Dame Rumeur

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On m'a dit "un sourire pour la photo"...Je me trouve un peu bête la-dessus  [+]

Image de Été 2018
— Vicomte, mon cher ami ! Je suis bien aise de vous revoir, j’attendais votre visite depuis fort longtemps. Entrez je vous prie, asseyez-vous, j’ai hâte d’entendre le récit chatoyé de vos derniers forfaits.
— Très cher Ambassadeur, vous me voyez ravi de vous rencontrer enfin ! Ces moments passés à vos côtés sont toujours l’objet d’échanges sincères et passionnants et je dois avouer que ces dernières semaines ils m’ont beaucoup manqué.
— Eh bien, quelles sont les dernières nouvelles Vicomte ? Je brûle d’impatience, vous n’êtes pas sans connaître ma vie terne et morose où l’ennui fait place aux dernières contingences et aux éternelles convenances. Honnête, loyal, attentionné, attaché au service, vous me connaissez... Mes journées sont ponctuées de représentations, futilités, conversations apprêtées et de promesses à peines voilées. Cette charge m’épuise et me lasse : j’entrevois d’en changer et de pouvoir, j’en fonde l’espoir, exercer une tâche plus digne d’intérêt.
— Justement ! Permettez cher ami, mais à moins qu’il ne s’agisse d’un écho en futiles émois, j’ai ouï dire qu’une entrevue chez le Prince était prévue et qu’elle se présentait sous les meilleurs auspices. Serait-elle le fait de vos vœux appelée ?
— Je suis surpris que vous en soyez informé... L’affaire devait rester secrète et nul ne devait en avoir connaissance. Mais soit, il en est ainsi ! Et d’ailleurs cette visite a bien abouti. J’ai rencontré le Prince comme il était convenu et lui ai transmis ma requête pendant ce temps dévolu. A tout vous dire Vicomte, j’espère me mettre à son service afin de pouvoir y remplir de hautes missions d’état.
— Vous excitez ma curiosité et de mes aventures dont il fut question, aucune d’entre elles, ne se hisse au pied de celle que vous me contez et qui est en train de naître.
— Sachez cependant que rien n’est encore scellé ! Avant toute chose, prenons le temps de savourer ce petit vin d’Espagne, il a sommeillé pendant vos mois d’absences, réveillons-le et découvrons la magie flamboyante de l’Andalousie ! Il nous rappellera le souvenir des provinces lointaines et des passions amoureuses durement conquises...Trinquons à notre amitié sans faille, à toute vérité qui vaille et buvons jusqu’à la lie à la jeunesse fougueuse qui nous a réunis !
— Mais... quel est ce bruit étrange ? Entendez-vous Vicomte ?
— Ma foi non ! Je n’entends rien... De quoi s’agit-il ?
— Je ne pourrais le dire exactement : un tremblement lointain ou une plainte qui jaillit des profondeurs de la nuit ? Vous ne percevez rien ? Vraiment ? Le vent, sans doute, nous dévoile son lot de secrets... C’est curieux tout de même... Le crissement de chaînes foulées aux pieds qui rongent le sol... un cortège funeste empreint de souffrances ?... Le son devient perceptible et distinct, n’est-il pas vrai ?
— Oui effectivement, il y aurait une sorte de... claquement régulier, entrecoupé d’un sifflement aux traits saccadés, mais rien qui ne puisse nous inquiéter !
— C’est cela, vous avez raison ! J’y suis ! Une calèche, semble-t-il, les roues claquant sur le pavé et le fouet qui cingle dans la nuit... Excusez ma curiosité ! Je vais m’approcher de la fenêtre : de l’étage, j’y verrai peut-être au loin la lueur d’une lanterne... En effet, j’entrevois celle-ci et c’est bien d’une calèche dont il s’agit, ornée de son phare qui perce la nuit noire et s’avance à vive allure. L’Andalouse, mon ami, dans son attelage de feu, aux rythmes effrénés de la troublante Séville, celle qui hante nos souvenirs et vient nous punir de nos mauvaises pensées. Ne m’en veuillez pas ! Ce vin me monte à la tête, cette vision funeste à brides abattues qui, chargée de présages encore méconnus, envoûte mon âme et mon esprit ténu... Mais finissons nos verres ! Votre vie aventureuse et toute aussi tumultueuse en est probablement la cause.
— Allons, mon ami, ne vous emballez pas ! Il s’agit tout au plus d’un quelconque gredin, en proie aux aboiements d’autorités bienveillantes qui bientôt prendront fin.
— Ah ça, par exemple !... Comme vous pouvez l’entendre, la calèche s’arrête là devant ma porte : je suis intrigué à l’idée que son hôte nous dévoile un visage gracieux, celui d’une gitane aux yeux de braise et aux cheveux couleur de l’ébène... Attendons ! Vicomte, l’affaire semble si cocasse que je ne puis m’interdire cette audace... Laissez moi vous décrire cette ombre naissante qui s’agite et grandit... De ce que je puis découvrir, des vapeurs espagnoles, il n’en est point question, il s’agirait plutôt d’une dame sans âge, dont le solide embonpoint et le manque de grâce n’est pas sans me rappeler ces moments de disgrâce, où les braves mégères, la poitrine défaite, battent le linge en criant à tue-tête. Elle s’immobilise un instant, me cherche du regard et me dévisage, elle esquisse un sourire, incline le cou sur le côté, comme pour tendre l’oreille : l’attitude est grotesque ! Elle tourne sur elle-même, puis se met en marche d’un pas décidé... Je l’entends à présent qui monte l’escalier, d’un pas lourd et pesant, régulier et tranchant. Exécutrice sans âme d’une sentence, elle s’abat avec fracas sur le seuil de ma porte. Cher ami, se peut-il que je perde la raison ? Ou l’affaire est-elle bien réelle ?
— Bonsoir Messieurs ! Souffrez que je me présente : je suis... la Rumeur, celle que vous n’attendiez pas et qui, ne vous en déplaise, vous emboîte le pas ! Une Andalouse charnelle aux bijoux pesants, extirpés de l’haleine fétide de très riches amants, une vapeur d’alcool que partagent les commères à l’heure du thé et du protocole. Une rumeur parfumée aux essences piquantes, affublée d’une bouche aux paroles mordantes. Permettez, avant toute chose, que je prenne place dans ce canapé précieux et que je m’y prélasse ! J’aime m’étaler, voyez-vous, me répandre et parler... Parler, je ne puis l’empêcher... Ne dites mot, la route fut longue et pleine de rebondissements, mes reins sont douloureux et mon propos n’est point douteux. Le temps de desserrer la cape qui me serre le cou et vérifier si mes bagues forgées aux armes du ragot ne sont retombées dans la fange, là où je les ai trouvées. Monsieur le Vicomte, c’est à vous que je m’adresse et je prie Monsieur l’Ambassadeur de ne point intervenir ! Cependant j’apprécierais un verre d’eau pour me rafraîchir et qu’une fenêtre fût ouverte pour m’éventer ! Soyez attentif à la musique des mots et entendez les frémissements des paroles lointaines que seules les âmes sensibles perçoivent et comprennent. Ainsi donc, Monsieur le Vicomte, voilà l’histoire :
Il fut question d’un Ambassadeur, grand échalas assez mal poudré, qui d’une manière un peu gauche, sollicita une entrevue auprès d’un Prince. Pour forger son dessein, il utilisa son rang et convoqua barons, ducs et pèlerins aux lignages incertains. D’un air cordial ou menaçant, il obtint de chacun que son nom fût mis à l’honneur et que sa présence soit remarquée, à quelqu’endroit qu’il fût. On raconte, tenez-vous bien, que pour arriver à ses fins, il engrossa la fille du maître de cérémonie, celui-là même qui est au service du Prince, qu’il égorgea de ses mains le grand Chambellan des Indes, qu’il fit emprisonner par délation, le conseiller privé du Duc de Bretagne, qu’il défigura le visage de son frère avec de l’huile bouillante et qu’il noya sa propre maîtresse dans le bac d’un lavoir... Tout ceci, me direz-vous, n’est que pure invention ! Dites-moi, monsieur le Vicomte, comment expliqueriez-vous que la fille du maître de cérémonie fût engrossée dès que l’ambassadeur se trouvât à ses côtés, que le grand Chambellan fût retrouvé mort après qu’il eût obtenu une audience avec difficulté et que le conseiller du prince croupît dans sa geôle ? Et avez-vous vu la tête du frère de votre Ambassadeur ? Et cette pauvre femme trouvée morte dans le lavoir ? Tout ceci est-il le fruit du hasard ?... Vicomte, regardez le teint blême de votre ami ! N’est-il pas pour le moins déconfit ? Ma venue est diligentée par les meilleures intentions et il n’est de vérité que celle que l’on veut bien entendre et qui bondit de tous côtés. Monsieur le Vicomte, dites à votre ami que son eau a mauvais goût et me laisse dans la bouche des relents d’épaisses boues. Regardez-le ! Un Ambassadeur bouche bée, ne disant mot devant l’adversité. Croyez-vous que de mes charmes envolés, je puisse être l’objet du trouble de son Andalouse tant rêvée ? Sachez ceci Messieurs, quand on ouvre la porte à Dame Rumeur, on lui tend les bras et lui perce le cœur, et quand celle-ci s’éloigne et part en campagne, elle l’emporte avec elle, sec, vide et en témoigne ! Allons, je vous quitte, ne me raccompagnez pas, je connais la route celle qui m’éloigne de vous, celle qui, chaleureuse et vénéneuse, fait venir à moi les complaintes sincères des gens de bonne foi... Monsieur l’Ambassadeur, la sentence si lourde qui s’échoua sous votre porte, dansa sur l’eau avant que le flot ne l’emporte ! Elle trace derrière elle des cercles d’ennuis qui, à n’en pas douter, hanteront vos nuits. Adieu ! Je vous abandonne, je suis lasse et m’efface.
— Eh bien, mon ami, je reste pour le moins interdit, après ces propos vous accusant... Avez-vous depuis toujours eu cette face cachée si brutalement dénoncée ? Dites-moi, vous semblez abasourdi, n’y a-t-il rien que vous puissiez me dire ? Monsieur l’Ambassadeur ?? Vous paraissez si pâle, le trouble vous envahit-il à ce point ? Tous ces faits avérés sont si parlants, qu’ils me laissent douter par votre manque d’élan... Je vais vous laisser reprendre vos esprits, d’ailleurs il se fait tard ! Aussi profiterai-je du carrosse de votre Andalouse funeste, car j’aimerais qu’à cette affaire des détails me fussent donnés. Adieu Monsieur, mon ami d’hier, comptez sur mon absence pour ne point vous contrarier et sur ma compassion dont vous aurez tant besoin devant l’adversité !

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