Dans l'attente de nous

il y a
4 min
3
lectures
0
Elle attend. Elle attend des heures durant sur sa terrasse, les yeux rivés sur la route de campagne et les champs qui s'étendent; ce paysage elle le connaît par cœur. Elle pourrait même le dessiner les yeux fermés. Et, elle attend. Puis quand deux heures se sont écoulées, elle reprend le cours de sa vie. Elle va faire des courses, elle va ramasser les carottes, les poireaux. Elle reçoit des amis dans sa cuisine qui sent la soupe, aux murs bariolés de petits carreaux vert, jaune et blanc cassé.


Elle sort une boîte de palets bretons et prépare du café. Ils discutent, se racontent la vie du voisinage, le temps qu'il fait et la vie qui avance. Puis, ses amis lui conseillent pour la énième fois, de faire attention à son cœur.


Elle acquiesce mais elle ne renoncera pas, elle attendra.


Elle l'attend depuis des années, oui, c'est vrai. Elle l'attend depuis maintenant 42 ans exactement. Elle avait 28 ans quand il est parti, lui en avait 30. Elle a eu un enfant de cet homme qu'elle aimait, elle l'a élevé avec plusieurs pères car jamais elle n'avait su aimer un autre homme. Au détriment de son enfant, perdu et esseulé par l'absence d'un papa aimé mais inconnu.


Puis, ce fils a grandi et a pris le chemin de l'indépendance. Il a laissé sa mère continuer à attendre, inlassablement, un revenant qui prenait son temps.


"- Je te promets ma chérie, ma jolie, ma plus belle promesse de vie...Je te jure, je reviens vite pour toi et pour notre enfant. Je t'aime, je t'aime et ni le temps, ni la distance n'abimera ça."


Elle l'avait serré contre elle, avait goûté ses lèvres une dernière fois et des larmes salées s'étaient mélangées au baiser sucré. Elle l'avait laissé partir, avec un mal de chien au cœur mais elle le savait sincère et il reviendrait vite.





***********************





Le ciel est dégagé à l'extérieur, quelques nuages s'y baladent, ils sont lents, prennent leur temps. Les rideaux tirés, on peut avoir l'impression que l'extérieur est dans la chambre. Du moins, c'est ce qu'il ressent. Il peut admirer les arbres feuillus, certains arborent déjà leurs fruits; il peut voir la vie s'activer et le soleil réchauffer les corps. Il ne sort plus, depuis plusieurs années. A quoi bon...


On sonne à la porte, un jeune homme en blouse blanche pénètre le petit appartement en s'annonçant doucement:


"- Bonjour Monsieur Duroux, c'est Thibault."


L'homme se retourne et esquisse un sourire de politesse, il sait exactement ce que ce jeune infirmier va lui infliger; les mêmes gestes depuis maintenant presque 40 ans. Il a été infirmier lui aussi, quand il était jeune. Et ce métier qu'il aimait tant lui a coûté une jambe. Il raconte régulièrement son histoire, du moins les bribes dont il se souvient. Et à chaque fois, un trou béant, un trou énorme, un trou noir dans sa mémoire, une spirale infernale dans laquelle il tombe les yeux fermés et les oreilles bouchées: il ne se rappelle pas, il ne se rappelle plus. Comment c'était sa vie d'avant. Il sent en lui qu'il devait accomplir quelque chose mais il n'a jamais pu s'en rappeler.

Quand on l'a ramené chez ses parents, effondrés, on lui a présenté une jeune femme qui devait devenir son épouse. Il n'avait aucun souvenir de cette femme aux yeux pâles. Mais il n'avait plus vraiment de souvenirs, tout court. Il a été submergé par un flot de rappels que les gens lui assénaient comme des coups de massue. "Tu te souviens c'est ton oncle, Léon"; "Je suis Rosa, ta voisine", "Tu as été en classe avec eux, tu te souviens?".


"Non...NON! Je ne me souviens pas de ces gens, je ne les reconnais pas et je sais que je dois faire quelque chose, retrouver un lieu, des personnes...Mais je ne sais plus et ça me bouffe..."


Il est maintenant dans une résidence, en appartement privé. Ses parents sont décédés depuis plusieurs années. Il ne s'est jamais marié, n'a jamais refait sa vie, il s'est laissé couler dans une dépendance à ses parents, et maintenant à cet établissement. Un manque, un creux s'est agrandi en lui au fur et à mesure et ne jamais réussir à le combler l'a meurtri.


Il croit savoir maintenant que quelqu'un l'attend sûrement mais il ne sait plus qui, ni où vit cette personne. Ses parents n'ont jamais pu lui confirmer ce pressentiment, il devait se marier avec cette fille aux yeux pâles, c'est tout. Il avait refusé, il les avait accusé de mentir. Il était passé par la colère, la frustration, la tristesse et il était maintenant loin de tout, de lui et de sa vie. Qu'il finirait ici, à regarder par la fenêtre le temps défiler dans le ciel.


**********************


Ils s'aimaient en cachette car elle était fille d'un père alcoolique et d'une mère "morte en couche" comme on disait. Elle avait fui la maison familiale très jeune avec son frère, ils avaient appris à être débrouillards très tôt. Elle travaillait comme femme de ménage chez des particuliers, pour sa famille à lui évoluant dans le milieu médical ou l'enseignement; c'était une honte. On lui avait présenté cette jeune fille fade mais diplômée, qui ferait le bonheur de toute la famille. Sauf le sien. Il ne voulait pas d'elle, mais de celle qu'il aimait. Ils avaient alors vécu leur amour dans l'ombre, puis elle lui avait annoncé la grande nouvelle, ils allaient être parents. Il était fou de joie, mais il partait en mission humanitaire pour quelques mois. Après cela, il la rejoindrait et ils emménageraient ensemble. Il dirait la vérité à ses parents et trouverait un travail dans le coin pour élever leur enfant. Son père tenait à ce qu'il accomplisse cette mission comme lui l'avait fait plus jeune.


Tout s'était effondré, il s'était retrouvé au milieu d'un attentat. Il avait eu peur, il avait cru mourir, puis il s'était aperçu que sa jambe droite avait disparu; avant qu'un morceau du toit ne s'écroule violemment sur lui, sur eux.


Sa mémoire altérée, son corps abimé. Il était rentré endolori et mutilé à jamais, de l'extérieur comme de l'intérieur.


************************


Elle attendra jusqu'à la fin de ses jours s'il le faut, mais elle ne perdra pas espoir. Son fils, -leur fils- l'avait encouragé à plusieurs reprises à refaire sa vie avec un autre homme mais elle avait refusé catégoriquement et violemment. Il serait l'homme de sa vie, le père de son enfant et la personne dont elle était éperdument amoureuse même absente de sa vie.


C'était devenu sa routine, cette attente et cet espoir qui chaque jour lui permettaient de se lever avec une lueur de joie au cœur. Certains soirs, en se couchant, elle pleurait; d'autres soirs, elle aurait eu envie de mourir. Mais leur fils, leurs petits enfants maintenant; étaient bien présents eux et elle les aimait trop pour les abandonner.


Elle préféra s'abandonner pour toujours dans les bras d'un homme lointain mais qu'elle aimait malgré tout. Un jour, il reviendra. Un jour, c'était certain, ils se retrouveraient pour s'aimer ici, maintenant; chez eux.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,