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Dans la tourmente...

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Jonathan Bonnet

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Avec cette fraîcheur de décembre, les deux professeurs d’université s’habillèrent chaudement pour continuer les observations engagées depuis plusieurs semaines après avoir découvert cette surprenante apparition céleste. Les deux hommes remontaient calmement le couloir donnant sur le jardin quand, brusquement, la discussion prit une tournure aigrie :
« Vous l’avez observée comme moi, vous ne pouvez nier ces faits Horace !
— Écoutez, je comprends vos questionnements sur cette étoile qui est soudainement apparue, mais l’explication que vous apportez n’est vraisemblablement pas la bonne. »
Froissé par cette perpétuelle contestation, le professeur d’astronomie s’arrêta, pinça les lèvres et, tout en caressant fébrilement sa barbe, annonça avec un ton résolu et raisonné :
« Je ne dis pas qu’elle est vraie, je dis seulement qu’elle doit être étudiée. Cette théorie mérite d’être approfondie, elle est...
— Peut-être ! coupa Horace. Mais je ne saurais trop vous conseiller la plus grande des prudences. Qui plus est, ne laissez aucun de vos propos montrer que vous réfléchissez à cette doctrine.
— Vous admettrez tout de même qu’elle semble cohérente avec les observations et permettrait, peut-être, de les expliquer davantage que le système aristotélicien.
— Vous en semblez convaincu, mais soyez prudent Galileo, car je ne vois pas ce renouveau sous de bons augures. Venise vous protégera encore quelques années, mais après ?... »
Galilée se cristallisa sur le soupçon d’inquiétude qui se dessinait sur le visage de son ami. Puis, Horace brisa le silence qui s’était installé en ajoutant : « Songez-y ! » et il ouvrit la porte qui donnait sur le jardin de l’université.
« Horace, attendez !
— Venez, nous continuerons la conversation à l’extérieur. »
Galilée franchit la porte et rejoignit Horace qui était déjà prêt à reproduire le ciel sur ses feuilles de papier.
« Horace, comment expliquez-vous qu’une étoile ait surgi tout d’un coup parmi les autres ? Cela contredit...
— Galileo, prenez le temps d’observer, trancha Horace dans un sentiment d’exaspération. Le moment n’est pas encore propice aux interprétations ! »
Les deux professeurs retranscrivaient consciencieusement la position de cette étoile, sa luminosité, ses éventuels scintillements et cherchaient inlassablement une amorce de mouvement de cet astre.
« Le système aristotélicien défend la stabilité des cieux et leur caractère inaltérable. Une telle apparition dans le ciel ne peut que remettre en question cette théorie. Qu’en pensez-vous, Horace ?
— Écoutez, le modèle de Ptolémée doit probablement être ajusté et adapté pour expliquer cet épiphénomène. Il est vrai que nous n’avions jamais eu connaissance de telles apparitions. Mais, il n’y a pas là matière à tout remettre en cause.
— Horace, ne faites pas la sourde oreille. N’avez-vous jamais eu de doute sur la conception du monde ?
— Il m’est arrivé de m’interroger. Toutefois, jamais de là vouloir tout jeter à terre. Le système aristotélicien est complexe, personne ne peut prétendre en connaître les moindres détails. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que mes périodes d’égarements et mes erreurs étaient dues à une mauvaise interprétation des textes et non aux textes eux-mêmes. Il me semble bien inconcevable que l’architecture de Ptolémée soit fausse tant elle est si bien conçue... confia Horace contemplatif. Bon, il se fait tard, rentrons.
— Oui. Je continuerai mes observations chez moi. »

À la sortie de l’université, un jeune homme interpella Galilée. Horace regarda quel était l’étudiant qui demandait une leçon particulière ce soir-là.
« Adrien ! Je n’aurais jamais pensé ceci de vous, lança sèchement Horace.
— Professeur Galilée. Puis-je vous parler un instant, s’il vous plaît ?
— Oui, rapidement. Je suis pressé, Adrien. »
Avant de laisser Galilée avec son élève, Horace s’approcha de l’oreille de son ami et lui confia :
« Mesurez tout de même vos déclarations lors de ces curieuses leçons.
— Professeur, cela concerne l’enseignement de mécanique que nous avons eu la semaine dernière. Vous avez déclaré avoir réussi à déterminer la meilleure position d’un canon pour maximiser sa portée.
— Oui, c’est exact. Mais venez-en à votre question Adrien.
— Ma question est très simple : comment êtes-vous parvenu à trouver cette mesure ? Un angle de 45 degrés si je ne me trompe pas.
— Heu... oui... c’est cela... bredouilla Galilée. Écoutez... suivez-moi Adrien ! demanda le professeur en s’aventurant dans une rue à l’angle de l’université.
— Oui, mais où allons-nous ?
— Chez moi, nous pourrons discuter de ceci plus sereinement. »
Les deux hommes marchaient à la hâte dans les ruelles de Padoue jusqu’au moment où Galilée poussa une lourde porte munie d’un fin loquet à poucier en fer forgé. Ensuite, il invita Adrien à le suivre dans une chambrette ensevelie sous les ouvrages et les feuilles griffonnées de notes et de croquis divers.
« Donc, si j’ai bien compris votre démarche, un doute subsiste quant à mes affirmations.
— Non. Il ne s’agit pas d’un doute, mais d’une incompréhension. J’imagine que vous n’avez pas multiplié les essais pour énoncer votre résultat. Pourtant, je ne vois pas d’autre démarche qui aurait pu aboutir à de telles conclusions. Alors, j’aimerais que vous m’expliquiez.
— Eh bien, ce résultat n’est qu’un exemple illustrant ma conception du monde. Tout d’abord, je me permettrais de vous poser une question : quels usages accordez-vous aux sciences mathématiques ?
— Les sciences mathématiques sont un très bon exercice d’esprit. Elles correspondent à un ensemble de règles qui permettent de résoudre des problèmes. Et ces sciences mathématiques, bien qu’éloignées de notre quotidien, forment une architecture ordonnée.
— C’est effectivement ce qui est enseigné, Adrien. Je vais maintenant vous expliquer ma pensée. Je crois que les mathématiques sont plus qu’un exercice d’esprit, je crois qu’elles sont un langage, révéla Galilée avant de marquer un court arrêt. Un langage un peu particulier : le langage de l’univers. J’admets volontiers que cette déclaration peut paraître extravagante, mais je crois que l’étude de ce langage sera certainement très précieuse pour comprendre le monde qui nous entoure.
— Professeur ! Voyons, il n’y a aucun rapport entre des règles trigonométriques et notre connaissance de la vérité par les observations.
— Je ne suis pas aussi formel que vous, Adrien. Pour revenir à la question qui vous a conduit jusqu’ici et vous donner un début d’explication. Si j’avais suivi les règles de l’enseignement actuel, je serais peut-être parvenu à des résultats similaires. Cependant, j’aurais dû, pour cela, procéder à des dizaines de tirs de canons. Tout en m’assurant à chacun d’entre eux que le vent d’ouest n’avait pas changé d’orientation, que le crépuscule n’était pas trop proche au risque de fausser les mesures et que la quantité de poudre à canon utilisée soit constante pour tous les tirs. Mais je suis arrivé à cette conclusion grâce à un autre procédé.
— Il ne peut y avoir d’autres méthodes que celles que nous utilisons.
— C’est en partie vrai. Tout doit partir de notre observation du monde. Mais il ne s’agit là que d’un point de départ et aucunement d’un dessein d’interprétation, annonça placidement Galilée avant de marquer une nouvelle pause. Un point de départ qui doit amorcer une réflexion. Et, cette méditation est un travail extrêmement compliqué et très exigeant qui ne doit pas être fondé sur une unique observation, mais sur un ensemble de faits entrecroisés. Cette étape a pour finalité de rechercher une correspondance entre les expériences, une relation que j’appelle principe. Un principe est une théorie qui permet de comprendre le monde, toutefois pour être intelligible ce principe doit être le plus simple et épuré possible.
— Professeur, la vérité se déduit de l’observation, elle n’a nullement besoin de tergiversation.
— Adrien, ce que j'essaie de vous expliquer c'est qu'un principe est une conception si pure d'un phénomène qu'elle permet de l'expliquer, mais aussi, très certainement, d'en élucider d'autres.
— Professeur, chaque phénomène à une unique explication. La connaissance de l’un d’eux peut aider à en comprendre un autre, mais ce dernier ne pourra avoir la même explication que le premier. Tout le monde s’entend à dire qu’il n’y a aucun lien entre le lancer d’une pierre dans l’eau et le mouvement de la rivière qui la recueille.
— Encore une fois, je ne pense pas que le problème doit être posé de cette manière. Les observations doivent amener à formuler un principe qui est vrai en toute circonstance. Ensuite, en appliquant ce principe à une expérience semblable on pourra prévoir l’issue de cette dernière.
— Prédire ce qui va arriver ! Est-ce cela votre volonté de comprendre ?
— Pas exactement, Adrien. Comme vous le savez certainement l’intérêt de nos recherches n’est pas de savoir qu’une pierre lâchée chutera au sol, ceci, tout homme le sait, mais de trouver la raison qui la fait rejoindre le sol. Je ne vous ferai pas la leçon de la théorie de l’impetus qui donne une explication à ce phénomène, ce que je veux vous dire concerne le cheminement de la compréhension. La méthode aristotélicienne se fonde sur l’observation et me semble trop précipitée dans l’interprétation. Or, je ne suis pas assuré que la compréhension du monde puisse se faire aussi aisément, je pense effectivement que Dieu nous a donné les moyens de comprendre le monde qu’il a créé. Mais je ne pense pas que cela soit aussi futile, je crois qu’il y a une clé qui permet à l’homme de comprendre la volonté de Dieu. Cette clé est les sciences mathématiques.
— Professeur, ce que vous dites est en contradiction avec ce qui nous est enseigné.
— Je le sais, Adrien. Je le sais, répéta Galilée embarrassé.
— Mais pourquoi n’exposez-vous pas plus ouvertement ce que vous venez de me dire ?
— Adrien, j’ai étudié attentivement les travaux de Nicolas Copernic. La théorie qu’il expose ; le fait que la Terre n’est pas le centre du monde, mais un astre qui tourne autour du soleil, se trouve être très intéressante. Elle occupe mon esprit depuis quelque temps. Qui plus est, certaines observations s’opposent à la conception aristotélicienne.
— Mais...
— Vous savez Adrien, reprit Galilée. L’inquisition n’a peut-être pas une grande puissance ici, mais il n’est jamais bon de s’élever seul contre l’Église. Son autorité est grande et son influence vaste. Copernic n’a jamais été inquiété. Toutefois, malgré la validité de sa théorie, peu ont choisi de le soutenir. L’Église répute la théorie de Copernic, elle considère cette doctrine comme une tromperie imaginée pour l’anéantir. Adrien, ne voyez pas là une quelconque hérésie, bien au contraire. Je crois fermement en Dieu, je lui suis dévoué et c'est précisément pour me rapprocher de lui que j'entreprends ces recherches. Il n’a pas pu laisser l’homme orphelin de sa création ; Dieu a souhaité le guider vers lui en semant des indices pour qu’il comprenne son œuvre. C’est en comprenant le monde qu’il a créé que nous comprendrons Dieu, conclut Galilée. »
Adrien fut ébloui par la sincérité de la confidence de son professeur. Galilée observa à son tour la réaction de son élève. Adrien lui parut aussi passionné que lui. Galilée esquissa un léger sourire bienveillant et annonça :
« Bien. Vous m’excuserez Adrien, mais il me reste du travail. Je n’ai pas encore fini mes observations de cette nouvelle étoile. »

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Utilisateur désactivé · il y a
Belle conversation, menée sur un dialogue intéressant j'aime.
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Lakota · il y a
Un écrit passionné pour une passionnante conversation.
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