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Dalreavoch lodge

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Naliyan

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Il avait débarqué un matin de septembre. Une silhouette haute, emmitouflée dans une redingote noire mouillée aux épaules par le brouillard matinal. Ils l’avaient vu s’avancer sur le perron, avec l’air d’un automate aux engrenages usés, fatigué de chacun de ses mouvements, rouillé par la déprime. Le jeune homme n’avait même pas levé la tête pour inspecter la façade délabrée mais imposante du manoir. Une demeure lugubre condamnée à l’oubli pendant deux siècles et qui, par le biais de l’arrivée du chemin de fer, avait retrouvé sa place sur la carte d’une région hantée par l’histoire sanglante de son pays. L’édifice avait été restauré et, en partie, reconstruit en 1854 dans un pur style victorien lorsque le succès des œuvres de Walter Scott avait laissé espérer un engouement pour les sauvages Highlands et ses châteaux impénétrables. De l’édifice originel, il restait une base forte de pierres noires avec une arche à l’entrée et une cheminée centrale engravées de son nom et de sa date de construction : Dalreavoch 1630. Hélas, les visiteurs ne s’étaient pas empressés et, depuis dix ans, plus personne n’entretenait le manoir dont les poutres souffraient de l’humidité constante de la lande et les tuiles des vents dominants glacés du Nord.

Personne n’osa lui adresser la parole au cours des premières semaines de son installation. Des meubles en nombre insuffisant peuplaient les pièces pleines de courants d’air et de poussière. Au mobilier déjà présent s’était ajoutée une collection hétéroclite de ses effets personnels transportés par charrette depuis la gare de Dalwhinnie, avec une cargaison de son whisky brûlant. Il n’était pas du genre à discuter, ni facile à effrayer. Il n’avait investi qu’une partie du bâtiment, l’aile ouest qui faisait face aux lochs et dos aux monts. Sa venue suscitait beaucoup d’interrogations et son comportement d’inquiétudes : Fillan parcourait la lande en de longues promenades intempestives dont il revenait trempé, fourbu et encore plus blême qu’à son arrivée. Il arpentait blocs de grès et tourbières avec la même ardeur à se perdre. Les fougères roussies ne lui apportaient aucune chaleur. La nuit, une toux rauque le prenait et ne le quittait que transpirant aux lueurs de l’aube.

Une nuit de pleine lune, les volets de la chambre se mirent à battre et les lattes du plancher à grincer. Le pensionnaire du manoir ne fit pas mine de s’en émouvoir. L’événement se répéta tout le mois ; le tintamarre démarrant à minuit précisément. Cela ne le perturba pas. Un Each Uisge peuplait déjà ses cauchemars. Au plus fort du bruit, Fillan se levait et abandonnait sa grande chambre pour se réfugier dans la bibliothèque, plus calme, et y attendre le lever du soleil. Un matin, il crut apercevoir une silhouette entre les rayonnages, un reflet diaphane qui disparut entre les dictionnaires et les romans reliés. Il ne fut pas surpris. Il était en Ecosse, pays célébré pour ses demeures hantées. Nul doute que le faible prix demandé pour la location de cette masure démesurée et perdue dans la campagne avait un lien avec les étranges visions qui fréquentaient ses couloirs noirs et froids lorsque la pluie automnale tapait les grandes baies vitrées. Un peu d’imprévu, de la compagnie, même invisible, n’était pas pour lui déplaire. Il avait besoin de se distraire, de s’éloigner des pensées qui le conduisaient chaque jour à s’égarer dans les bruyères humides et hostiles des environs.

Ailein fut la première à lui parler. Elle ne supportait plus de le voir si empêtré à cuisiner, à brûler son souper et renverser sa soupe. Aucune domesticité pour assurer le ménage et les repas ! Il avait perdu plusieurs kilos depuis les deux mois qu’il était là. À manger seulement le pain noir et la viande fumée qu’on lui livrait chaque semaine. Incapable de faire bouillir les légumes et les abats qui pourtant faisaient partie du panier fourni. Il n’eut pas l’insolence de crier. À peine eut-il un mouvement de recul devant le corps évanescent mais corpulent de la matrone qui prit forme devant la cuisinière en fonte. Malgré l’absence de corps terrestre, la plus âgée des spectres de la demeure restait intimidante. Son ton magistral interdisait toute répartie moqueuse relative à son état de revenante. Résidente du manoir depuis plus de cent ans, elle en dirigeait la maisonnée avec une main de fer. Elle avait instauré des règles strictes quant aux apparitions et aux interactions avec les éventuels hôtes humains des lieux. Un fantôme ne pouvait hanter que la pièce dans laquelle il était décédé. Cela réduisait les conflits entre morts et instaurait une certaine bienséance dans les rapports avec les vivants.

Fillan n’était pas de nature curieuse et, s’il se mit à explorer les différentes pièces de la maison avec l’espoir d’y croiser un quelconque compagnon transparent, c’était surtout par politesse, dans le souci de s’introduire auprès des autres locataires afin d’éviter les éventuelles représailles qu’un soupçon d’inimitié de sa part provoquerait. Il connaissait le caractère irascible des fantômes d’après ses nombreuses lectures sur le sujet et les diverses histoires transmises par le folklore local.

C’est ainsi que Machar MacKharson, le doyen rude de sa chambre, lui raconta ses exploits et sa fin sordide. Il voulait être le premier à l’impressionner. Il avait jusqu’à présent provoqué le départ précipité d’au moins trois douzaines d’occupants en deux-cent-trente-six ans ! Son père, qui hantait en brandissant sa tête d’une main et son épée ruisselante de son propre sang de l’autre les ruines de l’ancienne chapelle attenante, n’en avait effrayé, lui, qu’une dizaine. L’homme, au ventre débordant sur son kilt au tartan rouge et noir, avait été un profiteur et un jouisseur, mauvais chef de clan et ignoble patriarche. Élevé dans l’opulence, admiré pour ses faits d’armes en tant que covenantaire dans la guerre des Trois Royaumes, il était le privilégié d’une époque où être bien né et couper des têtes donnaient tous les droits. Droit d’imposition, droit de conquête, droit de cuissage... Il dépouillait les soumis, volait les faibles et dépeçait ses ennemis. À force d’outrages, il fut éventré dans son propre lit, en pleine gloire, par l’un de ses plus fidèles servants à qui il avait tout pris et à qui il n’offrait que son mépris. Le récit plein de vantardises qu’il fit de sa propre vie n’ajouta que le dégoût à l’aversion que le jeune homme ressentait déjà pour ce bruyant fêtard nocturne. Il s’empressa de s’installer dans une chambre plus petite, mais au passé moins vil.

Ailein, la régente, montra plus de réticence à s’ouvrir à cet apprenti chroniqueur des mœurs de Dalreavoch lodge. Sa dignité ne pouvait souffrir d’une mort violente. Elle insistait sur le fait que sa persistance en ces lieux ne pouvait être due qu’à son profond attachement à la maison dont elle avait été la servante et la gouvernante toute sa vie durant, veillant au bien-être de ces occupants sur trois générations, résistant fièrement aux Highlands Clearances pendant quarante ans, tandis que les moutons devenaient dix fois plus nombreux que les hommes sur cette terre maudite. Elle faisait partie des murs de cette cuisine par la force de son travail et non par le sang qu’elle y avait versé. La plaie béante qui s’ouvrait dans son dos prouvait au contraire qu’une hache l’avait précipitée dans l’au-delà, en traître, avant son heure. Mais tout à son déni, elle lissait le devant de sa robe noire, vérifiait les clés nouées à sa ceinture et cachait les fils blancs de ses cheveux sous sa calotte froncée sans montrer le moindre intérêt à remettre en place les lambeaux de chair et de vêtement qui pendaient dans son dos. Sans doute, un serviteur congédié avait exprimé là l’injustice de sa répudiation et le désespoir de se voir priver d’un travail qui apportait substance et sécurité à sa famille nombreuse.

Le jeune homme découvrit un déserteur jacobite échappé des landes de Culloden éventré dans la cave, un palefrenier défiguré dans une chambre du grenier, un rescapé des guerres Napoléoniennes découpé avec sa propre baïonnette au cellier, une prostituée brisée dans les escaliers de service, un percepteur troué dans le hall d’entrée... des victimes qui avaient toutes souffert aux mains des propriétaires, fiers descendants des tout-puissants de la contrée. Eux même peuplaient les pièces principales : un frère aîné étranglé par son envieux cadet, un oncle empoisonné afin d’épouser sa frivole veuve, trois enfants au regard sombre et aux chemises déchirées de dizaines de plaies infligées par le même poignard acéré et qui continuaient leur ronde dans une chambre près du palier, indifférents aux vociférations de l’ivrogne aux vertèbres pliées dans l’escalier en bois ciselé... Du sordide à tous les étages et toutes les décennies.

L’histoire la plus récente appartenait au délicat portrait qui hantait la bibliothèque. Moira, jeune ingénue séduite par l’héritier au titre de laird, se présenta un jour au père de ce dernier avec un nouveau-né issu de leur liaison secrète. Profitant de la naïveté et de la pauvreté de la jeune fille, ce dernier lui prit l’enfant en échange d’un souper et confia le bébé à sa femme, infertile et dépressive. Cette dernière, incapable de s’en occuper et de résister aux abus d’un mari plus souvent saoul que présent, mourut ainsi que l’enfant au cours d’une nuit glaciale d’hiver après que le maître les eut enfermés, elle et l’enfant, dans la pièce la plus reculée du manoir dans l’espoir de ne plus entendre leurs cris perçants. Ils avaient été retrouvés au petit matin, pétrifiés et pâles comme sculptés dans l’écume gelée. La Famine de la pomme de terre avait plongé les habitants des Highlands dans un profond dénuement et précipité l’exode rural déjà en cours. La jeune fille s’était alors laissée mourir, de froid et de chagrin, sur leur tombe creusée au fond du parc. La redistribution des terres provoquée par le départ du tortionnaire et de son lâche rejeton pour la ville d’Inverness ayant détruit le mausolée, la jeune fille avait été invitée à hanter la bibliothèque, pièce dont la quiétude s’accordait avec ses pleurs figés.

Une amitié naquit entre Moira et Fillan. Leurs moments de silence s’harmonisaient comme la mélancolie de la cornemuse au sifflement du vent d’hiver. Les larmes qu’ils versaient ne provoquaient ni questionnements, ni tourments, juste une compréhension de la tragédie, au-delà des mots et de la vie. La tuberculose qui rongeait le jeune homme ne lui laissait pas l’espoir d’un futur à partager autrement que dans l’au-delà.

Son histoire, Fillan ne la confia à personne et pourtant, aucun, parmi les pensionnaires du manoir, ne fut surpris de voir, un jour de mars, débarquer plusieurs tombereaux qui embarquèrent le cercueil et les affaires de feu leur récent colocataire.

L’ombre du jeune homme regarda par la fenêtre de la bibliothèque l’agent immobilier planter dans la terre collante la pancarte qui indiquait que le manoir était, à nouveau, à louer en cette année damnée de 1888. Son suicide par pendaison était prévu depuis longtemps. Depuis qu’il avait réalisé qu’il était le descendant d’une lignée d’aristocrates dépravés dont Dalreavoch était le foyer, la source de ce sang décadent. Fillan était rentré chez lui.

PRIX

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Elise R. · il y a
Un beau texte, à l'ambiance mystérieuse juste comme il faut et à la chute inattendue ! Moi aussi, j'ai une maison hantée. Si ça vous dit de la visiter, c'est par ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/urbex-2
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Full · il y a
J'ai adoré l'ambiance dès les premières lignes! Trop court, on en redemande!!
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Naliyan · il y a
Contente que cela t'ai plu :)
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Utilisateur désactivé · il y a
On dit souvent que les manoirs sont hantés (à tord ou à raison ?).
Une belle lecture entrecoupée d'émotions vivaces, et de tristesse, merci pour ce partage.

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Naliyan · il y a
Merci. En Ecosse être hanté, c est obligatoire pour un manoir.
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Richard · il y a
mauvais temps pour les maisons de retraite!!! félicitation c'est bien ficelé et fluide...
mon vote
invitation dans "mon chatêau " ma 1ère nouvelle, autobiographique... en finale... ;-)

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Jacques-Edmond Machefert · il y a
Un style évocateur, une ambiance qui transporte... J'aime.
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Naliyan · il y a
Merci bien !
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Dominique Hilloulin · il y a
En nos périodes troublées, on apprécierait que ces troubles ne soient qu'une fiction...En revanche ,à vous lire, on aime bien quand la fiction nous effraie un peu.J'ai voté.Mon poème " la pomme au compotier" est en lice pour la finale, ..Si vous souhaitez le consulter et.. L'aider à progresser dans le classement.Merci
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Naliyan · il y a
Troubles passés, troubles oubliés, troubles romancés.... Merci du vote.
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Jean Calbrix · il y a
Et pas un n'est mort d'une bonne petite mort naturelle ? Brrrrr ! Je vote et je me sauve !
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Naliyan · il y a
Rare de mourir de vieillesse en ces temps là, dans ces endroits là... Merci d'être passé ;)
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Naliyan. Vous avez aimé mon carton, ce dont je vous remercie. Peut-être aimerez-vous mon verglas ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas
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Emma · il y a
On se fiche de moi à la maison parce que je veux visiter un manoir hanté en Écosse... ce n'est pas votre texte qui me fera changer d'avis ! J'y vais cet été, où est-il que j'aille rencontrer Fillan ?
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Naliyan · il y a
: )) Il existe un Dalreavoch Lodge dans le nord des Highlands qui fait maison d'hôte....mais apparemment, il n'est pas hanté (il n'en font pas la publicité). Le mien est situé (de façon fictionnelle) au sud d'Inverness, dans le parc national des Craingorms, à deux heures de charrette vers l'est de Dalwhinnie... Bonne visite !
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Lammari Hafida · il y a
La terreur des manoirs,vous avez su la créer +1
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Naliyan · il y a
Merci !
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