Dans la nuit sans lune

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Ce soir-là, à minuit précisément, un courant d’air déclencha le détecteur de mouvements.
C’était un premier courant d’air, mais c’était un air très fort et qui courait très vite.
Il avait dû lutter quand même un peu pour ouvrir les 2 premières fenêtres légèrement cassées. Le courant fut d’abord très léger. Il était comme un premier bras introduit furtivement. Mais en peu de temps, il s’est transformé en rafale, comme s’il devenait furieux. Puis finalement complètement fou, il s’est mit à galoper dans le vide, à danser et vibrer pour être aussi lourd, aussi fort qu’un corps et finalement prendre vie.
On croit les détecteurs très intelligents car ils sont de la création de l’Homme. Mais ils sont aussi aveugles qu’une taupe. Ils sont d’une mécanique peu fiable que l’Homme lui-même ne maîtrise pas.
Ah ça non, je ne les respecte pas. Avant je respectais les premiers mécanismes, en matière forgée, fondue, prêtes pour un certain dessein à toujours avancer d’un pas ou deux, ensemble, encore et encore et éternellement. Là maintenant, il n’y a presque rien mais ça sonne sans prévenir gare. Ah ça non je ne les aime pas. Et BAM ! Celui-ci s’est fait fourvoyer encore une fois comme un bleu, complètement biglou. La machine, se faire avoir par le vent, si elle garde son arrogance avec ça! Après bon, on lui enlèvera pas qu’elle protège une bâtisse qui se meurt et on ne peut qu’être admiratif qu’elle sache crier encore. Mais quand même.
Enfin bref, tandis que l’engin se mit à crier aussi aigüe qu’il le put, le courant d’air se transforma donc en rafale. Tout ça très lentement bien sûr. Il prit de la puissance, s’enroula sur lui-même sans plus finir puis envahit tout sur son passage comme avec de grands rouleaux. Il se mit ensuite à souffler comme pour couvrir les hurlements de la machine et ma foi, ça fonctionnait bien. C’était un bordel monstre, tous ces bruits se confondaient. Une fois assez fort, le courant d’air transformé vent, il fila à travers les salles, les dévastant une à une. Il prit soin de se presser contre chaque fenêtre pour toutes les ouvrir et c’est ainsi qu’en quelques minutes seulement, le vent envahit tout, sans épargner une pièce de l’immense château.

Moi, vous savez, je ne suis que gardien. Je veux bien courir après un voleur, et encore, tranquillement. Mais le vent, ah ça non, je ne me mets pas sur son passage. Je le sais plus fort que moi, plus fort que tout. Ah ça non, je n’irai pas.
Je sais que vous voudriez des explications. Que mon récit ne vous suffira pas car, toujours, dans la vie, on a besoin de comprendre pourquoi. Trouver des raisons, toujours. Je pense que c’est pour soi-même se rassurer hein. Se dire qu’il y a quelque chose de logique dans ce monde et qu’il ne peut pas arriver n’importe quoi, n’importe comment. Ah ça, je suis désolé car je sais vous décevoir.
Ce château de particulier, vous comprenez, il était beau et imposant. Une très belle bâtisse de la fin du 18e. D’ailleurs moi je dis château mais le propriétaire d’avant, lui il disait « Hôtel particulier, tout simplement ». Des gens y ont longtemps vécu, à l’époque où dans la région, on pouvait avoir assez d’argent pour 3 balcons, du marbre, des hauts plafonds. Le jardin va avec, une étendue verte, puis la forêt où chasser. Sacré domaine comme je vous disais. Mais ce beau château s’est fait délaissé. Moi je crois bien que je ne gardais que le fantôme d’une architecture avant grandiose, maintenant cachée. Ça l’a affaibli, le long des années.
Et puis l’autre raison, je crois que dans les environs, y’a quelques chose qui s’ennuie. Chaque nuit, ça souffle fort. C’est pas normal ça, une tempête chaque nuit. Qui a déjà vu ça ? Faut que la nuit soit calme enfin ! La lune surveille. Mais non ici, rien à faire, y’a de la rébellion dans l’air.
‘fin voilà, le vent, nuit après nuit, s’est réveillé, s’est amusé à quelques blagues par-ci par-là dans le coin. D’abord, le cimetière y est passé. Je peux vous dire, les morts n’étaient pas contents. Ah là, ça grognait ! C’est que les morts, ils sont morts pour être au calme après. Et lui, chaque nuit, il filait entre les tombes, faisait chuter les vases et, avec toute cette force, craqueler les stèles les plus fragiles, je vous jure. Les morts gueulaient dans leurs tombes, certains cherchant à en sortir. Mais vous savez bien, ils sont pas faits pour ça, c’est pas sérieux. A la fin, tout le monde grognait, ça a créé de l’hostilité. C’est pas bon ça. Il faut les morts calmes, parce que sinon, on sait pas ce qui peut se passer, ça peut devenir dangereux quand même.
Bref, quand le vent s’est lassé du cimetière, il s’est rapproché de l’église. Eh oui, l’église abandonnée a bien failli se faire avoir aussi, mais elle est encore forte celle-là, elle a bien résisté. Faut dire, cette église, elle a peut-être plus de toit, mais son beffroi, il est sacrément solide, et ses fondations aussi. Elle en a vu des choses hein, moi je dis c’est une grande dame. Il est pas sérieux, le vent, de la taquiner comme ça. Mais finalement, il a bataillé seul, s’est essoufflé et s’en est allé.
Et puis voilà, le château. Quand le vent a commencé à tourner autour de lui, il était assoupi depuis déjà quelques décennies. Il avait déjà faibli hein. La peinture décollée, structures de fenêtre abimées. Vous voyez bien, ce genre de château des vieilles histoires ? Mais maintenant qui conte pour le faire vivre ? Ben personne, voilà.
Enfin, je reviens à ce moment, le vent approche, se met à danser tranquillement. Comme une première rencontre, à croire qu’il ne l’avait jamais remarqué. Il l’a ensuite embêté des nuits d’affilée sans lui laisser de répit, mince alors. Il lui a soufflé des morceaux entiers de toiture, emporté des volets de bois et puis, cette nuit-là, il a senti sans doute que son moment était venu. Une fois la nuit bien installée, il a fait battre toutes les fenêtres, les a fait vibrer ; ah c’était pas beau à voir. Je crois que le château a résisté hein, mais c’était trop tard. Et voilà, je vous l’ai dit au début du récit, 2 fenêtres ont lâché et BAM ! Alors qu’une vieille horloge restée d’un temps lointain sonnait ses coups de minuit, le vent est entré, s’est installé et a pris position du château.

Je pensais pas que le château finirait comme ça, vous voyez, en aire de jeu du vent, les nuits sans lune.
Le détecteur, au final, chère la machine ! Mais il n’aurait pu sauver que de l’Homme. L’Homme crée des attaques et des défenses contre lui-même mais il ne connaît pas le vent et ne peut rien contre lui. Ça c’est parce qu’il ne fait pas assez attention à ce qui l’entoure. Il se donne de l’importance à lui mais rien au reste, ben voilà. En fait quand j’y pense, cette machine, peut-être qu’à la botte de son maitre comme un chien docile, avait flairé quelque chose. C’était peut-être pas une erreur, peut-être que la machine avait senti cette révolte locale au grand dam du château et a tenté une défense...
Il pourra toujours hein, l’Homme, bâtir, faire grandiose pour son orgueil et son plaisir de la beauté. Mais c’est toujours comme ça, à la fin, l’Homme, il se fait décoiffer.
Ben voilà.

Ah mon cœur ! Moi qui pensait cette histoire terminée, grand dieu, je suis sûr je suis passé à côté d’un grave ulcère ! Jamais, ah ça non, je n’aurais cru voir ça. Mes amis, le choc. Je pensais avoir tout vu, ben voilà ! Je juge mon prochain mais suis moi aussi plein de préjugés et mes idées, elles, toutes arrêtées. Ben ça m’apprendra. Que je vous raconte...
C’était devenu un sale temps pour les gens dans le coin. Certes, le vent ne s’amusait que la nuit alors globalement personne ne voyait rien. Mais il prenait de l’ampleur, voulait toujours plus s’amuser. Dans son jeu, il y avait un malin plaisir mais aussi une grande soif de revanche. Il avait vu trop de choses le vent, bien plus que moi hein, et y’avait trop de rage accumulée dans l’air. Moi, je me méfiais hein.
Une de ces nuits où le vent avait pris ses habitudes de chamailler et ça sous le regard de la lune hein, à croire qu’il n’avait plus peur de rien, j’ai vu au loin des gens arriver.
Ils étaient un petit groupe de cinq. Ils avançaient très lentement, fallait pas être pressé de comprendre ce qu’ils fichaient là. Ils avaient avec eux des petits bagages, j’ai cru à des jeunes qui cherchaient à se faire peur. Ou des squatteurs, mais fallait penser bizarre pour s’installer là. C’est pas qu’on savait ce qui se passait mais on sentait que, dans le domaine maintenant, ça tournait pas rond.
Le vent était en plein jeu quand ils avaient fait toute l’allée boisée et arrivaient au château.
Oh mon cœur ! Il a bien failli tomber par terre sans que je ne puisse rien faire.
Ils sont passés devant moi, sans me voir ou rien à faire, je sais pas, et tout aussi lentement, ont monté les marches du perron et sont entrés dans le manoir. Y’avait là 4 hommes et une femme, tous bien abîmés. Faut dire, ça devait faire quelques décennies qu’ils étaient enterrés. De la terre partout, un peu décomposés même je dois vous dire ; leurs vêtements du début du dernier siècle, par contre, semblaient étonnement tenir le coup, mais avec quand même une odeur de renfermé je vous avoue. Je les ai suivis. Je sais pas pourquoi j’ai fait ça, vous me direz je suis fou. Car ça se sait si un mort revient, ça peut être dangereux, ça on le sait ! Mais je pense, en fait, au fond, je savais qu’ils ne venaient pas pour moi, ni pour personne. Ils venaient pour le vent. Ils avaient été réveillés puis échauffés pendant quelques temps au cimetière hein. Et puis, je sais pas comment, ils avaient su qu’on s’attaquait au manoir. Apparemment c’était leur manoir. D’il y a longtemps. Du temps, où le soleil brillait sur le parc, du temps où les fenêtres étaient solides mais grandes ouvertes pour laisser le soleil chauffer le salon, du temps où des musiciens jouaient et faisaient vivre le château. Il y avait à cette époque, une grande famille, des employés de maison et beaucoup de visites. Ah ça, ça vivait. Et on aimait la musique à cette époque. Du jazz à la trompette, au saxo, au trombone et au piano accompagnant des voix de femme qui faisaient vibrer les cœurs les plus endurcis. Enfin voilà, ils étaient revenus, pas très contents d’être dérangés mais décidés à défendre leur château. Je crois qu’ils s’étaient permis ça parce que c’était le vent qui attaquait. Enfin, c’est pas comme s’ils voulaient gagner un combat et réinvestir les lieux, ça non. Je crois que c’était pour donner un dernier souffle au château, rappeler, le temps d’une dernière nuit, le plus joli souvenir de la bâtisse. Ils se sont installés, l’un au vieux piano tout cassé, les autres ont sorti leur trompette, saxo et trombone et la femme s’est mise au centre. Et là, ah ça là ! Mon cœur a de nouveau failli tomber quand les premières notes se sont élevées. Anormalement puissantes, elles se sont enchainées pour une musique Jazzy qui vous entraîne et vous hérisse les poils des bras, vous élève l’âme, vous soigne le cœur et allège votre corps pour pouvoir danser au rythme des instruments. Une musique entrainante a réveillé tout le domaine pour une dernière étincelle.
Je suis incapable de dire combien de temps ça a duré, quelques minutes, quelques heures, une vie entière... Et vous savez quoi ? Le vent, au fur et à mesure, s’est tu. Il a arrêté sa course et ses chamailleries. Et je crois bien qu’il a écouté, et doucement, tranquillement, sur le rythme, comme moi, il s’est mis à danser. Ah ça c’est fou. C’est que le vent, il aime pas trop l’Homme hein. Mais parfois, y’a des choses comme ça que l’Homme (ou ce qu’il en reste) fait, ben le vent se tait et écoute.
A la fin, les morts ont rangé leurs instruments, puis sont repartis tout aussi lentement qu’ils étaient arrivés, avec l’envie de se rallonger dans leurs tombes, car quand même ils étaient très fatigués. Dans la brume, très doucement, ils se sont fondus.

Ah ça, j’aurais pas parié, mais ils avaient réussi à faire tomber la rage du vent. Depuis cet évènement, le château est bien abîmé et toujours abandonné. Mais la nuit on a une légère brise, une belle lune et un silence de mort.
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