Dans la cuisine

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

Je soulève doucement le rideau du salon. Trois heures de l’après-midi et la rue est déserte. Une voiture passe parfois, tandis que les boutiques sont encore fermées. La chaleur est écrasante. Plus loin, j’aperçois la rangée de platanes qui bordent le square de la Mairie. Quelques enfants s’amusent autour de la fontaine. Le soleil s’obstine sur les vieilles façades des immeubles. C’est l’été d’en France, le plein mois d’août. Je lâche le rideau, le silence est total. Les voisins sont probablement en vacances ; ou alors ils font la sieste. Je suis seul et je savoure cet instant. Il y a longtemps que je n’ai pas ressenti une paix aussi intense.

Je m’engage dans le long couloir sombre. Mes pas grincent sur le parquet vieillot. J’entre dans la cuisine. Je m’assois devant le frigidaire. En collant mon oreille contre son ventre frais, j’entends le ronronnement de la machine. Voici donc le coffre aux mille trésors. Comme j’aime ouvrir sa lourde porte. Et comme j’aime aussi le faible halo de sa loupiotte intérieure. J’ai grand faim. C’est à croire que je n’ai pas mangé depuis des semaines.

D’abord je sors la cloche à fromages. Un demi reblochon, une part de beaufort, de la tomme d’Abondance, un pot de cancoillotte à l’ail et un reste de chèvre sec. Puis j’extrais la charcuterie. Comment résister au Jambon d’Auvergne, au saucisson de montagne et ou quelques tranches d’andouilles ? L’eau me monte à la bouche. L’appétit aiguisé, je sors encore une terrine de campagne et des œufs en gelée. Quel plaisir que de contempler mes prises étalées sur le formica bleu clair de la table. J’attrape une assiette, un couteau et je prends du pain. L’attirail du mangeur est presque complet. Je débouche une bouteille de Bordeaux et la pose devant moi. Maintenant enfin, je peux me lancer.
Je vais commencer avec élégance : faire le gourmet puis devenir gourmand. J’étale la terrine sur mon pain, hume son fumet poivré avant de l’engloutir. Quelques gorgées de mon vin – jolie robe sombre et senteur boisée. Quelle harmonie! Quel savoureux prélude ! Je dispose un œuf en gelée sur un lit de mayonnaise. La lame de mon couteau plonge dans le cœur de la bête, ouvrant une plaie magnifique, ourlée de pulpe jaune. J’avale l’ensemble dans un grognement de contentement. Au tour de la charcuterie désormais ! Le jambon passe en premier – trois tranches, c’est juste ce qu’il faut. Après quoi je réduis le saucisson d’un bon tiers et finis l’andouille. Le Bordeaux à nouveau... Même s’il n’est pas prestigieux, ce vin reste d’un excellent rapport. Le rythme s’accélère. Plus j’engouffre, plus j’ai envie d’engouffrer. C’est une course au festin ! Quelque chose qui m’échappe mais qui me grise aussi. Jusqu’au vais-je aller ? Je bois, en guise de réponse. Comme pour oublier ; comme pour ignorer cette fêlure intérieure qui se dissimule sans doute derrière cette ripaille compulsive... Ma bouteille est vide, c’est insensé. J’en débouche une autre séance tenante. L’ivresse est là, qui me tient la tête et le cœur.
J’ouvre de nouveau le frigidaire. Cette fois, c’est le poulet qui va y passer. Une belle pièce en vérité. Je le dépiaute avant de le dévorer. Une cuisse, les deux sot-l’y-laisse et beaucoup de blanc. Déguster, mâcher, avaler, déglutir. Le vin, toujours le vin. Il m’aide à m’empiffrer et me conduit jusqu’au fromage. Ah ces fromages ! Je les contemple longtemps dans leur cloche. Ils sont à point, coulants pour le reblochon, odorants, incroyablement attirants. C’est à peine si j’enlève la croûte du beaufort tant il est fruité. C’est à peine si je prends le temps de renifler le chèvre tant sa silhouette est appétissante. Je me jette sur la cancoillotte, la saupoudre de poivre et la déguste à la petite cuillère. Pour le vin, je continue sur ma lancée. Bon Dieu, quel plaisir. Le bonheur, ce doit être cela. Tout simplement. Mon coude dérape sur la table, je renverse même un verre. Je finis la bouteille et mes fromages. Voilà, je suis rassasié, me dis-je. Fin saoul et contenté.

Je ne peux pas m’empêcher de revenir au frigidaire. Comme un point d’ancrage vers lequel convergent toutes mes envies. Il me faut finir sur une touche sucrée. Un paquet de dates m’attend. Sur l’emballage bleu et or, un chameau et un bédouin. Le changement de décor est radical. Marrakech, je t’honore. Je m’enfile une dizaine de fruits collants, sucrés, merveilleux. J’ai les doigts poisseux, la chaleur me rattrape.

Une heure, voici une heure que je fais bombance. J’allume une cigarette et me recule un peu. La fumée, le silence, la satiété. Ma digestion s’annonce plutôt bien. J’observe les volutes danser autour de mes doigts avant de se disperser vers le plafond. Je me repose. La pendule égraine les minutes au son de son imperturbable tic-tac. J’écrase mon mégot dans le gras du jambon. La réalité revient à la charge. Il faut que je m’en aille. Je récupère ma sacoche et mon pied de biche. J’imagine déjà la tête du propriétaire lorsqu’il verra son frigo dévalisé.

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