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Dans la salle d'attente du médecin

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Petite fleur

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Je ne me sentais pas très bien ce lundi matin 5 janvier. Noël, Nouvel an, ces fêtes qui pourraient être si belles si la famille était avec nous. Hélas ! Personne !
Je me pris donc par la main pour me conduire, me traîner jusqu’au téléphone. Devant celui-ci je ne parvenais pas à me souvenir du numéro que je devais taper sur le cadran. Après quelques secondes d’hésitation, il me revint en mémoire. Je le happai au passage et la sonnerie se fit entendre. La secrétaire, que je connaissais depuis des années, décrocha :
- Bonjour. Cabinet des docteurs Chatron et Morieux, que puis-je pour vous ? (elle aurait peut-être pu me guérir mais cela j’en doute)
- Bonjour Ici Mme Legra........
- Ah, C’est vous Madame Legrand ?
- Oui c’est bien ça. Est-ce que vous auriez un désistement pour aujourd’hui car je (une quinte de toux me coupa dans mon élan) car cela ne va pas du tout.
- En effet cela s’entend. Malheureusement je n’ai rien de libre avant......Oh la la. Non rien avant le......
vendredi 30 janvier. Oui je sais c’est loin mais je ne peux pas faire mieux. Il y a tellement de malades en ce moment. Sinon essayez de venir mardi ou jeudi après-midi sans rendez-vous.

-Très bien lui répondis-je, je vais voir, mais donnez-moi quand-même un rendez-vous pour le 30 janvier. Oui mais il m’en faut aussi un pour mon mari.

- Dans ce cas, deux rendez-vous à se suivre,... euh ! Ce ne sera pas avant le........vendredi 13 février mais à 18:30 h. si vous n’êtes pas superstitieuse. Non, Donc je note Mme Legrand Jeannine et votre mari c’est bien Marc ? Oui d’accord. Eh bien bonne journée et au revoir.

Le mardi je décidai donc d’aller sans rendez-vous chez le docteur Chatron.

Le plus dur était de pousser la porte de la salle d’attente. Non qu’elle fût dure, mais j’appréhendais de voir combien de personnes attendaient. Il était 15 heures et le docteur avait déjà des patients dans son cabinet. J’entrai sans regarder et quand j’ouvris les yeux ce fut pour voir, sur les deux rangées de chaises qui jouxtaient les murs, quinze paires d’yeux qui me dévisageaient. Un silence pesant régnait et je ne savais trop que faire car toutes les chaises étaient occupées par des hommes et des femmes de tous âges et des jeunes enfants.

- Bonjour, vous allez tous voir le docteur Chatron ?

Après quelques mots grommelés, plusieurs mains se levèrent, six en tout. Six seulement !

- Non, nous avons rendez-vous chez le docteur Morieux dit une des personnes levant la main. Moi aussi, nous aussi.

Je m’en doutais car tous les enfants allaient voir le docteur Morieux. C’était le toubib des enfants.
Une femme m’interpela :

- Prenez cette chaise je vais prendre le petit sur les genoux.

Le petit en question ne l’entendit pas de cette oreille. Il se mit à hurler quand sa mère le prit dans ses bras pour le poser sur ses genoux et à frapper tout ce qui était à sa portée avec ses pieds et ses bras. Sa mère essaya tout pour le calmer mais il ne démordait pas.

- NON ! NON ! C’est MA chaise et j’ai le droit d’y rester.

- Toi, tu es jeune et costaud, mais tu vois la dame est malade et âgée, alors donne-lui ta place. Tu ne veux pas me faire plaisir ?

- Non ! Elle n’avait qu’à arriver plus tôt, j’étais là avant elle. Elle est vieille c’est de sa faute, pas de la mienne. Je ne bougerai pas d’ici. Et il accrocha les deux côtés de la chaise avec force.

La mère était sans doute dépassée par ce gamin, ce sale gamin mal élevé et même pas élevé du tout.
Personne d’autre n’osait rien dire et même détournait les yeux pour ne rien voir. Moi je te l’aurais...... j’en étais là de mes réflexions quand je me sentis tirer par la manche de mon manteau. Je dus baisser la tête pour rencontrer deux grands yeux verts qui me regardaient. Des yeux qui riaient.

- Dis madame tu veux ma place, moi je peux rester debout. Je ne suis pas aussi fatiguée que toi. Tiens prends ma chaise me dit-elle en me la désignant.

Je la remerciais et posais mon très humble postérieur sur la chaise aussi dure qu’un......qu’une chaise en plastique sans coussin, mais heureuse de pouvoir enfin m’asseoir.

- Je te remercie....Comment t’appelles-tu ?

- Je m’appelle Lucie et j’ai 7 ans. Je vais à la grande école tous les jours. Mais aujourd’hui maman n’a pas
voulu que j’y aille car j’ai de la fièvre et j’ai mal à la tête.

- Tu sais que Lucie veut dire « lumière ». En Suède, un pays très au nord avec beaucoup de neige, on fête la sainte Lucie le 13 décembre. C’est la fête des lumières et tout le monde se promène dans les rues avec des lanternes ou des bougies.

- Ca doit être très beau ! dit-elle en soupirant et en laissant son regard errer sur le plafond.

Elle devint songeuse et mille lumières brillèrent dans ses yeux.

- Tu veux prendre un livre et t’asseoir sur mes genoux pour lire ?

Elle se précipita vers le tas de livres réservés enfants, en choisit un soigneusement et revint avec « la fée des neiges ». Elle s’assit sur mes genoux et ouvrit le livre. A ce moment-là une dame se leva et me dit :

- Excusez-là ! Elle va vous fatiguer. Viens Lucie tu pourras te mettre sur mes genoux si tu veux.

- Oh non, dit Lucie d’un ton suppliant. Toi, je te vois tous les jours à la maison mais la dame elle, elle est toute seule alors...tu veux bien que je reste avec elle ?

- Mais oui, ma Chérie lui dis-je. Fais-moi la lecture. Laissez là madame elle est tellement adorable. Mes enfants habitent si loin que je n’ai pas eu l’occasion de voir mes petits-enfants pour les fêtes. Cela me fait du bien.

Le temps passa vite et nous riions toutes les deux en lisant et en devisant sur chaque mot amusant ou inconnu de Lucie.

Tout à coup une porte s’ouvrit. La tête du docteur Morieux passa dans l’ente-bâillement :

« Mme Baron et Lucie, c’est à vous. Bonjour Lucie tu viens. »

- Oh non pas déjà ! C’est dommage mais il faut que je m’en aille. Dis, comment tu t’appelles ?

- Moi c’est Jeanou pour les amies.

- Je suis ton amie tu crois ? Je peux t’appeler Jeanou alors ?

- Mais bien sûr. Va mettre le livre en place.

Elle descendit de mes genoux, ferma le livre et le remit en place en tapotant le tas qui manquait de tomber. Sa mère l’attrapa par la main et l’entraîna vers le cabinet du médecin. La porte allait se refermer quand, poussée avec force par Lucie, elle s’ouvrit en grand. Lucie se précipita vers moi, me mit les bras autour du cou et me plaqua deux énormes bisous sonores.

- On se reverra sûrement quand on sera malades. Dis, c’est promis ?

- Tu veux qu’on fasse mieux que cela ?

- Oui, Oh oui !

- Eh bien va voir le docteur et je te donnerai quelque chose quand tu sortiras.

Elle entra dans le cabinet non sans m’avoir gratifiée d’un grand sourire et fait un signe de la main.


Quand elle sortit par la porte extérieure du cabinet médical, je ne l’entendis pas. Mais elle, elle n’avait pas oublié ma promesse. Elle arriva en courant et me demanda :

- Qu’est-ce que tu voulais me donner ? Elle sautait d’un pied sur l’autre.

Sa maman était avec elle et je remis à chacune une carte de visite avec mon adresse et mon numéro de téléphone.

- Comme cela tu pourras m’appeler quand tu voudras et aussi venir me voir.

- Vous savez me dit sa maman elle n’a jamais connu ses grands-parents et cela lui manque beaucoup. Mais, je ne voudrais pas qu’elle vous dérange.

- Oh non, ne craignez rien. Tu sais Lucie tu seras le meilleur de mes médicaments. Cela me fait tellement plaisir d’avoir une petite-fille près de moi. Tu veux venir me voir mercredi prochain si tu n’as pas classe ?

Elle se mit à sauter de joie en chantant :

- J’ai une grand-mèreueu !, j’ai une grand-mèreueu !....

.J’en aurais bien fait autant tellement j’étais heureuse.

Sa maman comme moi avions les larmes aux yeux et ce n’est qu’en arrivant à sa voiture qu’elle me dit :

- Je vous appellerai demain, c’est promis.

Quand ce fut mon tour d’entrer dans le cabinet médical, le médecin à la vue du sourire qui ne m’avait pas quitté, me demanda ce que j’avais :

- Je tousse sans arrêt, je suis toujours fatiguée, mais je crois que je viens de trouver dans votre salle d’attente, mon meilleur médicament.

Je lui contais mes deux ou trois heures d’attente et lui, qui connaissait tous mes problèmes m’assura :

- Oui, je crois que j’ai compris. L’amour d’une enfant peut faire plus de bien que tous les médicaments, mais je vais quand même vous donner quelque chose pour la toux et prendre votre tension. N’oubliez pas que vous avez maintenant une petite-fille qui compte sur vous.

Une petite fille qui compte sur moi, quel bonheur ! Je parlais toute seule tellement la joie me submergeait. Bien sûr elle ne me ferait pas oublier ma petite-fille de Belgique avec qui je n’avais que très très rarement de contact, bien qu’elle ne soit pas loin et que nombreux sont le moyens de communiquer. Ni celle du Canada qui vivait à 8000 kilomètres, qui ne parlait qu’anglais mais que je voyais pratiquement toutes les semaines sur Skype. Mais Lucie serait celle que je pourrai prendre dans mes bras et cajoler, choyer.

Comme quoi la salle d’attente d’un médecin n’est pas qu’un nid à microbes. Il y naît parfois de si belles histoires parsemées d’amour et de tendresse.
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