D'utilité publique

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J'ai 36 ans, deux enfants, un mari, un restaurant à faire tourner... Mais je trouve toujours du temps pour lire et écrire. Parfois au détriment d'une leçon d'histoire à faire réviser, d'une  [+]

Image de Printemps 2013
— Tiens, Mario, t’en remets une ? Et sans faux-col, hein !
Sans faux-col ! Comme si ça lui était déjà arrivé, à Mario, de remplir un verre plus bas que le bord. Il lance un regard vexé à Michel, le garagiste, même s’il sait bien que cette expression est devenue rituelle, pour les habitués du bistrot. Ils aiment bien le taquiner, d’autant qu’il part au quart de tour.
D’une main experte, il remplit les verres alignés sur le comptoir : Ricard pour les frères Duthoit, petits blancs pour Denis et Michel, et Whisky « on the rocks » pour Lefèvre. Fait jamais rien comme les autres, celui-là. Tout ça parce que Monsieur est propriétaire de l’hôtel Beauséjour. Et alors depuis qu’Omar (celui du Service Après-Vente) est venu passer une semaine chez lui (avant Intouchables, hein, faut pas exagérer), tu peux y aller qu’il pète plus haut que son cul...
Mais bon, un client est un client, et ça viendrait pas à l’idée de Mario de donner son opinion, à propos de Lefèvre ou de n’importe quoi d’autre, d’ailleurs. Depuis tout petit son père lui a répété : « Quand on est dans le commerce, faut pas parler plus que nécessaire ». Et depuis tout petit, Mario suit scrupuleusement ce conseil. Tout le monde vous le dira, il est pas causant, Mario. Ca fait maintenant quarante ans qu’il tient le Bar de la Cascade, jamais un mot plus haut que l’autre.
Quarante ans déjà ! Souvent les clients lui demandent si, à soixante-cinq ans, il n’a pas envie de partir à la retraite. La retraite ? Mais qu’est-ce qu’il ferait de ses journées ? Le travail c’est la santé ! Veuf depuis de nombreuses années, sans enfants, Mario a peu de loisirs. Le soir, après la fermeture, il lit ou regarde la télé, son vieux boxer à ses côtés. Et tous les jours, dès sept heures, il est sur le pied de guerre. Sa vie, elle est dans les cageots de blanc ordinaire, les futs de vingt-cinq litres de Pelforth et les bouteilles de sirop Frigolet.
Et puis, comme il dit tout le temps, lui et son bistrot ils font du bien aux gens. Ils sont comme qui dirait d’utilité publique.
Bref, en général, Mario évite de parler à tort et à travers. Mais écouter, son père ne lui a jamais défendu. Et il ne s’en prive pas. Occupé à essuyer un plateau de ballons fumants sortant tout juste du lave-verres, il laisse traîner son oreille et ne perd pas une miette de la conversation entre les cinq hommes.

— Et, dis-moi Denis, toi qu’est pompier volontaire, c’était quoi la sirène hier soir ? demande Gérard, l’un des frères Duthoit.
— M’en parle pas... C’était chez les André. Le père qu’a fait une attaque.
— Les André ? C’est qui ça ? intervient Georges, le deuxième jumeau.
— Tu sais, les gens qui habitent dans les logements sociaux, de l’autre côté de la rue. Lui il bosse à la boulangerie et elle, ben elle fait rien je crois. Ils ont des gamins, mais je sais pas trop combien... Bref, qu’est-ce qu’il lui est arrivé, au père André ?
— En fait on sait pas trop. Ce qui est sûr, ajoute Denis, c’est qu’il est dans le coma à l’heure qu’il est.
— Dans le coma ? Michel siffle entre ses dents. Ben mon vieux, c’était pas une petite attaque !
— T‘aurais vu ça ! Apparemment d’après sa femme, ça faisait plusieurs jours qu’il avait très mal à la tête. Et hier soir, il a commencé à avoir de violentes douleurs abdominales, à se plier en deux. Quand on est arrivés, il vomissait du sang, et un moment après il s’est mis à convulser. C’était pas bien beau à voir... Bref on l’a tout de suite évacué.
— Ben ça alors... souffle Gérard. Faut dire qu’il boit pas que du petit lait, ce gars. Je l’ai déjà croisé souvent ici, bien imbibé.
— Si tu l’as croisé, ça veut dire que t’es souvent là aussi ! plaisante Lefèvre. Méfie-toi de ce qu’on dit de toi !
— Oh, je sais bien que je suis pas un saint, va. Mais lui, quand même, à chaque fois que le croise, il pue l’alcool. Si ça se trouve il a fait une crise de délirium trémens, comme le vieux Pierrot y a deux ans !
— Non, intervient Denis, faut pas dire ça, Gérard. On sait pas ce qu’il a eu pour l’instant. Et je vous ai rien dit, hein ? Le chef il aime pas trop qu’on raconte nos interventions... »

Mario s’est bien douté, hier soir, que les gyrophares qui se reflétaient dans son salon étaient destinés à Vincent André. Mais il penchait plutôt pour une nouvelle visite des gendarmes. Depuis quelques mois, ils intervenaient régulièrement dans l’immeuble. Ils restaient quelques minutes, puis repartaient. Plusieurs fois, Mario avait vu Sarah, la femme de Vincent, les raccompagner dans le hall, serrant son gilet autour de son corps amaigri.
Mario se remémore une conversation qu’il a surprise, il y a quelques semaines de ça, entre deux commerçantes du quartier venues prendre l’apéritif chez lui. Anette, la fleuriste, et Myriam, qui tient la supérette avec son mari, se retrouvent de temps en temps autour d’un martini, après leur journée de travail. Ce soir-là, les deux jeunes femmes étaient moins enjouées que d’habitude.

— Elle a envoyé un sms à Damien cette nuit, à deux heures du mat, murmura Annette. Une photo d’elle avec un gros cocard. Ca disait : « Je suis défigurée ». Damien me l’a montré ce matin.
— Merde ! souffla Myriam. Elle est passée vous voir ce matin ?
— Ben non, aujourd’hui elle est à l’école. Elle a fini son stage chez nous vendredi. Mais on va la reprendre, au black, pour donner un coup de main le week-end. Ça lui fait du bien, de s’enfuir un peu de cette ambiance angoissante.
— Mais, dans le sms, elle disait que c’était lui qui lui avait fait ça ?
— Non, pas cette fois. Mais elle nous l’a dit plein de fois ! Elle dit qu’elle prend des coups parce qu’elle veut protéger sa mère et ses petits frères et sœurs.
— Tu crois qu’il tape les petits, aussi ?
— J’en suis sûre. Je sais qu’ils ont été convoqués tous les deux par la directrice de l’école car Solène avait une grosse trace sur la figure. Ils ont tous dit qu’elle s’était fait griffer par le chat, même la gamine. Et le petit, qu’arrive même pas à aligner deux mots à cinq ans, c’est normal ça ? Pauvre chou, quand tu penses à ce qu’il doit endurer...
— Mais vous allez faire quoi ?
— Faire quoi ? Tout le monde sait qu’il leur tape dessus, qu’il est bourré du matin au soir, mais personne peut rien faire ! A chaque fois que les flics sont prévenus, ils repartent sans preuves ! Franchement, au lieu de soutenir son ordure de mari, elle ferait bien de penser à ses enfants, Sarah !
— Tu sais, on se rend pas compte de ce qu’elle vit. Elle doit se dire qu’elle ne veut pas priver les petits de leur famille, et elle doit crever de peur. L’autre jour elle avait quand même un sacré cocard. Faudrait qu’on essaye de lui parler.
— Tu parles, c’est déjà fait ! Elle nie tout, elle te regarde avec ses grands yeux tristes et te dit que tout va pour le mieux ! Je ne sais vraiment pas comment les aider... »

Une heure du matin ! Ça fait bien longtemps que Mario n’a pas fermé boutique aussi tard ! Et encore, il a fallu pousser dehors la bande de jeunes qui buvait bière sur bière depuis l’heure de l’apéro... Il est trop tard pour regarder la télé, mais Mario n’a pas sommeil. Et il a encore une petite chose à faire. Le voilà qui descend à la cave, et se dirige vers un vieux placard rempli de produits d’entretien, et d’objets obsolètes : cendriers Marlboro (strictement interdit, maintenant), pots en grès Pastis 51...
Ça n’a pas été difficile, quand il y repense. Le gars était tellement cuit, ou occupé à faire son intéressant auprès des autres clients, qu’il n’y voyait que du feu. Trois semaines. Il aura quand même fallu trois semaines ! Mais Mario sait d’expérience que dans ce genre de situation il ne faut pas se précipiter. Pour Pierrot par exemple, ç’avait été différent. Mais Pierrot, lui, il était déjà âgé, et vraiment attaqué par l’alcool. Une semaine avait suffi. Un frisson parcourt Mario quand il repense à ce vieux pervers et à ce qu’il avait fait à sa cousine Chantal. Il avait été le seul à qui elle avait osé en parler, à l’époque.
Ah ! Voilà le carton. Mario y dépose une boîte de carton entamée, au milieu d’une dizaine d’autres. Il l’a soigneusement refermée avec du ruban adhésif, on ne sait jamais, on pourrait en avoir besoin à nouveau. Ces boîtes datent des années soixante-dix. Il les conserve religieusement depuis quarante ans. A l’époque, il y avait vingt boîtes dans le carton.
Bien sûr, il pourrait en acheter dans une droguerie, ou même à la mairie, qui est tenue d’en garder à disposition pour quiconque en fait la demande. Seulement, en quarante ans, la composition a changé. De nos jours, la mort-aux-rats est composée essentiellement d’un mélange d’anticoagulants. Mélange suffisant pour tuer un rat, comme son nom l’indique, mais pas un homme. Alors qu’en 1970, le produit -en plus d’être inodore et insipide- contenait majoritairement de l’arsenic qui, comme ses nombreuses lectures de l’époque l’avaient attesté, est très efficace pour tuer un rat, un homme, ou n’importe quoi d’autre à petit feu. Mario referme le placard et se dit que oui, décidément, il est vraiment d’utilité publique.

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Lyriciste Nwar · il y a
Très bien J m'abonne
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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