D’une minute à l'autre

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après ... [+]

̶ Julien, on pourra jouer à Candy Crush aujourd'hui ?
̶ Oui, juste deux minutes quand on aura fini les devoirs.
Les devoirs furent vite bâclés et le jeune professeur céda vite au caprice des enfants, trop content de pouvoir lui-même se plonger dans une partie. Bingo ! Deux minutes, c'est tout ce qu'il lui avait fallu pour aligner trois fruits de la même couleur et emporter le super bonus qui lui permettait d'aller plus loin dans le jeu. Finalement cette soirée qu'il redoutait ne s'était pas trop mal passée. Il pensa à madame Chalameau, la mère des enfants. Il ne fallait pas que ce petit intermède ludique devienne une habitude. Les enfants parleraient, il finirait par se faire choper. Comme s'il devinait les pensées de celui qui était censé les faire travailler, le plus jeune des enfants dit :
« Maman va arriver d'une minute à l'autre. »
La fille, plus âgée, regarda nerveusement par la fenêtre, consciente qu'elle n'était pas exactement en train de faire ce que sa mère attendait d'elle mais elle savait que celle-ci rentrait de plus en plus tard. Ça n'avait pas échappé à Julien non plus. Pas vraiment motivé pour faire des heures supplémentaires, il s'en alla, recommandant aux enfants d'être bien sages jusqu'à ce que leur mère arrive.
Il récupéra son vélo dans la cour et se dirigea vers la boulangerie qui n'était qu'à deux minutes de là. Tandis qu'il déposait son vélo devant le magasin, il remarqua un petit chien que l'on avait attaché et qui couinait misérablement. Il y avait une longue file d'attente à l'intérieur. « Les baguettes sortent du four, elles seront prêtes d'une minute à l'autre », cria la boulangère. Dans la queue, le jeune professeur en herbe remarqua une superbe fille blonde. « Ah ! Si je pouvais avoir des élèves comme elle ! » pensa-t-il, « quoique, elle a l'air pimbêche. » Le petit chien pleurait toujours et une cliente s'écria, indignée :
̶ Mais enfin ! Il est à qui ce chien ?
̶ Il est à une dame qui avait une course à faire dans le magasin d'à côté. Elle sera de retour d'une minute à l'autre, expliqua la boulangère.
Quand Julien sortit du magasin, le chien était toujours là, mais, sous le regard amusé de la jolie blonde qui ne serait jamais son élève, constata que son vélo avait disparu !
̶ Quoi ! Pour deux minutes ! Et je me fais voler mon vélo !
Il téléphona à son père pour qu'il vienne le prendre en voiture. Le papa était habitué à ce genre de mission. Ce n'était pas la première fois qu'il allait récupérer son fils à l'autre bout de la ville : mauvais temps, bus raté, peur d'être en retard... En grommelant, il prit sa voiture, tandis que Julien se lançait dans une nouvelle partie de Candy Crush oubliant ses mésaventures. Dans son empressement à rendre service, le père oublia qu'il y avait des travaux et choisit le mauvais itinéraire qui le mena à des feux alternés lui semblant interminables. « Deux minutes » annonçait le cadran sous le feu rouge, avant que le décompte ne commence. Juste le temps pour se demander comment ce grand dadais de fils allait un jour devenir moins écervelé.
À quelques mètres de la boulangerie, une vieille dame avec un petit chien attendait maintenant le bus. Une petite pluie s'était mise à tomber et elle vit un jeune homme courir vers l'abribus, une baguette sous le bras, un cartable sur la tête pour se protéger. Dépêchez-vous dit-elle, le bus sera là d'une minute à l'autre.
̶ Je ne prends pas le bus, dit le grand garçon attardé, tout mouillé. J'attends mon père.
Le père attentionné chercha à s'approcher au maximum de son fils et se gara à l'emplacement du bus qui malheureusement était parfaitement à l'heure et n'avait pas une minute à perdre.
̶ Dégagez de là, nom de Dieu, hurla le chauffeur par la fenêtre.
̶ Deux minutes, monsieur, deux minutes, nous en avons pour deux minutes, s'excusa le père.
Au volant de son véhicule qu'il trouvait de plus en plus énorme, le conducteur regarda monter la vieille dame au petit chien d'un air désapprobateur car l'animal aurait dû être dans un sac de transport. Celle-ci monta fièrement dans le bus, comme si le chauffeur mettait tout son zèle à la servir, elle, personnellement. Elle s'installa à l'avant expliquant que ce n'était que pour deux minutes, elle descendait au prochain arrêt. Et tandis que le chauffeur démarrait en soupirant, elle sortit son portable pour une partie de Candy Crush.
Contrairement à un bon nombre de passagers dans cette rame de métro, pas de Candy Crush pour madame Chalameau qui consultait ses mails professionnels. Elle leva la tête, quand elle entendit : « Le train est momentanément à l'arrêt, nous prions les passagers de patienter, nous repartirons d'une minute à l'autre. » La cheffe de bureau absorbée par son travail redevint mère de famille pendant quelques minutes et pensa à ses enfants. Elle culpabilisait de rentrer de plus en plus tard mais elle était bien contente d'avoir trouvé ce jeune homme pour leur tenir compagnie le soir. Elle espérait qu'il ne réalise pas à quel point il était mal payé et la laisse tomber.
Elle finit par sortir de la station de métro en regardant son portable et bouscula une vieille dame avec son petit chien.
̶ Ces jeunes femmes ambitieuses, pensa cette dernière, elles vous marcheraient dessus !
En remarquant le chien, madame Chalameau se rappela qu'elle avait promis un chien à ses enfants. Un encombrement supplémentaire ! En passant devant la boulangerie, elle poussa la porte et demanda s'il restait du pain. Dépêchez-vous madame nous allons fermer d'une minute à l'autre, lui lança la boulangère.
Elle rentra chez elle, contente de retrouver ses enfants et détendue à l'idée que les devoirs auraient été faits. Ouf !
̶ Alors vous avez bien travaillé avec le monsieur mes petits, dit-elle en les prenant dans ses bras.
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Juliette Makubowski · il y a
J’adore tous ces personnages qui se croisent sans même le savoir. Cette histoire m’a aussi donné envie de replonger dans candy crush. Non, je m’en suis sortie, je tiendrai bon !