Dans le bus

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Qui suis-je en 400 caractères ? Je pourrais les mettre dans le désordre, comme ça, pour être drôle et intéressante, et te faire rire, toi, lecteur. Mais je ne préfère pas. Alors, pour reste  [+]

Le cahot du véhicule s’ébranlant tira la jeune fille de ses pensées. Alors qu’elle appuyait sa tête contre la vitre du bus, elle sentait le moteur vibrer doucement, comme pour chasser le froid qui s’était installé depuis trop longtemps en elle. Dans ses oreilles, ses écouteurs diffusent les derniers tubes à la mode, au rythme syncopé qui lui vide la tête.
De l’autre côté de la vitre, c’est le soir. La nuit recouvre peu à peu la ville de son manteau d’obscurité velouté. Le noir est si reposant, si vide, il dissimule ce que l’on ne veut pas voir et laisse à l’esprit mille et une scènes où faire jouer ses fantaisies. Pourtant, la modernité s’obstine à le déchirer de lumières, alors même que le soleil a préféré se retirer. Les phares des voitures dessinent des pinceaux aveuglants, qui font briller les carrosseries lustrées de celles qui passent en sens inverse. Les logos publicitaires dispensent une clarté dont les couleurs criardes déforment ce qu’elle éclaire. La ville change de visage quand la nuit vient, essayant vainement de vaincre un ennemi qui ne se bat pas. L’éclat d’un réverbère frappe la jeune fille en plein œil, la forçant à le fermer. Au final, le noir a toujours le dernier mot, que ce soit celui de l’extérieur ou celui d’une paupière close.
Au moment où le bus tourne pour s’engager sur l’autoroute, elle vacille sur son siège et pose sa paume contre la fenêtre pour se stabiliser. La fraîcheur de la vitre lui tire un frisson, mais elle ne bouge pas. Le froid du monde extérieur sera toujours moins intense que celui qui l’habite.
L’autoroute est éclairée par les voitures qui l’empruntent. Noir ruban de bitume, elle évoque irrésistiblement la route des enfers, qui s’enfonce dans l’obscurité où attend le Diable, prêt à dévorer ceux qui s’aventurent dans la nuit. Alors la modernité n’est plus qu’un souvenir, et seules les enseignes lumineuses des magasins permettent de savoir que l’on est toujours dans le monde des vivants. Mais au fond, avant d’y être arrivé, qui peut savoir où se dirige le bus ? Que ce soit dans le monde des morts ou l’arrêt classique, le terminus reste toujours incertain avant de l’avoir atteint.
Un homme lui touche l’épaule, la dérangeant. Il veut lui poser une question. Elle ne retire pas ses écouteurs et le fixe jusqu’à ce qu’il abandonne. De toute manière, elle sait déjà ce qu’il va lui demander. Il voulait savoir quand est-ce qu’on arriverait à son arrêt, ou quels villages le bus traversait. Elle n’en savait rien. Elle était simplement montée en espérant partir ailleurs.
Le long de l’autoroute, une station-service apparaît. Elle arrête de réfléchir un instant pour la regarder. C’est drôle. Avant, les peintres et les poètes montraient la beauté de la nature, de la femme, des jardins. Maintenant les gens ne voient plus la magnificence cachée derrière de telles choses, préférant voir leur reflet dans le métal. Il suffit pourtant de regarder une simple station-service. Les rayonnages brillamment éclairés révèlent des rangées multicolores de boissons qui semblent diffuser leur propre lumière. Ce n’est pas beau. C’est différent. En cet instant, la jeune fille voit la station-service sous un jour différent, unique. Puis le moment passe. Le bus continue.
Elle ne sait pas ce qu’elle va faire quand il s’arrêtera. Elle descendra sans doute, pour continuer à pied. Elle marchera jusqu’à atteindre la plage jusqu’à voir son reflet dans les vagues. Elle laissera son sac sur le sable, léché par la mer, transformant lentement ses cours en une bouillie de feuilles et d’encre. Mais elle ne serait pas là pour le voir. Elle serait plus loin, les pieds dans l’eau, le corps humide d’écume qui l’éclabousserait.
Dans la nuit, la mer se ferait miroir, lui renvoyant à l’infini son visage déformé, lui permettant de contempler une dernière fois une figure humaine. Dans l’immensité noire foisonnerait une vie invisible qu’elle ne sentirait pas. Alors elle se contenterait d’avancer, lentement, pour ne pas perturber l’unité des flots, avant de s’unir à eux. Elle implorera intérieurement la mère originelle de l’accepter à nouveau en eux, et comme le froid s’insinuait en elle, le calme la gagnerait. Elle s’étendrait sur un lit plat et sombre, fermant les yeux, se délitant doucement dans un monde qui l’accueillait, se troublant à peine de quelques rides tandis que les flots l’avalaient.
Dans le monde d’en haut, les bus continuaient leur chemin, et un sac attendait sur la plage. Personne ne fait attention à quelques rides sur la mer...
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Arlo G · il y a
Excellente nouvelle très agréable dans sa lecture.. J'aime.Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir dans son humble univers un TTC "le petit voyeur explorateur" et un poème "découverte de l'immensité" dans le cadre de la dernière matinale en cavale. Bonne soirée à vous.