Dame Jeanne

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Une "plumitive" ordinaire à la croisée des chemins...

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En l'an mille six cent trente où le grand Pierre Corneille à peine doté de son diplôme d'avocat, songe déjà à abandonner le barreau pour se consacrer à l'écriture, une sombre affaire de sorcellerie agite la ville aux cent clochers. Au dix-sept rue de la pie où il réside alors dans sa maison de famille, l'illustre dramaturge sera le proche témoin d'un drame par le truchement de son voisin. 
Hans Van Brennen, Anversois joaillier de son état, installé depuis peu à l'angle de la rue de la pie donnant sur la place du marché où bat le cœur de la cité rayonnante, espère bien y faire prospérer son affaire et sa famille récemment agrandie. Sa présence dérange, l'étranger constitue déjà un embarras pour les autochtones suspicieux.
Parmi ces derniers, Jeanne Drac, surnommée Dame Jeanne en raison de sa silhouette. Cette petite femme très rebondie aux hanches ceintes d'une épaisse couche adipeuse, règne en matrone sur la place du marché. On la craint autant qu'on la respecte. Femme de caractère issue d'une lignée d'aubergistes présents dans la ville depuis le moyen âge, elle tient d'une main de fer l'auberge de la Couronne, halte gourmande pour les grands voyageurs avant les portes de l'Europe du Nord, mais aussi lieu d'agapes des notables de la ville, dont Pierre Corneille. 
Une rumeur qui parcourt la cité laisse penser que la bonne femme est un brin sorcière. Elle éteint le feu en soufflant les brûlures et détient en secret quelques autres pratiques plus ou moins catholiques. On la prétend aussi près de ses sous, prête à toutes le compromissions pour quelques écus...
Hans Van Brennen le joaillier, alchimiste accessoirement trafiquant de diamants, fit par un triste jour appel à Dame Jeanne pour soulager son marmot brûlé sur la moitié du corps par une coulée de plomb dont il s'était imprudemment approché.
 
N'écoutant que son cœur de père, malgré sa répugnance à l'égard de la commère xénophobe, il se rend chez Dame Jeanne pour soulager l'enfant hurlant. Celle-ci, en un éclair de temps saisit l'opportunité qui se présente à elle : donner une leçon à ce maffieux inopportun et au passage faire une bien belle affaire.
Elle pose ses conditions pour faire taire le feu qui ravage le gamin.
 
 Je guérirai le petiot en échange d'un diamant brut d'un carat. Rendez-vous demain à sept heures sur la place. Topons-là et dès maintenant je souffle la brûlure de moitié.
 
L'Anversois, renversé par l'aplomb et la vénalité de la bonne femme autant que par la détresse de son enfant, sent monter une bouffée de haine. Pourtant, il tope en silence avec Dame Jeanne.
Rentrant à son échoppe, son marmot à peine calmé, il se précipite chez l'homme de loi son voisin.
 Conseillez-moi maître Corneille, que puis-je faire face à cette harpie dépourvue de la moindre humanité ?
 
 Cédez au chantage dans le plus grand silence
La vieille a des pouvoirs qu'on ne peut ignorer
Exécutez ses ordres, acceptez cette dance
Macabre, je vous l'accorde, c'est le prix à payer
Sauvez votre gamin et buvez le calice
Vous finiriez perdant en estant en justice.
 
Sur ces paroles énigmatiques et décourageantes, Hans Van Brennen se retire.
Le gamin gémira encore toute la nuit.
Le lendemain à l'aube, voilà notre homme sur la place du marché au poisson, les charrois sont terminés et déjà la marée frémit sur l'étal. D'une once d'or il soudoie facilement le mareyeur en charge de préparer les paniers destinés à l'auberge. Il lui remet une fiole dont seront arrosées les frétillantes bêtes, anguilles, maquereaux et autres harengs.
À l'heure dite il revient, son gamin dans le bras et remet à Dame Jeanne un diamant brut d'un carat, reposant au creux d'un mouchoir de soie.
La femme s'exécute et enfin le gamin s'apaise. L'affaire semble entendue, chacun retourne à ses occupations, mâchoire serrée pour l'un, sourire narquois pour l'autre.
 
À l'auberge on s'affaire en cuisine, aux douze coups de midi la clientèle afflue.
Deux heures plus tard, les convives se tordent de douleur, gémissent, vomissent, se laissent aller et dans leurs yeux on peut lire l'effroi d'une fin imminente.
Dame Jeanne à son tour aux abois comprend pourtant très vite l'origine de cette intoxication collective. Furibonde elle s'empare d'un pot graisse de bœuf et d'un tison incandescent. Elle traverse la place et enflamme sans le moindre remord l'échoppe du joaillier anversois.
 
La famille au complet périra dans les flammes, l'illustre dramaturge abandonnera définitivement sa robe d'avocat et Dame Jeanne se verra qualifiée par la cour de Rouen enfin saisie, d'hérétique et d'empoisonneuse publique.
La place du marché n'en était pas à sa première flambée !
 
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de l air · il y a
Un récit passionnant, une langue riche et ferme.
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LILI MILLET · il y a
Merci pour le compliment, j'y suis sensible.
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LILI MILLET · il y a
Merci de m'avoir lue.
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Ben du Pouyau · il y a
J'apprécie le ton que vous avez donné à cette affaire ! Je like !
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Marie Van Marle · il y a
Cette Dame Jeanne était donc une coupeuse de feu, qui enlevait la douleur et les dégâts des brûlures. Bon, elle pratiquait de gros dépassements d'honoraires, d'accord. Mais ce joaillier radin et lui-même plus ou moins assassin aurait dû apprécier ce don inouï (ou cette technique inexpliquée ?) qu'elle mettait au service de son petit, plutôt que de chipoter la taille d'un diamant. Quant à être une sorcière ? Les coupeurs de feu existent toujours aujourd'hui, c'est original et intéressant que votre texte en parle.
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Fred Meunier · il y a
Intriguant et bien écrit ! J'aime.
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LILI MILLET · il y a
Merci. En effet, il ne faisait pas bon être pourvue d'un peu de caractère.
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Joan E. · il y a
Histoire bien conçue et adaptée pour le thème. A l'époque médiévale et autre, il était si facile de faire passer une femme pour sorcière qu'on avait pas à chercher loin pour une vengeance...
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LILI MILLET · il y a
Merci Mireille
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Mireille d agostino · il y a
Beau travail d'écriture pour une vieille histoire.
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LILI MILLET · il y a
Merci à vous.

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