Daniel

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D'abord une phrase, une image, alors une idée... une histoire, de l'envie, du plaisir, et puis une nouvelle, alors du partage et à nouveau du plaisir ! Le reste, mon âge, mon sexe, mes goûts ... [+]

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— Bonjour Chère Madame, que puis-je faire pour vous ?
L'Agence HappyDaysforDogs n'était pas la mieux notée sur les réseaux sociaux mais son patron mielleux était des plus arrangeants. Surtout, elle était la moins chère sur la place. Cliente depuis plusieurs années, Charlène Schmitt avait compris pourquoi. L'agence faisait appel à de jeunes étudiantes, inexpérimentées le plus souvent, et les payait avec un lance-pierres.

La famille Schmitt au complet partait pour deux semaines en Asie. Il leur fallait une promeneuse pour nourrir et faire sortir le vieux Cocker Spaniel. Son mari n'avait rien trouvé de plus intelligent que d'acquérir ce chien pour la naissance de leur unique enfant, Emmanuelle.
Emmanuelle et Daniel, c'est le nom qu'elle lui avait donné lorsqu'elle avait su parler, fêtaient leurs dix ans. Père, mère et enfant, partaient célébrer cet anniversaire à Singapour, métropole hybride de New York et de Suisse ; l'Asie du sud-est sans les odeurs et la pauvreté.

— Donc, Madame, notre collaboratrice Adèle se rendra chez vous chaque jour pendant une semaine afin de faire sortir votre animal, préparer sa pâtée et sa gamelle d'eau dans laquelle elle aura mélangé une dose de son traitement. Est-ce bien cela, Chère Madame ?

Adèle étudie l'histoire, en première année. Il y a un mois, dès qu'elle a eu 18 ans, sur les conseils d'une voisine de banc elle s'est inscrite à l'Agence HappyDaysforDogs. Une façon de gagner de l'argent, un peu, sans se prendre la tête. En deux heures, son dossier était constitué, elle avait caressé et promené quatre chiens de divers gabarits, à poil court ou long, jeune ou vieux, placide ou fougueux. Elle avait dû satisfaire aux canons du métier puisque le patron de l'agence lui avait demandé de passer sa visite médicale et de se tenir prête pour dans une ou deux semaines.

Le printemps est en avance.
L'immeuble de cinq étages est classieux. L'appartement de la famille Schmitt, ceint d'une large terrasse, s'étale sur tout le dernier niveau. Adèle est accueillie par une femme longue et hautaine dans les pas de laquelle louvoie un vieux Cocker visiblement pas au mieux de sa forme.

— Bien Adèle, je suis un peu pressée. Voici l'endroit où se trouve la réserve de nourriture et les médicaments à lui donner chaque jour. Une boîte de pâtée et dix gouttes diluées dans sa gamelle d'eau. Vous le promenez pendant une heure, vous veillez qu'il ait fait ce qu'il a à faire. S'il y a, disons des dégâts dans la maison, vous nettoyez. Voici les clés de l'immeuble et de l'appartement. Sur la table à l'entrée je laisserai un numéro pour nous téléphoner si besoin. Est-ce clair, Adèle ?
— Euh... oui Madame Schmitt, répond Adèle qui n'imaginait pas servir aussi pour le ménage.
— Parfait alors je compte sur vous pour les deux semaines qui viennent, dès samedi matin.
— Le directeur de l'agence m'a dit qu'il y avait une semaine de mission...
— Oui, une semaine que je lui paye et une autre que je vous réglerai sans passer par lui. C'est mieux pour vous et moins cher pour moi qui me passerais bien d'avoir à dépenser de l'argent pour ça ! Disant ça elle posait un regard de dépit sur l'animal dont les yeux humides de reconnaissance tombaient aussi piteusement que ses longues oreilles.
— J'espère que vous n'y trouvez rien à redire ?
— Non, madame. Je n'ai pas cours, ça tombe bien. Ne vous inquiétez pas. Je m'organiserai.

Adèle n'a pas grand chose à faire de ses journées de vacances. Solitaire, bien qu'ayant un caractère affable, elle n'a aucun désir de développer sa sociabilité. Passer une heure à l'appartement chaque matin l'occupera. Les six kilomètres de marche à travers la ville lui feront du bien aussi. Pas bien épaisse, voûtée parce que plus grande que la moyenne et secouée lors de chaque visite chez son médecin, elle s'astreint depuis son arrivée à Paris à des exercices musculaires réguliers. Une marche tonique lui parait être un bon complément au développement de ses abdominaux et de ses dorsaux auxquels elle consacre 45 minutes chaque jour.

S'occuper du vieux Daniel n'est pas difficile. Adèle a pris soin de lire le dossier déposé à l'agence. Il y est indiqué que l'animal a dix ans, 40 centimètres au garrot, 13 kilos. Daniel, souffre d'une néphropathie depuis l'âge de 2 ans. Elle s'est alors renseignée sur cette maladie ; c'est un miracle qu'il soit encore là. L'animal au regard triste traîne son désarroi et souffle sans faillir une haleine de chacal. Sans doute pour ne pas bouleverser la jeune Emmanuelle, Adèle imagine que le mot euthanasie ne peut être prononcé dans cette maison.
C'est vrai que Daniel pue de la gueule. Elle se permet de lui dire maintenant lorsqu'il vient la renifler. Ce n'est pas lui manquer de respect puisque, en tant que chien, il a une gueule et qu'il sent mauvais. Tout est en ordre dans la maison. Les réserves de pâtés pour chien et de médicaments à diluer dans un litre d'eau ont été constituées pour une année au moins.
Adèle mérite toute la confiance accordée.
Elle va même se dépasser.


La matinée de jeudi a été consommée par une rencontre avec les profs dans les locaux de l'université. Adèle est ressortie enchantée de cet échange qui confirme qu'elle en a encore pour 5 ou 6 années d'étude, donc de répit, avant d'affronter la société et le monde abscons du travail.

Lorsqu'elle ouvre la porte d'entrée de l'appartement, celle-ci offre une forte résistance. Elle doit s'employer pendant cinq minutes avant de pouvoir se glisser à l'intérieur, se contorsionnant entre l'huis et le dormant. Le corps mou sur lequel rebondissait la porte à chaque poussée était bien entendu celui de Daniel. Le pauvre animal ne respire plus. Adèle a placé ses doigts devant la truffe du chien et aucun souffle n'en est sorti. Son poitrail ne bouge pas non plus. Elle tire le corps vers le centre de la pièce et reste assise, dépitée, pendant plusieurs minutes.
Elle se souvient soudain du carnet placé à l'entrée, sur le guéridon.
Il y a bien un numéro inscrit mais avec l'indicatif de Singapour. Tant pis pour son forfait téléphonique, elle ne sait, au bout du compte, que faire dans cette nouvelle circonstance. La voix qui répond est celle de Madame Schmitt.
— Oui ? Allô ? Qui est à l'appareil ?
— Bonjour madame. C'est Adèle. 
Puis dans un même élan :
— Je m'en veux d'avoir à vous appeler. Tout se passait bien jusqu'à ce matin. J'ai bien suivi toutes vos indications... mais je ne sais pourquoi, Daniel est mort ce matin. Votre pauvre chien a dû avoir un arrêt cardiaque. Je l'ai retrouvé mort derrière la porte d'entrée. Mais rien n'avait été renversé dans la maison. Je suis désolée, madame. Surtout pour votre fille. J'imagine son chagrin.
— Bon sang, calmez vous. Quelle poisse !
— Ce serait tellement dommage d'interrompre votre voyage...
— Mais il n'est pas question de rentrer maintenant. Quelle poisse ! Je ne vois pas de solution...
— Je peux peut-être aller l'enterrer... 
— Mais Adèle, ne dis pas de... D'accord, je te laisse gérer. Et penses bien à aérer l'appartement. Au revoir.
La notification de fin de crédit tombe sur l'afficheur du portable au moment où Adèle se dit qu'elle vient de se mettre dans de sales draps.

À 8 h 15, ce dimanche matin, la porte du bus 26 s'ouvre alors qu'Adèle saisit la poignée de l'imposante valise dans laquelle elle a glissé Daniel.
Elle ne se voyait vraiment pas traverser la ville, le chien sur les bras, jusqu'au terrain qu'elle avait repéré pour être une sépulture aisée d'accès et suffisamment à l'écart pour y creuser un trou. Le choix d'une valise s'est imposé au bout d'une nuit sans sommeil. Hors de question d'en prendre une appartenant à la famille Schmitt. Aussi s'est elle résolue à sacrifier la seule qu'elle possède. Suivant la même logique elle a pris un de ses draps pour entourer le corps et absorber les sécrétions qui commencent à s'écouler. Le tout est glissé dans un sac poubelle 100 litres acheté pour l'occasion.

— Attendez, je vais vous aider, dit le jeune homme en empoignant la valise pour la monter dans le bus. Bon sang que c'est lourd. C'est lourd comme un chien crevé ! Qu'est ce qu'il y a dedans ?
— Oui, c'est lourd...
C'est un peu court se dit Adèle qui se serait bien passé de cet importun.
— Je suis musicos. C'est une platine avec du matériel de sono... et ça pèse son poids. Merci en tout cas.
— Ah Ouais ? De rien, lâche le garçon, reposant la valise.

Pendant les vingt minutes suivantes, Adèle se voit porter, traîner cette foutue valise sur les vingt mètres qui séparent l'arrêt du bus de l'entrée du parc. Il lui faudra la cacher puis retourner chercher des outils pour creuser. Le tout sans se faire repérer. Combien ça coûte si on se fait prendre à enterrer un chien dans un jardin public ? Heureusement, elle a repéré une parcelle fraîchement retournée par les services municipaux. Elle creusera le trou là. Il y en aura bien pour une demi-heure de travail. Au mieux !

Le prochain arrêt est le bon et Adèle appuie sur le bouton rouge. Elle marmonne, se jurant à elle-même d'enfin apprendre à dire « non », de s'affirmer et ne plus se jeter dans de tels pétrins.
À cette heure matinale le bus est quasiment vide. Le chauffeur marque l’arrêt et les portes à soufflets coulissent en crissant à moins d'un mètre du siège qu'elle occupe.

Le jeune homme est toujours là. Avant même qu’Adèle ait fini de se lever, il a fait glisser la valise vers lui. Il l'empoigne prestement. Sous les yeux médusés d'Adèle, il jette puissamment son butin sur son épaule droite pour ne pas entraver sa course et s’enfuit à toutes jambes.

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