Dans l’hacienda transhumaniste

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui ... [+]

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Deux heures du matin. Le manoir paraît pétrifié. Des ifs noirs l'assiègent. À l'étage, derrière les jalousies baissées, une lueur. Silence ouaté. Froidure aseptisée. Parfois le tintement d'un scalpel, rare et sec. Une bulle de blancheur qui n'est pas l'hacienda de Rodrigo Díaz de Vivar mais le bloc opératoire privé du Pr Harari, responsable de la branche espagnole de Humanity +.
 
Le chirurgien va et vient, calme, méthodique. Gestes millimétrés. Sur la table, une masse longiligne de plus de deux mètres, sorte de serre que sous-tendent des cerceaux d'acier. Prolongeant ce sarcophage de toile, une forme ovoïde sous un masque préhumain plus que mortuaire. Recouvrant cette amorce de crâne, une gaine synthétique à l'élasticité verte et vivace autant que translucide. Deux ouvertures cernent des paupières closes encore dépourvues de cils. Ce pseudo-visage laqué, c'est la seule tache de couleur dans le bloc immaculé. Du jade qui étincelle sous la lentille de Fresnel. Un gel souple épousant si intimement un pré-visage qu'il l'annonce émacié mais déjà harmonieux, presque sensuel tant les pommettes sont hautes et marquées comme sur le célèbre buste de la Pharaonne du Neues Museum. Une femme ici ? Peut-être. En tout cas, nul relief mammaire ni indice capillaire : couronnant l'enduit, un crâne lisse de panchen-lama. Un éphèbe, alors ? Plutôt une immense créature transgenre qui déjà palpite et paraît se redresser vers son bienfaiteur. Son charme est indicible au point que le spectre ganté s'émeut et recule...
 
Puis, à nouveau méticuleux, il se penche, se redresse, se penche à nouveau. Son masque trahit-il une respiration plus rapide ? Imperceptiblement. Pas haletante en tout cas. Car les gestes sont toujours précis, mais sans froideur technique. Des gestes plutôt enveloppants, respectueux, aimants, comme un explorateur sur le seuil d'une tombe inviolée. Une main gantée tamponne maintenant l'apprêt pour en faciliter le décollement. Peu à peu la pâte fond, le vert vire à l'ambre, l'enduit germe... Fabuleuse transgénose ! Cette seconde peau qui peu à peu... mais fond-elle en surface ou renaît-elle par en-dessous ? Elle se dissout ou bien repousse ? Non, non, plus qu'un gommage, un... une éclosion. Une fusion. Une transmutation : Il devient Elle. Plus précisément, le couple donneur devient L'AUTRE. Miraculeuse transsubstantiation ! Car une troisième peau a bel et bien éclos. Un derme qui apparaît pulpeux tant il est neuf. Pas une roseur de bébé. Encore moins une pelure de grand brûlé rescapé ! Non, une peau d'adulte devenue mordorée, chaude, innervée, remodelée :  t r a n s f i g u r é e ! 
 
Le chirurgien s'est redressé. Il titube légèrement. Sa main droite éponge le front tandis que la gauche palpe un flanc oppressé. Démiurge immense, statue du Commandeur qui s'humanise, technoprophète enfin touché par l'émotion et la gratitude. L'homme parle, plutôt murmure. Juste trois mots amoureusement épelés en un seul souffle extatique :
 
– El Dios hombre...
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