J’y vois mes pieds. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas regardé dans un miroir. Ils racontent là-bas qu’il est le reflet de la conscience. De l’inconscience. Le renvoi non altéré. Une angoisse monte. Que vais-je y voir ? Je m’allonge pour mieux m’y observer. Me mettre au niveau. M’abaisser et regarder sans nier. De la barbe et des cernes. Un visage rachitique. Une chevelure en vrac. Est-ce moi ?

Je me regarde fixement. Je me dévisage. Tout est fixe, tout est silence. Je regarde plus fixement. Les meubles autour de moi. Un reflet concave de l’appartement. Les meubles, les objets. Un amassement de futiles possessions. C’est ainsi que se résume ma vie. Un travail, une femme partie et un appartement qui se meuble d’irréel. J’ai beau observer, insister avec la rétine, aucun signe de vie ne s’y présente. Ça manque de vert. Pas une plante. J’ai perdu mon attachement à la nature. Sa faute ? M’a-t-elle rendu ainsi ? On avait des rêves. Elle me parlait de cabane et d’autarcie. Mon regard brillait. Elle était mon miroir. Elle me reflétait tel que je voulais me voir. Je suis le seul instigateur de ma perte. Il n’y a pas de vie. Le chat est parti. Elle est partie. Les plantes sont mortes. Et moi je suis couché sur le sol. Je rampe pour mieux éviter les coups. Mais les coups sont bas et non reniables. Je ne lâche plus le miroir et me mire, me mire aussi loin que je peux me voir. Soudain, les perspectives se transforment et le fond de l’appartement s’éloigne. Il n’y a plus que moi, obnubilé par mon image. Rachitique carcasse. Bien loin des stéréotypes de l’homme parfait à l’épaule confortable et aux bras emmitouflants. De mes soixante kilos d’ossature apparente, je suis le bas de gamme du marché du mâle. Les murs, les meubles, tous se sont éloignés, tel un diaphragme me mettant en ellipse. M’invitant à scruter. Cette bête, cet homme, cette chose, cet être vivant. Le lac est devenu miroir et Narcisse s’est enlaidi. Je bouge les yeux, comme pour regarder autre chose que mes propres rétines. L’image vibre alors, comme un halo sur l’eau qui engloutit un caillou jeté par un enfant. Ou un adulte qui se noie. Je ne suis plus sûr que cela soit une bonne idée. Le procès dont je suis l’accusé, la victime, la défense et le juge. Elle se liquéfie, la surface réfléchissante, telle une flaque d’argent liquide. Qu’est-ce ? L’appréhension, la compréhension par le touché : mes doigts s’approchent, hésitants, inquiets, excités. Ils vont caresser l’improbable. Passer derrière le miroir et la science-fiction quitte ses statures d’imaginaire et de fabuleux. D’un coup, un gros bruit. Je sursaute. Le monde se redessine au troisième étage de cet immeuble du 12ème. Le boulevard bruyant dessous. Les klaxons et les travaux. Marteaux piqueurs. Camions. Vacarme. Inconsolable silence. Assis sur le séant, penché en arrière, les bras en piliers, les mains en pattes de canards. Je suis hagard. Ça résonne et se répète. Ça provient de la porte. Ils vont la fracasser. J’entends maintenant les plaintes. Les râles surtout. Je devine. C’est l’homme à la carrure de taureau. Bovin sur deux pattes. C’est bien là sa seule évolution. Je m’en vais à la cuisine saisir le café encore chaud. Très chaud. Bouillant. J’ouvre la porte et lui jette au visage. Je claque la porte. Il hurle. Les cons doivent-ils déranger impunément de telles scènes ? Non. Les cris s’éloignent.

Je retourne au salon, ramasse le miroir et le replace sur la commode. A hauteur. Il va falloir creuser. Est-il magique ? Ma tête me joue-t-elle des tours ? Manquerait plus que s’y dessine une autre espèce de vie intelligente. Même si je n’ai aucun lien avec le Brésil. De près, ou de loin. Si quelque chose du genre se joue, je le brise et me fait placer en asile. Sans hésiter. Je ferme la grande baie vitrée, ferme les volets. Ne plus être dérangé par toute cette existence superficielle faite de bruit, de moteur, de râle et de pollution. Demain je brûlerai mes meubles et écrirai un lettre à Lisa. Une lettre, cela fait bien longtemps que je n’ai pas pris de stylo pour jouer avec son encre, décorer le papier de beauté lexicale. Ecrire tout simplement, pour ou sans raison. Pour correspondre. Pour la catharsis. Pour l’hygiène comme on dit, pour l’hygiène de l’âme qui s’entarte de maux qui ne valent pas le coup d’être considérés, même pour une seconde. J’éteins les lumière et fait craquer l’allumette sur les mèches d’une dizaine de bougies. Je les place sans réelle organisation autour de moi. Autour du miroir, autour de nous. Et je le fixe du regard. L’invite à me dévoiler ses secrets. Un monde derrière ? La tristesse qui me fait voir quelque chose de beau car inédit. Ce que l’on ne connaît pas et qu’on ne soupçonne comme probable revêt de tels trésors juste par leur découverte. Juste par leur improbable existence. Un miroir peut-il simplement fondre sous la chaleur ardente ? Soyons raisonnable ! Même si le soleil tape fort cet été. Ils parlent d’ailleurs de canicule, à la une de tout les journaux, et de morts. Ils m’emmerdent avec leur bonne conscience du dimanche. A pleurer sur les morts qui leur ressemblent, et seulement ceux qui leur ressemblent.

Je reprends le même scénario que plus tôt. Autant que je m’en souvienne, c’était surtout de l’instinct. Le regard plongé dans le mien semblant m’accabler des pires torts mais ne sachant par encore lesquels ils sont. Bien sur, je suis égoïste, je suis vénal, matérialiste et sans réelles convictions morales et politiques. Je ne suis qu’un homme moderne qui a bien compris que tant qu’il achète, qu'il croit les discours, les affichages et ne pose pas de question, il sera heureux. On s’occupe de mon bonheur.

Je regarde, je mire, je fixe, j’interroge, j’accuse, les yeux secs de ne plus se fermer. Mais rien, rien ne se passe. Il s’agissait d’une hallucination alors ? Une excitation se dessinait dans ce monde terne que je pensais pouvoir colorer de futilité. Mais celle-ci vient de se ternir alors il me faut du vrai. Du beau. Du nouveau. J’exige. Et je fixe et ne lâche rien. Mais la tête me tourne. L’esprit me joue des tours. L’âme quand elle décide que c’est assez, il n’y a plus le choix. La tête me tourne donc, les forces me quittent et je tombe à terre. Au pied de la commode, l’estrade du miroir. Je m’infériorise de faiblesse. Faiblesse du corps. Faiblesse de l’âme. Faiblesse du domaine des possibles qui ne demande qu’à s’élargir. Mais l’utopie y a-t-elle sa place  ? Allongé, même au sol, on est bien. Le plafond comme spectacle statique et non choisi. Il bouge. Je perds conscience.

La porte se fait meurtrir de nouveau. Violente extirpation du royaume des songes. Les bougies sont éteintes. Il n’y a de respect pour rien ni personne, autre que pour les gens non respectables. Mais qui sont-ils ? Question de jugement. Je retourne à la cuisine pour refaire chauffer du café puisque la première fois cela avait fait fuir le parasite. Citronnelle pour cons. Mais l’homme décline son titre et crie assez fort pour que tout l’immeuble entende qu’il est de la police. Le taureau a dû les appeler. On me somme d’ouvrir, d’une voix franchouillarde devant évoquer en moi la camaraderie. Mais je n’ai envie de voir personne. Qu’ils crèvent tous ! Juste de ne pas connaître le sens du mot « misanthrope ». Pour cela, je le suis et le devientsde plus en plus à chacune de ces minutes qui sont plus précieuses que de l’or. Une chose merveilleuse doit arriver derrière cette vitre réfléchissante et rayée. Une élévation, du nouveau. Quoique ce soit, je le sens, je le sais, j’en ai l’intime conviction. Je suis armé, j’hurle collé à la porte. De l’autre côté, les agents se taisent quelques secondes comme s’ils n’avaient pas prévu cela. Puis ils rigolent. Haha ! Tu as failli nous avoir ! Et les sommations à ouvrir sous forme de grand débat de négociateur s’annoncent. Je n’ai pas le temps pour ces faux jeux de l’esprit. Alors je cours dans le grand placard de la chambre, et ressors de sa boîte un vieux colt que m’avait donné mon grand père. Un héritage dont je ne pensais pas me servir un jour. Je tire, sur la porte pour faire vrai. Le silence de nouveau. Mais cette fois il est de tout l’immeuble. Les voisins au-dessus ne me jouent plus la balade de pieds qui gambadent, en note unique. Chez ceux de droite, ils ont fait taire Johnny Halliday. Un rêve, un vrai qui se réalise enfin ! A gauche, le bébé ne pleure plus. Dans le couloir, derrière ma porte j’entends un homme s’effondrer. Les flics ne se font plus entendre. On dirait que j’en ai touché un. Celui qui riait peut-être. Ha ! On rit moins monsieur l’agent maintenant. Mais je m’en veux, je ne voulais rien déclencher de tout cela. J’entends qu’on descend les escaliers à grandes foulées pressées. Un fluide rouge passe sous ma porte et s’invite dans mon salon. Déjà, il m’accuse. Je pars à la chambre chercher un voile blanc que j’installe en boudin au pied de la porte. Boudin blanc deviendra boudin rouge.

Mais le sang entre à grands flots, et le tissu sature déjà. Le liquide envahit le salon de nouveau, dans une coulée, épaisse, lente et imperturbable. Tel un cobra trop sûr se ruant avec douceur et délectation sur sa proie. Horreur ! Elle me suit, elle vient vers moi. C’est certain ! Il ne voulait certainement pas être libéré ce sang. Il était heureux dans son réseau d’artères et de veines sous pulsions d’adrénaline. Métiers à risque oblige. Il cherche un nouvel hébergement. Je panique. Un autre tissu, et un autre, et encore un autre. Je déchire mon tee-shirt, c’est bien là mon dernier recours. Mais elle ne s’arrête pas et caresse mes pieds nus, laissant derrière dix voiles à la pureté souillée de sang. Au touché froid de cette intruse avec mes orteils, je sursaute, bondis, pousse un cris et m’en vais en courant. Machinalement, j’attrape le miroir sur la commode dans ma course. Je m’enferme. Dans la salle de bain. La porte est calfeutrée, rien ne passe dessous. Pas même l’eau, pas même le sang. Ni le son. Isolé du monde hostile qui me croit sans cœur et meurtrier en plus. S’il m’avait pris au sérieux, et n’avait pas rit comme un bonobo, il serait toujours en vie. Passons. J’ai le miroir en main, objet fournisseur de mes enfers. Que m’est-il passé par la tête ? Me voilà corrompu par un futile morceau de verre réfléchissant bardé d’un cadre en bois dont la peinture approximative s’écaille. C’est ça ma fin ? Si je sors de là, ils ne me rateront pas. Si je ne sors pas, ils ne me rateront pas non plus d’ailleurs.

Quelle idée elle a eu de me crier si férocement de me regarder dans un miroir ? Pourquoi l’avoir écoutée ! Et Mr Muscle, je ne lui demandais rien. Qu’il porte une perruque, il serait protégé, son crâne luisant. Ça doit être bien la seule chose brillante chez cette personne mi-humaine mi-bovine. Et ce flic, trop assuré. Et ses collègues. Ses collègues, ils n’auraient pas pu lui dire de la fermer, d’arrêter de faire du zèle. De ne pas chercher le forcené (que je suis), c’est une des règles élémentaires dans ces situations. Ce n’était surement pas une flèche. Rien de perdu pour l’humanité. Tout comme le bœuf bipède. Tiens, il faudra que je m’en débarrasse. Pour le bien de l’humanité. Et de ses collègues aussi. Mufles écervelés et soumis au plus grand. Au plus gros. Au plus brute. L’animal humain dans toute sa splendeur. Peut-être faudrait-il alors les sauver et les exposer. Un zoo nouvelle génération.

Le téléphone sonne, je distingue la mélodie derrière la porte m’isolant de tout. Lisa. Ça peut être Lisa ! Je dois répondre. Elle va revenir. Elle m’aime toujours. Elle s’excusera, je lui dirai que ce n’est rien. Et on s’aimera de nouveau. J’ouvre la porte avec empressement. Mon cœur accélère. Mes yeux s’écarquillent. Ma bouche s’ouvre béante et ma gorge ne libère plus aucun son, ni sur parole ni sur caution. Le sang, partout. Une flaque au sol, je ne vois plus mes orteils, et les murs imbibés, recouverts, telle la toile d’une immense araignée très patiente décidée à attraper une proie bien particulière. J’ai les pieds nus et ils baignent dans le liquide épais. Mon pouls s’accélère me menaçant de tachycardie et mes muscles se contractent. Ma gorge trop serrée ne libère même plus d’air et je me sens mourir. Le sang, j’ai horreur du sang. Un vague se forme et me menace. Elle fait maintenant deux mètres et va s’abattre sur moi. Mes yeux se closent et ma lèvre bégaye. J’ai mal de partout dans le corps et crois même ressentir la douleur dans les pointes de mes cheveux. Je vais perdre conscience et me sauve dans la salle de bain avant que cela n’arrive et que je me retrouve baignant dans une mer de sang.

Je m’enferme et la panique flirte avec son paroxysme. Je tombe à terre, convulsionne et bave. Je sers mes poings avec plus de force que je ne mobiliserai jamais et mes ongles traversent la peau de mes paumes, redessinant les lignes de mes mains. Dans mes mouvements incontrôlés, je cogne mon crâne au pied de la douche et je vais perdre connaissance. Connaissance de ce monde, de mes angoisse, du sang, de Lisa, du flic mort, de Mr Muscle au miroir dans le crâne.

Mais les convulsions persistent, les douleurs continuent leur ascension et ma tête semble doubler de volume. J’aurais du m’évanouir déjà depuis plusieurs minutes. Mais rien n’y fait, je persiste, bien malgré moi, à rester éveillé là où le corps inanimé permet à l’âme de pas connaître les supplices qui me perforent à présent les chairs tel un troupeau d’éléphants qui me passerait dessus et dont les pattes seraient parées de pointes acérées. Ma main tape le meuble, je m’y casse sûrement un os, mais la douleur ne saurait égaler celle qui me traverse de part en part, des pieds à la tête, de manière distincte dans chaque muscle, chaque membre, chaque tendon, chaque muqueuse, chaque cellule. Elles implosent sûrement. Il s’agit de l’autodestruction de l’hôte de mon âme. L’idée me plaît et me soulage. Malgré les douleurs je me calme et laisse torture se faire. Mon âme va être libérée, lestée de cette carcasse. Fantasme catholique atteint sans pour autant mourir. Je ne sens point la vie me quitter ni la mort m’envoûter. Simple élévation de l’esprit. Supériorité enfin de l’intellect sur le matériel. J’heurte à nouveau le meuble, de l’autre main. Cassée à son tour. Ou pas, mais c’est pareil, dans la sensation. Le miroir chute, le coin du cadre de bois en avant qui vient finir sa course dans mon arcade. La peine n’a toujours pas son égal. A se demander s’il ne s’agit pas d’une peine de l’âme à laquelle, pour une fois, la torture du corps ne pourrait me faire échapper. Une grande première. L’arcade s’ouvre, le sang coule, l’ecchymose déforme mon visage en quelques secondes, tel le cratère d’un volcan inopinément formé et menaçant de rentrer en éruption. Peu importe, c’est la fin de ce corps. Se soucierait-on de l’état d’une enveloppe souillée par mégarde avant d’être jetée ? Qu’il s’abîme n’a plus d’importance. Et ce n’est pas la fin d’une existence, je ne me sens pas aller vers la mort, ni devoir me séparer de la vie, encore moins m’élever vers quelconque paradis, ou partir loger dans un autre habitat fait d’épiderme adipeux et d’os. Non, c’est une nouvelle ère, celle de la suprématie de l’âme sur le corps, inversement sublime. Je suis en transe, la chenille devient papillon et prend son envol. Peut-être mourrai-je demain ? Le miroir posé sous mon visage, je le fixe dans la grande confusion des milles aiguilles géantes qui n’arrêtent pas leur sempiternelle perfusion de mes chairs et dans les convulsions qui projettent mes membres dans tout les sens. Je le fixe et ne le quitte plus des yeux, volonté de trouver une échappatoire. Je m’examine, les veines dessinées chacune distinctement et les yeux prêts à s’extirper de leur orbite. Dans le reflet j’ai l’air de souffrir plus que dans la réalité. Peut-être bien que je m’habitue. Alors j’observe le reflet et cherche à regarder le plus au loin possible, dans cette image du plafond de ma salle de bain. On se croirait dans une mauvaise scène de bad-trip d’un film américain sur la drogue. Dans le fond, à gauche, comme une zone de non lumière attire mon attention. Je la regarde fixement et il me semble d’un coup que je m’approche du fond du miroir. Je n’ai pourtant pas bougé. C’est alors que le phénomène se reproduit, comme plus tôt dans la journée. Les perspectives se transforment et le fond du reflet s’éloigne. Il n’y a plus que moi, mes veines prêtes à exploser. Même la douleur commence à s’amenuiser. Les murs, les meubles, tous se sont éloignés, tel un diaphragme me mettant en ellipse. A nouveau. La surface a perdue sa consistance solide et fragile et remue comme un lac sous les vents d’hiver. J’y passe ma main, la douleur reprend son ascension, alors je la retire. Mais les choses s’empirent, la peine semble m’écraser, me compresser et l’explosion du corps comme de l’âme est imminente. La porte de la salle de bain cède, un ras de marée de sang envahit la pièce avec une vague de dix mètres de haut. Je repasse ma main, puis l’autre dans le miroir. Puis mes bras, et je ne sens rien de l’autre côté, pas même les membres qui y sont passés. La vague est sur le point de s’abattre, culminant au dessus de moi et prête à fermer son rouleau moussant de rouge pourpre et terne. Je plonge alors tout entier in extremis dans la flaque d’argent liquide et froid.

Je chute lourdement, et mon corps heurtant le sol semble résonner sur des kilomètres.

A suivre...

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