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D'Oran à Sernyon

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Oran, l'homme providentiel, sorte d'humanité condensée en un seul îlot corporel, tenait en le creux de sa main un diamant, un diamant fourbe, celui de la connaissance de toute chose. Il n'avait pas d'amis, ni de frères, ni de sœurs, tout juste une famille lointaine qu'il n'avait jamais revue depuis. Il avait une mission, cela était suffisant.

Oran, ou celui qu'on n'attendait pas, prétendait peut-être devenir une forme de sauveur parmi les sauveurs, et sur sa table de chevet (chez lui), on trouvait encore quelques livres sacrés qui ne font plus rêver personne. Seul lui savait encore les interpréter correctement.

Oran entra dans la ville aux dix mille âmes, qu'il scia de son trajet, y laissant une cicatrice présentielle absurde. Son sourire était son passeport, ses mains ses armes de pacifiste. Il parlait aux personnes dans la rue, peu importe qui, peu importe où, prodiguant ses caresses verbeuses et son chant lyrique de pédanterie bénéfique.

Au coin d'une place encore riche de ses foules, une femme à la beauté trompeuse le perça d'un regard violent, semblant lui reprocher cette folie qui entourait ses mots, lui signifiant qu'à cesser ses litanies il gagnerait en écoute. Oran l'ignora, celle qui se prénommait Vanna, fille d'une riche famille locale qui fabriquait des paniers aux formes excentriques. Vanna, vexée, se jeta sur lui comme un doux prédateur sur une odieuse proie : elle mordit les mains d'Oran, qui, pourtant, ne saigna pas, ses cornes d'homme abîmé ayant brisé les crocs de la bonne ogresse.

Un enfant vit la scène et se mit à pleurer ; face à la subtile horreur de cette rencontre inamicale et belle avait-il crié plus fort qu'un animal déchu. Vanna se retourna sur l'enfant et alla le consoler. Oran se senti coupable de n'avoir pas empêché le drame. L'enfant terrifié courut vers sa mère, une petite femme aux cheveux longs comme des lianes qui discutait au bas d'un escalier. Vanna fut alors troublée, l'enfant avait refusé sa caresse (avait-il su qu'elle n'était encore qu'une vierge et non une mère accomplie ?)

Quand Vanna revint, l'homme qu'elle avait attaqué, Oran, avait disparu. Vanna était alors retournée à sa solitude de fille héritière, froide et oisive. Elle marcha un long moment parmi les rues de la Cité, puisant parfois dans sa poche quelques pièces pour s'acheter des fruits flétris mais délicieux, et quand elle parvint à l'orée de la ville - il ne fallait pas longtemps - elle fit demi-tour, puisqu'au-delà il n'y avait rien, sinon un désert froid et chaud à la fois.

Vanna rentra chez elle, la grande demeure voluptueuse de sa famille, que les jardiniers faisaient toujours plus flamboyants et organiques. Elle embrassa sans amertume ni bonheur sa mère et son père, Monsieur Erotque et sa conquête „Madame“. Son père lui demanda où elle avait été „sans prévenir“, il lui fit un laïus, un laïus sur la nécessité ne n'être point libre au détriment de l'inquiétude des autres, ce qui dura un temps voulu trop long. Monsieur Erotque, le père de Vanna, semblait une machine plus qu'un être autoritaire, il répétait ce que des générations de père avaient répété à leurs filles, et Madame Erotque acquiesçait sans passion, sans opinion, sans féminisme. Puis Monsieur Erotque alla sur le balcon, ordonner aux jardiniers qu'ils cessent d'énerver les lieux de leurs funestes tronçonneuses, ce vacarme érotique brisait le charme de la dispute familiale en cours.

Monsieur Erotque se retira ensuite un instant, dans sa pièce tout en haut de la demeure, où il avait fait installer un piano désaccordé et une demi-douzaine de statues grecques brisées en partie, souvent au niveau des doigts et des orteils. Il y médita un peu mais suffisamment, fumant de longs cigares au goût de rose et de jasmin, une spécialité de sa cousine Rabina, la faiseuse des bonheurs enfumés. À chaque bouffée, il se félicitait d'avoir autrefois prêté à Rabina de quoi lancer son affaire, un peu d'argent et beaucoup d'encouragements cyniquement honnêtes, pour que chaque homme un peu fortuné pût inhaler ces odeurs de fleurs jusqu'au tréfonds de poumons d'acier.

Rabina était la cousine germaine et la passion de Monsieur Erotque, comme elle avait été au centre des désirs de tant d'hommes et de femmes avant lui. Car Rabina était d'une sauvagerie invisible qui pouvait rendre l'âme de qui la croisait docile et fraîche, peut-être parce qu'elle parlait vite ou avec l'assurance d'une femme d’État invincible. Ainsi avait-elle toujours tenu ses prétendants à distance jusqu'à les faire céder, profitant d'un pouvoir à la définition mal circonscrite mais bien réelle. En entrant dans l'industrie du tabac et en y adjoignant les saveurs les plus florales, elle avait retranscrit par une action productive ce qu'elle était elle-même, sans doute une personne ambivalente, hybride, augmentée et exaltée.

Rabina s'habillait souvent de grandes robes fluides, on eût dit une danseuse au repos vivant parmi des gens sans rythme. Rabina prenait parfois une mèche de ses cheveux entre les doigts, et tirait dessus comme un marin sur ses cordages pour redresser la voile de son esprit, car l'esprit de Rabina, à en croire ceux qui la connaissaient bien, avait tous les caprices du saint Diable, c'était parfois un volcan aux laves vicieuses et glacées. Elle parlait déversant cette boue brûlante de mots aériens sur vos esprits paniqués et heureux, et vous ne pouviez plus bouger d'une idée.

Rabina n'avait plus qu'un seul fils, Bourguoin, un homme-enfant à la fois petit et grand, qui détestait les cigares aux fleurs et voulait quitter cette ville qu'il décrivait comme agréablement répugnante. Bourguoin collectionnait les pots en céramique de toutes sortes (c'était là une raisonnable lubie), l'essentiel étant qu'ils devaient porter un motif chargé de sens, qu'il soit peint ou gravé, figuratif ou abstrait. Bourguoin regrettait la mort de son frère Arman, il se sentait coupable de sa disparition même sans avoir tenu l'arme de sa perte. Cela s'était passé au fond du jardin familial, entre un arbuste et un sac de blé, le coup de feu avait offert au frère un doux trépas ; il s'était écroulé abondamment, là, entre l'arbuste et le sac de blé, puis avait dormi seul sous la pluie le temps qu'on le découvre avec des pleurs et des hurlements.

Bourguoin entretenait une relation avec Sayanne ; c'était une liaison secrète. Sayanne venait de la ville voisine, la ville des joyeux indigents. Elle traînait sous de vieilles sapes de seconde main, que nul n'aurait portées à part elle ou ceux de son rang, à cause de leur mode éternellement dépassée. Elle marchait même parfois pieds nus, comme une „folle“, car même si elle n'était que pauvre, pas folle, c'est ainsi qu'on la caractérisait : idiote ou détraquée. Sayanne était vive comme un rayon de soleil, à son contact sentait-on une personnalité coupante, elle parlait le plus souvent pour dire des choses profondes, qui blessaient assurément la bien-pensance ; la vérité était son arme, son sabre, sa kalachnikov. Sayanne pouvait parfois courir plutôt que parler, c'était une manière de fuir les médiocres à la verve doucereuse, elle filait comme un vent du nord, puis revenait heureuse et convaincue qu'une prochaine fois serait essentielle aussi.

La maison de Sayanne n'était pour autant pas un taudis, c'était juste une habitation d'ambition moins féroce. Les bois et les briques étaient simplement posés en forme de gîte, et de longs draps fluides servaient de protection contre le froid et les regards impudiques. Quand la neige tombait il fallait ajouter une tôle supplémentaire, ou bien la cabane s'écroulait de honte, mais qu'importe, puisque Sayanne y vivait avec fierté et amour, attendant parfois Bourguoin plusieurs semaines sans rien, ni un mot ni une lettre, juste le cœur battant et la larme facile, et il finissait toujours par arriver en courant, sous la pluie ou sous le soleil, s'excusant de n'avoir pas pu venir plus tôt à cause de sa famille, cette bonne et orageuse famille, que Sayanne ne rencontrerait jamais.

Et puis, il y avait Voramone, le femme aux ailes de plomb, celle que personne ne connaissait vraiment mais qui, elle, semblait connaître tout le monde. Elle n'avait pas d'habitat connu, comme si en avoir un l'avait rendue différente, soumise ; elle était juste cet être en partance qui vous saluait et disparaissait de suite après, et alors, vous vous sentiez mieux, c'était là un remède fait d'intentions et de verbes, sans potion, sans dose, sans matière, juste ça. Voramone cherchait à se marier, à faire alliance avec l'autre, il lui fallait un homme ou une femme, peu importait, en tout cas il devait y avoir entre elle et cette personne une brève étincelle et un long feu à venir. Elle le cherchait partout, cet amour, laissant étendre ses interrogations dans la ville comme une brume entre les arbres, espérant atteindre au plus vite sa cible sentimentale, mais ne sachant jamais quand et où elle se manifesterait.

Alors, Voramone rencontra Sernyon, un homme aussi puissant qu'un enfant. Leur rencontre fut un mélange au-delà des possibles, du bleu et du rouge naquit en eux plus que le violet, plutôt un arc-en-ciel, plutôt plus encore. On les voyait flotter ci et là l'un et l'autre entre les murs de la ville, échangeant de vaporeux baisers, de célestes embrassades. Les gens de la ville les croisaient et, soudainement, espéraient de nouveau en la vie, l'amour et la mort ; il y avait dans cette intimité exposée au monde une vérité à voir et à entendre : que seul le lien était monnaie d'échange.

Cet amour grandit plus qu'il ne fallait, jusqu'à ce jour où il inonda toute la ville, étouffa les rues. Les habitants ne purent bientôt plus respirer, comme si l'amour de ces deux-là les encombrait, les submergeait. Les habitants élevèrent la voix contre le couple, qui devint morbidement maudit pour chacun, plus déliquescent que de la charogne, car cet amour ouvert était désormais de trop ici ; il fallait aussi vivre, travailler, se nourrir, laver son linge, fouetter ses chats. La foule gronda sa bonne colère, invitant Voramonde et Sernyon à cesser leurs rencontres, à ne plus s'enlacer, ou à partir à tout jamais, comme dans le fond d'un trou noir. Les deux refusèrent, arguant que l'attraction qu'il ressentait était inéluctable, indestructible, inaliénable. Ils moururent tout deux comme cela, sans un éclat ni un bruit, mais en même temps et ensemble.

Ce fut la dernière histoire d'amour en ce bas monde.
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