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Mamy-writing

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D-DAY
On dit qu’il pleut beaucoup en Normandie pour laver le sang des soldats qui sont morts sur ces plages , mais aujourd’hui pour le 70è anniversaire du Débarquement Allié, le soleil inonde un ciel bleu d’azur, comme pour rendre aussi hommage aux soldats qui sacrifièrent leur vie pour notre liberté.
Des Chefs d’État avec leur sourire condescendant et leur armée de porte-serviettes sont venus commémorer la mémoire de mes camarades. Pourtant, ce sont eux qui déclenchent les guerres et qui envoient des jeunes hommes de vingt ans se faire massacrer sur les « théâtres d’opérations ». Moi, je n’ai vraiment pas eu l’impression qu’Omaha-Beach était un Théâtre.
Grâce à Dieu et à bien d’autres personnes, j’ai échappé à la mort et je suis ici, comme chaque année, depuis soixante-dix ans pour hurler en silence : « Plus jamais ça ! »
Mon nom est John Smith, je suis né le 6 juin 1924, dans l’État du Delaware. L’opération OVERLORD fut lancée à l’aube de ce 6 juin 1944. Comme mes compagnons, je n’ai pas hésité à franchir l’Atlantique pour libérer la France du joug nazi, j’avais tout juste vingt ans, voici mon histoire.
Je n’oublierai jamais, ce que mes amis et moi-même avons vécu à l’aube de ce jour qui changea la face du monde. Nous avons été entassés dans une barge avec notre lourd paquetage et notre arme serrée par nos mains tremblantes. Les autres, qui n’y étaient pas, nous qualifient de courageux et vaillants soldats ; mais en réalité, on crevait tous de trouille, une peur viscérale qui ne nous quittait pas, certains récitaient des prières, d’autres vomissaient plus de peur que de mal de mer. Certains entonnaient l’hymne national pour se donner du courage ou plaisantaient histoire de duper leur effroi. Nos pensées allaient vers nos familles, peut-être pour la dernière fois, en attendant l’ouverture de l’embarcation.
Après avoir été ballottée par une mer en colère, la chalande s’ouvrit avec fracas et le déluge de feu de l’ennemi commença sa sinistre besogne et de nombreux soldats furent touchés ; Ainsley et Alexander, deux de mes camarades, furent atteints mortellement, leurs corps flottaient à la dérive, transformant l’océan d’azur en fleuve de sang. Ce n’étaient que râles, appels au secours, de soldats gravement blessés qui allaient mourir noyés, ne pouvant plus bouger ! une véritable scène d’épouvante.!
J’étais littéralement tétanisé par ce que je venais de vivre, ankylosé par cette mer si froide et ensanglantée. Mes forces commencèrent à me trahir, ma résistance et mon endurance en avaient pris un coup, mais j’avançais progressivement pour atteindre la plage, coûte que coûte.
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J’implorai Dieu afin qu’il me donna le courage, la volonté, la ténacité de mener à bien la mission qui m’était donnée et peu à peu j’arrivai tant bien que mal à atteindre le rivage.
Là, au moment même, où je tentai de me redresser pour reprendre mon souffle, une rafale m’atteignit à la cuisse, me faisant hurler de douleur et je vis un flot de sang qui empourpra mon treillis. Ma souffrance devint lancinante et mon calvaire commença. Je me sentais de plus en plus faible avec les heures qui passaient...En bougeant davantage, je risquais fort une autre tornade de feu, mortelle cette fois ! Alors, je réunis le peu de forces qu’il me restait et me fit passer pour mort, ne plus bouger pour se donner une chance de survie, en attendant mieux, souffrir en silence, avec l’espoir chevillé au corps qu’on vienne me délivrer de cet enfer. Je priai et m’en remit à Dieu. Toutes mes pensées allèrent vers les miens, les reverrais-je un jour ? Autant de questions restèrent sans réponse.
Au fil des heures qui passèrent, ma douleur était tellement vive qu’elle finit par me plonger dans une sorte de torpeur, de léthargie, sombrant par moments dans l’inconscience. J’avais le sentiment que ma vie quittait mon corps peu à peu.. Un miracle allait-il se produire ?
 Mourir à 20 ans ? pensais-je. Non ! j’ai encore de belles années devant moi !

Et le jour se leva, la mer sanguinolente ramenait une multitude de corps sans vie, frappés à tout jamais dans leur pleine jeunesse, une scène de dévastation, de consternation totale, de chagrin et de douleurs sans fin.
La nuit tomba et je réalisai que j’étais encore vivant ! tout espoir n’était donc pas perdu !. Une petite étincelle d’espérance commença à renaître au fond de mon cœur...Mon vœu le plus cher...survivre allait-il être exaucé ? Je le souhaitais intensément.
En pleine nuit, dans un état de demi-conscience, je crus entendre des voix qui se rapprochèrent...
— Ne vous inquiétez pas, nous sommes là pour vous sauver, dit une voix féminine dans un anglais presque parfait, sans doute une infirmière.

Je réalisai alors que mon martyre s’achevait enfin et, au prix de mille dangers encourus par mes sauveurs, ils me dégagèrent des flots avec précaution, mes blessures étaient graves et j’avais perdu beaucoup de sang ! Le seul mot que je réussis à prononcer avant de m’évanouir fût «merci ».


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Un hôpital militaire de campagne était basé dans les environs et l’on m’y conduisit avec une infinie prudence, afin de recevoir tous les soins que l’urgence de mon état nécessitait. Je me remis petit à petit de mes blessures et pu ainsi subir différentes interventions chirurgicales indispensables pour ma complète guérison.
Toute ma convalescence se passa chez Mr et Mme Detrouville, mes sauveurs, une famille d’accueil absolument dévouée et remarquable, où je fis la connaissance de leur jeune fille, Madeleine, âgée de 20 ans, comme moi. Elle me servit d’interprète et m’enseigna peu à peu le français. Je reconnus alors la voix féminine qui était venue me secourir dans les flots et la remercia très chaleureusement. Ce fut le début d’une merveilleuse histoire d’amour.
Maddy, comme j’aimais à la surnommer m’apportait chaque jour sa joie de vivre, un vrai rayon de soleil qui embellit ma vie crescendo, une véritable bouffée d’oxygène à l’état pur. Elle était belle comme un cœur, une jolie brunette aux cheveux longs tout bouclés, aux yeux pétillants de malice, pleine d’humour, de gentillesse. J’admirais son sens de l’écoute, de sa répartie, sa patience infinie pour m’enseigner le français.
Une douce complicité commença à s’installer entre nous , nos doux regards échangés n’échappaient pas à ses parents qui nous lançaient des clins d’œil complices ! La vie recommençait à me sourire après toutes ces épreuves à jamais gravées dans ma mémoire.
Nos cœurs battaient à l’unisson. Chaque jour qui passait renforçait nos sentiments l’un pour l’autre. Nos éclats de rire quotidiens finissaient toujours par des baisers ardents. Nous découvrions l’amour, la tendresse, la passion, l’osmose totale. Quelle merveilleuse sensation que d’aimer et de se sentir aimé. Je remerciais Dieu de m’avoir épargné et de vivre des moments aussi extraordinaires que j’ai cru à jamais perdus ! Que ça semble bon de vivre !
Parfaitement remis sur pieds et en accord avec ma future belle-famille, nous avons décidé de nous fiancer le 25 décembre 1944. Durant le repas, j’offris à Maddy une superbe bague pour officialiser notre amour, en attendant le mariage après la fin de la guerre. J’y ajoutais une splendide corbeille de lilas blanc, du lilas en décembre, imaginez donc !! et pourtant c’est vrai. J’étais un peu triste que ma famille n’ait pas pu se joindre à nous, nous étions encore en guerre, mais nous nous sommes jurés que tout le monde serait présent le jour de notre bénédiction de mariage.
Les mois passèrent et la Libération arriva enfin : la Seconde Guerre mondiale se termina officiellement le 8 mai 1945, au lendemain de la capitulation de l’Allemagne. La France était enfin délivrée de six années d’insoutenables souffrances, de privations et de très nombreuses victimes civiles et militaires.
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De nombreux bals pour fêter la Victoire se multiplièrent un peu partout : dans chaque coin de rue, la musique de Glen Miller retentissait à tout va : bluemoon eut un succès monumental, le jazz fit son apparition, le rock and roll aussi. Beaucoup de Françaises tombèrent amoureuses d’Américains, un baby-boom de naissances explosa les statistiques.
Le 25 août 1946, deux ans après la Libération de Paris, J’épousais Madeleine pour le meilleur et pour le pire... le pire était derrière nous et le meilleur nous attendait, un bonheur tout neuf.
L’échange des anneaux fut pour nous un moment particulièrement émouvant et scella à tout jamais notre amour qui naquit dans des circonstances exceptionnelles et inattendues et se fortifia avec les années qui passèrent.
Deux mois après notre mariage, Madeleine à son réveil, un peu inquiète, ressentit quelques nausées...et se confia à sa maman, qui, le regard attendri, lui dit :
 ma fifille, ne t’inquiètes pas, c’est certainement les petits pieds qui poussent les grands ! je vais être grand-mère. Comme je suis heureuse ! Je vais m’empresser de transmettre la bonne nouvelle à tous.
Et quelques mois plus tard... le 6 juin 1946, comme son papa, naquit, après un accouchement laborieux au cours duquel Madeleine fit preuve d’un grand courage, une adorable petite fille du nom d’Ashley, à la chevelure d’ébène comme sa maman et aux jolis yeux verts qui fit le bonheur de tous.
Peu de temps après, Madeleine se trouva de nouveau enceinte et accoucha le 8 mai 1947 d’un magnifique petit garçon prénommé Anton, aux cheveux blonds comme les blés et aux yeux bleus d’azur comme son papa. Ces deux enfants nés sous le signe de l’Histoire furent le symbole d’une renaissance à la vie, au combat acharné et à la détermination sans faille de leur papa pour rester en vie.
Lorsque Le Président OBAMA termina son discours sous un tonnerre d’applaudissements, je ne pus retenir mes larmes, comme à chaque fois, mais, je sentis la main de Madeleine serrer la mienne comme pour me dire, tu es là et je t’aime. Mes frères d’armes morts ici n’ont pas eu cette chance, ils ont laissé leur vingt ans sur cette plage pour que d’autres puissent vivre leur vingt ans... jamais je n’oublierai un tel sacrifice et chaque jour que Dieu me donne à vivre, j’honorerai à tout jamais leur mémoire en vivant tout simplement.

“Ceux qui ne connaissent pas leur histoire s'exposent à ce qu'elle recommence...”
(Elie WIESEL) FIN

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Françoise Grand'Homme · il y a
Une belle histoire à raconter pour ne pas oublier que la guerre fauche les jeunes vies.
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Quentin Ruaud · il y a
Une belle plume. Cette nouvelle est prenante et nous rappelle la chance qu'ont nos générations actuelles de ne pas avoir connu une telle époque.
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Maud Brizard · il y a
Un texte magnifique, avec beaucoup d'émotions !
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